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L'éternelle heure du thé

Textes, théâtre et poésie de L.H.C. (Tous droits réservés)

Jours de pluie


 

Le réveil. 
Raisonnements incessants jusqu'au fond du crâne.
Qui va chercher loin, loin.
La main tendue vers l'objet du crime.
L'assassin tueur de rêves.
Au crime! Au voleur, il a tué mon rêve!
La main fixe la cible, le coup est imparable,
le criminel tombe, fracassé, réduit en miettes...
... Enfin.

Dehors la pluie.

La couette est enveloppante. Chaude et douce.
Le cocon du foetus qui a oublié de mourir dans l’œuf.

Impossible de se lever après une nuit pareille, un temps pareil.
Non, pas encore le réveil, la bête est morte, au sol.
Elle ne sonnera plus le glas. La bête qui tue les rêves.
Car il était bien ce rêve...
	(Et chaude cette couette, et douce,
	et elle est morte la bête tueuse de réveils...)
Et dehors la pluie, qui bat les carreaux,
frappe de toutes ses forces le toit, les murs,
elle veut rentrer, à toute force,
elle aussi, elle veut se glisser sous la couette chaude,
comme le fœtus rester dans le ventre,
comme le rêve rester dans son écrin,
comme nous, rester sous la couette.
	Toute seule,
		avec mon rêve.

Et dehors la pluie.

Toujours la pluie qui bat les carreaux,
comme la faucheuse le blé, de ces longues pattes...

Encore dix minutes...
Plus de monstre sonnant et résonnant
pour compter tous les millièmes de lustres.

Les carreaux fondent?
Se brisent?
Non, ce sont mes yeux qui se referment
				sur mon rêve.

Rêve simple et érotique,
pas pornographique,
pensez donc,
		un mollet.
Un beau mollet, galbé, 
sûrement doux,
probablement très doux.
Un mollet comme volé à un moment d'action,
les muscles saillants, carrés, masculins,
d'autant plus qu'une légère toison brune le recouvrait,
donc pas celui d'une statue grecque,
mais oui, s'il fallait l'associer,
se serait  l'homme au disque,
oui, il aurait un mollet de cette sorte, 
	avec des poils...
Répartis, parsemés, parfois ramassés en tas,
autre part, un poil visible dans son entier, sa finesse
encore ailleurs, ils laissent la place à la peau,
peau dorée, allée comme le soleil,
le sable fin et l'oasis luxuriante...
Une peau qui fait voyager...
Le rêve d'un mollet duveteux, 
tout simplement.
Mais quel rêve...
Un rêve puissant 
	...qui donne envie de rester encore un peu au lit.

Marcher. Métro. Fac.
Monter les marches. S'asseoir. Écouter les cours.
Il faut acheter de nouveau un monstre sonnant. 
				Pas trop solide.
Poésie du XIXe, théâtre du XVIIe, grammaire...
Bibliothèque, livres, livres, livres...
Y'a quoi à faire pour la semaine prochaine?
Papier, stylo plume, le mollet, gratter, 
l'encre s'étale sur la feuille, 
comme un fil d'encre bleu, 
chose bientôt rare, le fil ondulé d'un téléphone.
Traits, lettres, mots, mollet.
Rayons de livres à l'infini, mollet.

Rayons de miel, rayons de soleil, roue de vélo, roue crevée, plus de soleil, des nuages qui le couvrent, pie=3,14.....................

On est quel jour? Vendredi, samedi, dimanche, jamais.

Chouette sous la couette au plumage doré, plumes moelleuses adorées.
Je vous aime, le sommeil, les fleurs rouges qui distribuent les rêves, grains, grains de sable dans les rouages, le pied au beau mollet marche dans les champs de fleurs rouges, écrase les fleurs au délicat pétale.
... Réveil, sueur, hébétude. Il l'a senti, je suis sûre qu'il l'a senti.

Mais lui ! Le pied, il a senti le pétale se froisser sous sa peau, il a senti la mince pellicule se froisser au contact de son épiderme. Il a senti la suavité, le derme se friper, le rouge pâlir et bientôt mourir.
Mais encore tout à fait, un instant encore, alors que le pied repart laissant derrière lui un cadavre, il voit s'échapper son meurtrier. Celui qui a sucé sa sève, qui sèmera les graines. Ainsi doit penser l'abeille de sa passion d'avec la fleur.

Jour de pluie quand il pleut sur mon cœur,
Jour de pluie quand il pleut sur moi.

Pas de pavot ensommeillé dans la réalité du quotidien. 
Pas de pavot dans le bus et le métro.
Pas plus de pétale enflammé dans le verbiage d'un agrégé de littérature, il parle de ce qu'il ne connaît pas...

Un tiers de jour pour rêver.
Deux tiers de jours pour rêver que l'on rêve.

Je rêve encore de ce mollet, de jour comme de nuit. C'est fou.
Je rêve encore de ce mollet quand je rêve et quand je ne rêve pas.

Je scrute, je cherche, j'explore le monde sous-terrain des amphithéâtres, les fougères de jambes mâles, les racines de cuirs à lacet... 
C'est difficile de voir à travers l'épaisseur du coton de Nîmes. 
C'est difficile de voir à travers les fourrées. 
Il y a trop de fougères, pas assez de mollet. Pas le mollet dont je rêvais. 
C'est un peu comme chercher un mollet dans une masse humaine... un mollet d'homme, c'est déjà ça. 
Pas un mollet de femme. 
Un mollet de brun sûrement, mais il faut être prudente, il y a des mollets de châtains qui trompent et des mollets de blonds qui se prennent pour la Méditerranéenne en Suède. Il faut faire attention. Très...

Chaque couloir est un peu d'espoir. 
Chaque bruit de pas est l'ombre d'un mollet. 
Je traîne sur les bancs dans les couloirs, me cache dans un livre et lève à peine le nez sur la paire de mollets qui passe. 
Il ne faut pas que ça se voit. Il ne faut pas qu'il le vît. Il me prendrait pour une folle...
Mais c'est que je suis folle... de son mollet. Qu'il ne le sait pas et que je ne sais pas qui il est.

Mon nouveau réveil est très bien. Mieux que l'ancien. 
Il fait un bruit de mollet. 
Oui, un bruit de mollet qui marche et qui s'étire en un mouvement de chute permanente, seconde après seconde, il trotte à pas lents et mesurés. Et quand il sonne, il s'emballe, se met à courir et fuit, emporte mon rêve et le mollet au sombre duvet. 
Alors la réalité et plus de mollet. Après, tout le jour il marche à pas feutrés dans des champs de pavot et il m'entraîne avec lui sans que je puisse le voir. Il me pousse vers le soir et le sommeil. 
Sans que je puisse me retourner vers le soleil, le voir.

Les flaques d'eau au sol rappellent les champs de pavots. 
Les creux qu'on nomme nids-de-poule sont en réalités des pétales de pavots, des pétales qui reflète un partie de nous qu'on ne prend pas le temps de voir le jour et qui s'impose à nous en rêve. 
Le pays du pavot dilue les deux tiers en un tiers d'éther et d'illusions, une vie dans un brouillard de fumée noir. 

Je ne sais pas pourquoi je trouve les bibliothèques de plus en plus intéressantes. Champs de mollets.
Mollets en mouvement, mollets sous les tables, mollets le long du pied d'un chaise. 
Mollets fondus, musclés, épais, imberbes, poilus, saillants, timides, blonds, bruns, blancs, halés, oubliés au four, brûlés... 
Mollets comme des pains dans un boulangerie. Et avec ceci, ce sera quoi? Un mollet dirais-je avec assurance, mais il serait plus raisonnable de prendre deux pains aux chocolats, et puis ça tient mieux à l'estomac...
Il faut bien tenir jusqu'au soir.

Marcher à pied. Aller à la fac à pied. Et revenir.
User ses mollets, mollet de femme, mollet de rousse. Poils clairs sur peau claire.
Est-ce que des mollets de rousse iraient avec des mollets de brun? Il ne faut pas qu'ils soient trop maigres, ni trop étoffés. Non, il faut qu'ils soient bien assortis dans leur différence. Ils iront ensembles comme deux pièces de puzzle.
C'est bon de sentir son mollet marcher, se muscler, se développer...
C'est bon de sentir son mollet.

Encore des pavots dans le sommeil.
Des pavots devins. Des pavots magiques qui bordent les chemins de la nuit comme des pavés.
Dans des draps de satin , presque l'organza duveteux des pétales vermeils.

Pétales virils, pétales enveloppantes comme des pavés de pavots.
Rêve d'une géométrie sans courbes, faite de lignes droites, avec pour seule exception le mollet.
Mollet courbe la règle, mollet se transforme quand il change.
Mollet de l'action. Mollet comme un pilier familier.
Mollet comme un rêve.

Mollet qui trotte comme le réveil, avance vers son destin pas à pas, secondes après secondes....

Et ces bibliothèques qui me plaisent d'avantage chaque jour.
Ces forêts de fougères molles. Ces nids grouillants de livres et de mollets.
Odeur de cuir et de sueur. Odeur de mollets.

J'en ai assez de rêver, de chercher à rêver.
Je le voudrais en vrai ce mollet, pouvoir le caresser, le toucher, le sentir, le goûter...
Mais il est particulier ce mollet et n'importe lequel ne fera pas l'affaire.
C'est l'affaire d'un mollet. ... d'une paire de mollet.

Deux mollets pour le prix d'un. Deux mollets à aimer.
Deux mollets à admirer comme un seul. 
Deux mollets qui agitent l'équilibre et font le déséquilibre.
Qui sont éblouissants dans cette chute perpétuelle, dans cette course au temps.

Deux mollets comme un seul.

Mollets dans les métros grouillants. Mollets qui courent et qui suent.
Mollets qui se cachent et qui courent après l'impossible.
Masse de mollets, société de mollets comme des vers.
Grouillant dans le fruit de vie, dans les arbres de cuirs.
Vers des Hommes et vers des livres. 
Vers l'infini il y a le mollet.

Mollet comme les oeufs du petit déjeuner encore brumeux.
Mollet tout chaud mais pas assez cuir. 
Mollet à coque, écrin de chair jaune et blanche en attendant le cuir duveteux.
Après la paire d'oeufs, les paires de mollets dans le métro qui s'entrechoquent et se bousculent, 
s'éclatent les uns sur les autres puis s'isolent...
Mollets tout chauds de sang.
37° à l'ombre.
	... attention c'est chaud!

Les oeufs brûlent les lèvres, la langue et l'intérieur des joues.
Les oeufs brûlent les muqueuses.

Dehors la pluie résonne sur les carreaux. 
La pluie forme des pétales de pavots.
La pluie forme des rêves de journée.
La pluie forme des mollets.

La pluie est une amie dans l'attente.
Elle enveloppe tout d'une brume de rêve grisailleuse, même les mollets.

La pluie fait rêver.
Elle fait rêver de soleil, mais aussi de pavots et de mollet.

La pluie fait rêver de soleil comme les œufs au plat du petit déjeuner, et ceux mollets d'un autre jour, un peu ratés.

Parfois quand on désespère de ne pas trouver de mollet, la pluie désespère avec nous.

Elle attend le soleil avec moi. 
Et en pensant à elle je rate mes œufs mollets.
Je me brouille avec elle.
Se brouiller avec la pluie brouillonne...
Se brouiller avec la pluie bouillante...
Se brûler avec ses œufs brûlants.
Des œufs mollets transformés en œufs brouillés.
Des œufs brouillés avec les mollets.

Ah! Il vaudrait mieux ne pas déjeuner le matin.
Et ne pas cuisiner. Surtout des oeufs mollets.
Cuisiner quand on est encore embrumé, c'est absurde!

Un jour je le verrai et je saurai que c'est lui.
Mes yeux tels des radars millénaires
	sauront découvrir sous le jean usé
les mollets tant espérés.
Quand je verrai ces yeux, ses mains, sa chevelure
je saurai qu'il possède ces mollets.
Et le possesseur de tels mollets ne pourra être que lui, avoir de tels yeux....

Dans le gris du matin aveugle, 
je marche sans repères.
J'avance sans savoir et je n'ai que de vagues indices pour savoir ce que j'espère.

Je le cherche sans l'attendre comme je l'attends sans le chercher.
Mais il viendra je le sais. Et lui aussi.
Ça doit être ainsi.

En attendant je marche dans la pluie et le brouillard.

Le temps passe lentement, au rythme du temps,
lent s'il est dans l'attente ou l'ennui, 
court s'il est dans le plaisir et l'ouvrage.
Je suis à l'ouvrage mais je le trouve un peu lent.
Peut-être que j'attends?

Toute la journée je note.
Des notes d'une encre noire comme le sang du pavot.
Des notes sans sens, des notes mâchées, rabâchées, oubliées, 
désossées de tous sens et de toute portée.
Des notes qui ne visent que des notes et plus de connaissances.
Des notes qui coulent depuis un lointain prophète.
Un prophète raté qui s'est trompé de chemin et qui croit comme le péripatéticien
qu'il a des élèves pour l'écouter,
qu'il a des enfants adoptés qui réussiront là où il a échoué.
Des enfants que l'on dompte comme des marionnettes pour faire ce que l'on en veut sans trop faire de bruit.
Des produits bien manufacturés qui ne pèseront pas trop dans la facture et qui, avec un peu de chance, l'étofferont de leur labeur.
Un homme tout seul derrière son pupitre et qui s'adresse à un mur grouillant et sourd.
Un mur aveugle les yeux rivés sur leurs notes de papier, leurs notes chiffrées, l'addition de leurs années.
Cet homme solitaire est dans son rêve, et dans son rêve il parle à ses enfants qui l'écoutent et qui l'aime.
Et il les voit grandir et s'épanouir.
Mais il ne voit plus que ce ne sont que des loques et des plantes sans eaux qui se meurent...
L'indifférence les séparent.
Un homme isolé qui lit chaque année ses mêmes notes qu'il a lui-même rédigé d'après les autres d'autres pères avant lui.
Et chaque année il recommence en ce disant que dans la masse il y en aura bien un qui l'entendra.
Peut-être qu'un seul suffira à faire de sa vie quelque chose d'utile. 
Peut-être qu'un seul changera leurs vies en transformant labeur en autre chose que des notes sourdes et pesantes, des notes qui flairent plutôt l'argent et la misère.
Quand je relève le nez de mes notes, de cette musique sourde, je vois un homme faible et effondré qui lit des notes que je déformerai jusqu'à ce qu'il n'en soit plus rien. Je vois un homme désarmé face à un mur hébété. 
Un homme dont les mollets tremblent sous la planche de chêne. 
Je vois deux mollets qui tremblent devant une armée de mollets.
Et plus rien d'autre que des mollets.

Vous jugerez ma réalité de papier mâché? Mes rêves de pavots et de mollets?
Mais croyez-vous vraiment que la vôtre soit plus reluisante?
Est-ce qu'il y a des pavots et des mollets dans la vôtre?
Et d'ailleurs, avez-vous jamais prêté attention à un mollet?
Non, pour vous, un mollet n'est qu'un muscle qui se contracte pour la marche et ne sert véritablement qu'au cycliste que vous plaignez derrière votre lucarne les jours de pluie, quand vous, êtes à l'abri. 
Vous ignorez même si vous n'avez pas écumé les bancs de médecine, 
qu'un mollet, - ce mot découle d'ailleurs de l'ancien français mol (mou), et que l'on peut considérer poétiquement d'après le dictionnaire comme une saillie que font les muscles de la partie postérieure de la jambe, entre la cheville et le pli du genou  - est un ensemble complexe. Il abrite soigneusement votre épais tibia et votre péroné dans un écrin de muscles qui ne demande qu'à exécuter un ballet aux figures aussi célestes que  les Jumeaux et son fameux jumeau interne, le soléaire qui rayonne discrètement, le célèbre jambier antérieur, le long péronier latéral. Et même avec un peu  de zèle, ajoutons l'extenseur des orteils, et son ombre, le fléchisseur des orteils. Laissons même glisser notre main jusqu'au court péronier latéral et caressons le talons d'Achille (haut monument de la culture et de la mythologie). Si la volupté vous emporte, remontez doucement le long et tendre fuseau galbé (qui ne semble pas si mou que cela) et allez toucher le ciel du mollet: une rotule désespérée, ronde comme un casque de soldat, douce comme la bosse dorée d'une madeleine. À en faire revenir Proust. Un paradis où coulent des fleuves tibiaux, d'autres répondant aux doux noms de saphènes... Le tout dans un vêtement épais, assemblage de trois étoffes précieuses aux noms exotiques d'épiderme, derme ou encore hypoderme. Un vêtement aussi riche et vivant qu'une forêt où vous pourrez peut-être croisez si vous avez de la chance des canaux sudoripares et leurs glandes, des muscles horripilateurs, d'extraordinaires corps muqueux de Malpighi, un sol fertile composé de couches basales, granuleuses ou encore cornées. Et sur ce sol parsemé de pores, pousse de bruns poils aux racines profondes, blotti entre de moelleuses glandes sébacées...
Le mollet est donc au pied et à la jambe, ce que l'avant-bras est au bras et à la main - qui prend des notes et des pages et des pages en notes...
Le mollet est un monde merveilleux à explorer, un monde méconnu peuplé de rêves et d'abandon. Un monde de tendresse jusqu'à son étymologie...
Mon mollet n'est donc pas plus fantaisiste que vos petites affaires, il est bien de chair et d'os, il est vivant et il respire.

J'ai encore rêvé de lui. Lui l'homme, lui le mollet, en somme l'homme au mollet. En toute sincérité il n'est encore qu'une masse floue et informe si ce n'est son mollet, la seule chose que j'arrive à identifier de lui en pays de rêve. 
Il était donc étendu dans un champ de pavots, le mollet blotti parmi les rouges pétales exaltant toute sa puissance virile même dans le repos, même dans la mollesse et l'absence d'effort.
Il était là à se reposer dans ce champ d'été. Las de l'effort de vivre.
Déjà à se reposer avant de mourir.
Je ne sais pas s'il me regardait, il n'était que brume et brouillard. Excepté son mollet.
Et puis le nouveau réveil m'a détaché de lui, avec son bruit strident pas encore familier.
Il a volé au sol, pas encore détruit.
	Le temps court plus vite qu'un mollet. Mon crâne en résonne encore.

Et c'est le rythme raisonnant qui fait se mouvoir mes pas. Comme un mécanisme bien réglé, un tic tac emboîté par le pas de mes semelles au sol. Mes pieds avancent l'un devant l'autre jusqu'à l'université. L'un devant l'autre ils se posent et dans leur mouvement, ils doivent mette en route un enchevêtrement de créneaux, de ressorts et de molettes. 
A force de tomber au sol je me briserais peut-être comme l'a fait l'ancien réveil. 
Mais je ne suis pas un réveil. 

Je suis mille réveils chaque matin, de mon crâne au fond de mon mollet.

Je suis une machine qui cherche un mollet.

Je regarde patiemment les rangées de mollets alignés sur les bancs de l'amphithéâtre. 
Je remarque que chaque mollet se fini par cet extrait de madeleine de Proust, bien caché sous cette peau d'autre chose.
Une armée de madeleines de Proust.
Soudain j'ai faim. La fin du cours n'est plus qu'une obsession de madeleine. Ma main ne veut plus noter, se met en grève et refuse d'écrire d'avantage, plus de notes sur la feuille, et le stylo-plume noir immobilisé sur une feuille vierge, d'où s'échappe une flaque noire d'encre de pavot.
Mes jambes sont fébriles et commencent à trembler. Elle ne sont plus programmées que pour marcher jusqu'à la prochaine boulangerie du quartier. Ma tête se fait radar et sonde, carte à l'appui, le secteur. Des boulangeries, il y en a bien, mais font-elles des madeleines? 
L'enseignant désabusé regarde sa montre qu'il a posée sur le bureau pour ne pas s'oublier. C'est qu'il est passionné de rabâcher toujours les mêmes choses sans jamais qu'on l'interrompe. Comme un dialogue de sourd, un vaste monologue. Mais le quatrième mur qui lui fait face et peut-être dans mille rêves éteints comme je suis à cet instant  mes madeleines, dévorée par la faim et la gourmandise toutes mêlées.
La boulangère me répond qu'elle n'en a pas. Elle est désolée. Elle tente bien de me proposer autre chose avant que je ne parcours toutes les boulangeries de l'arrondissement. Mais mes jambes ne me porteront plus et les mollets non plus. Je choisis donc à regret les pains au lait qu'elle me propose. Deux.
Deux pains au lait gonflé comme des mollets.

Je m'assois sur un banc pour mieux les déguster et calmer mes jambes folles.
Le sang afflue en elles comme un tambour emballé, comme un réveil déréglé.
Mon cœur est tombé au creux de mes jambes, au creux de mes mollets.
Je me sens comme une pompe, vivante et à bout de souffle. Affamée.
Je n'ai pas dû assez mangé ce matin. Je n'ai même pas dû mangé du tout, j'ai oublié.

Assise sur le banc je regarde les gens passer, surtout leurs jambes.
Ce sont des fuseaux qui courent empressés comme des fusées vers la lune.
Ils ne l'atteindront jamais. Sinon que ferait une fusée qui à atteint la lune? Elle meurt, elle n'a plus à courir.
Ce sont des fuseaux comme des doigts de dentellière.
Ce sont des fils tendus entre l'homme et la terre.
Ce sont les fuseaux horaires qui séparent les hommes à chaque endroit de la planète.
C'est cette cage de fer que l'homme se construit autour de lui pour mieux contrôler le temps et l'espace. 
En tout cas, croire qu'il le contrôle. Rêver tout simplement. 
Rêver d'être homme sur la terre, rêver d'être homme et oublier ses mollets.
J'observe ces soldats télécommandés faire bouger leurs jambes de chair.
J'observe ces jambes se plier et aussitôt se déplier, sans conscience de le faire. Sans conscience d'être actionné.
J'admire ces mollets passer du tendre au tendu. Transformer leur mollesse en effort et aussitôt redevenir souple pour se durcir l'instant suivant.
Parmi toutes ces jambes qui courent, il y a peut-être le mollet dont je rêve.
Si la pluie se met à tomber comme un rideau ils se mettront à courir d'autant plus vite. 
Les mollets danseront plus vite aussi dans un ultime effort pour s'immobiliser enfin, à l'abri d'un danger qui n'est pas.
Et moi je suis femme sur un banc, je sens mes bras contractés qui tiennent les petits pains au lait.
Je sens mes mollets contractés et pliés dont les muscles antérieurs reposent sur les lattes de bois et de vis. 
Je sens ma bouche mécanique qui mastique la chair alvéolée de la pâte cuite.
Je sens sans trop le savoir le mélange de farine de blé, de sucre cristallin et blanc, de levure parfumée, de lait et d’œufs...
Je sens ma salive abonder et transformer en une autre chair les morceaux fondants dans ma bouche. 
Ce qui était un pain au lait devient dans ma bouche-usine un souvenir. Un stratagème appétissant pour ingérer des protéines, des glucides, des minéraux.
Tout ça pour que mes mollets puissent à nouveau fonctionner correctement, sans court-circuit.
Je ne sais plus si je suis chair ou machine.

J'aurais peut-être dû faire médecine.

Je voulais regarder les mollets passer et je me suis retrouvée prise dans un rêve mécanique.
Pourtant j'aurais pu partir bien ailleurs si j'avais trouvé les madeleines que je cherchais.

 

Il me serait revenu en mémoire la culture accumulée depuis mes premiers jours sur l'histoire de la madeleine.
J'aurais fait le grand voyage depuis un champ de blé, celui des premiers hommes grégaires, ou de ces hectares entiers dominés par un seul homme et ses machines.
Et puis j'aurais vu l'usine. J'aurais aussi pensé à toute cette publicité que l'on fait tout autour pour cacher l'horreur de la machinerie industrielle, de ce mythe que l'on veut construire autour. Ces images de fermières bien en chair et gourmandes qui rapportent des pots de laits et des mottes de beurres. J'aurais fait défiler sur les écrans de mon cinéma intérieur les images abîmées des marques célèbres, celle de Nantes, l'autre de Normandie portant le doux nom de Jeanette qui évoque les tendres grand-mères. Que des régions de champs de vaches et de prairies à pommiers.
Pourtant revient dans ma mémoire une autre histoire, que la madeleine aurait été inventé en Lorraine, lors d'une visite du roi de Bavière (celui-là même qui faisait construire des châteaux au nom de ses rêves). Il n'y aurait pas eu de dessert pour recevoir l'illustre personnage et une cuisinière bien nommée aurait improvisé en dernier recourt une pâtisserie. Cette même pâtisserie qui emportait Proust comme un nuage de pavot.
	Et pourtant je n'en ai pas trouvé dans cette pâtisserie. Quelle déveine...

Alors évidemment, cette nuit j'ai rêvé de madeleines. 
Il n'y avait ni mollets ni pavots, mais des champs entiers de madeleines comme une armée gonflée et dorée. Adorée.
C'était tout de même effrayant et il était trop tôt pour que mon réveil daigne me sauver.
Les réveils sont de bien mauvais princes charmants. 

Les bibliothèques sont de véritables champs de madeleines. Des paires de madeleines studieuses y sont alignés comme des ouvrages sur une étagère. 
Maintenant que je regarde un peu plus haut que le mollet, je sens mes rêves s'étoffer.
Et comme l'on chercherait l'ouvrage idéal, l'ouvrage parfait, l’œuvre qui illumine, l'opus dei. Je cherche dans les rayons de cuirs en vie, l’œuvre parfaite, le plus beau mollet ourlet d'une bosse de madeleine parfaite.

Comme l'homme est imparfait. L'avantage de ne se fixer que sur un, est d'être moins déçu ou moins exigeant. Vous aurez remarqué que le miroir qui nous dédouble et bien inapproprié. Vous aurez remarqué, et sur vous en premier, qu'on a toujours un pied plus long que l'autre, une jambe, un sein, un œil, un pouce ou même un mollet différent de l'autre. 
En fait, nous ne sommes pas le miroir de nous-même. Et nous sommes encore moins le miroir d'un autre.
Alors il ne faut pas espérer une paire de mollets jumeaux. Mieux vaut peut-être n'en aimer qu'un seul? Mais serait-ce alors désavantager l'autre? Peut-être faut-il seulement aimer les deux pour ce qu'ils sont, différents, semblables mais unique... unique comme un mollet, unique comme un genou, unique comme un homme.
Aimer le mollet pour ce qu'il est, le genou tout autant ,mais différemment; et l'homme aussi, pour ce qu'il est. Mais pas comme le genou, pas comme le mollet.
Et ne pas aimer l'homme parce qu'il est un individu avec un mollet et un genou. Pire, un homme avec une paire de mollets et une paire de genoux.
Et ne pas aimer non plus l'homme parce qu'il est séduit par le pavot.

L'homme est fort parce qu'il sait travailler le pavot pour en faire l'usage qui l'intéresse.
Mais l'homme est faible.
Et le pavot est fort en ce qu'il séduit l'homme.
Alors qu'il est faible face au vent qui arrache ses pétales si fragiles.
	Mais ne faites pas le sophisme de penser que l'homme est plus fort que le vent, ou plus faible.
	Tout comme l'homme et le pavot, le vent est tantôt fort, tantôt faible face à ces deux derniers.
Le monde est formidable en ce qu'il établit des relations de force et d'interdépendance entre chaque chose.
Ainsi qu'il s'agisse d’œufs, de madeleines, de brouillards ou mollets, 
toute chose est tantôt forte ou faible face à une autre.

Mais alors je ne saurais dire si l'homme se croit fort parce qu'il se sert du pavot - et dans ce rêve, croit conquérir le monde - ; ou bien si c'est le pavot qui se rend fort en donnant à l'homme l'illusion qu'il espère.
Peut-être est-ce un peu des deux. 

Il ne s'agit pas d'un mollet, ni même d'une paire de mollet. 
Il s'agit bien des deux à la fois.
Idem pour l’œuf, le genou, la madeleine, ou l'homme solitaire.

C'est un réfectoire, une cafétéria, un restaurant universitaire, soit : un lieu où l'on mange vers midi entre deux cours...
Lieu grouillant et bruyant de mollets, de genoux et de gens.
Je suis peut-être entourée d'amis, mais peu importe dans ses moments là on arrive toujours à s'isoler dans un recoin de soi-même. 
Alors à cet instant, je suis seule parmi la foule. Et mes pensées ne sont rivées que sur une seule chose. 
Une chose double. Une chose unique, double et infiniment multiple d'elle-même.
C'est au milieu de la table que mon attention se porte. Toute absorbée.
Une salière et sa poivrière de plastique translucide à facette qui laisse deviner un château de sel et un autre de poivre d'un gris de perle. Ils sont tous deux couronnés d'un diadème d'argent inoxydable. Doublement ajouré pour l'un, triplement pour l'autre.
Mes yeux ne voient qu'elles, ou plutôt ne se concentrent que sur elles. Une paire d'infini. 
Mais en y songeant bien, elles ne sont qu'un prétexte pour que mon corps et mon esprit s'échappe là où je ne les trouverais même pas. Là où moi-même ne sait où je suis. 
Cette paire d'objets quotidiens et insignifiants (excepté dans le cas où l'homme ressent le besoin d'en user) est en fait une porte vers un monde que je ne connais pas.
Mon corps indépendamment de moi-même s'échappe l'espace d'un instant et son alibi est ce dérisoire produit.
Je ne sais si je rêve alors, fusse-ce même d'un mollet, mais j'ai perdu la trace de moi-même durant ce court moment.
Il n'y avait plus ni rêve, ni moi, ni bruits, ni autres, ni réfectoire grouillant et odorant.

Les jambes d'une femme passe devant moi.
Ce n'est pas ce que je recherche, c'est trop femme.
Une femme, ça n'a presque pas de mollet.
Ce n'est que de la tendresse, de la douceur, juste des avants-bras au-dessus du pied.
C'est beau, c'est même très beau, mais ce n'est pas le mollet de mon rêve.
Non, dans mon rêve, c'est le mollet d'un homme.
C'est un homme, je ne sais pas qui, je ne sais pas comment il s'appelle, 
	mais c'est un homme et je ne sais pas qui il est.
Je suis un chevalier en croisade, 
un chevalier de papier-mâché dont la quête est un mollet, 
une calice-mollet.
Le saint graal de chair et de sang, avec ses os et ses poils...
La coupe humaine sans idéal, à l'état homme
avec ce que cela comporte de déchets et de merveilles.
Je suis un chevalier de papier-mâché que l'on porte à son doigt, 
un chevalier imposant comme une armoire, 
un intermédiaire entre l'homme et sa chose.
La marque au fer rouge, le fer des abeilles.

Pourquoi avoir peur de la vie?
	Réveil en sursaut dans la sueur. Je me voyais l'esclave d'un dieu à la recherche de lui-même.
Mais ce que je ne comprends pas, et cela doit être tout le mystère des rêves, 
c'est comment je me suis senti face à ce géant de rêve, 
que je l'ai senti face à moi, imposant de grandeur, 
et comment il m'ordonnait de la manière la plus douce de le chercher partout ailleurs, 
partout où je pourrais le trouver...
	Je dois rester clouée à mon lit encore quelques instants, 
ce n'était qu'un rêve mais il m'a retourné.
Ça doit être ainsi que l'on fait rêver des hommes, en les submergeant de mythe, 
et le rêve fait le reste...
Voilà comment certain se réveillent, en ayant vu de leurs yeux de nuit, des miracles.
Voilà comment naissent les prophètes.
	Mais je ne suis pas un prophète et il y aura un cours dans une heure, 
je pourrais ne pas y aller, mais si tous se prenaient à être prophète comme je pourrais l'être à cet instant, 
il n'y aurait plus personne sur les bancs des amphithéâtres.
	Est-ce que les chargés de cours se sont-ils déjà pris pour des prophètes?

Mais j'ai décidé de délaisser les rêveurs de mots pour infiltrer les rêveurs de rêve.
Il n'est pas très difficile en écumant les couloirs de la faculté, 
de trouver un tableau de psychologie, de repérer l'emploi du temps, 
d'analyser où se situe le temps du meilleur déblatérage sur le rêve.
Voir où se trouverait sur le papier un cours qui répondrait à l'appel de mon inconscient.
Voir dans quel tranche de temps (avec du thé s'il vous plaît!), écouter un prophète qui réciterait la parole divine,
le saint évangile de ses pères, 
d'autres maîtres que dieu ou hallah, de lointains cousins ces deux-là, 
mais des maîtres qui répondent aux noms de Freud où de Lacan – ça fais tellement plus sérieux.

Après il faut s'asseoir sur les bancs, à peu près les mêmes qu'ailleurs, 
qu'est-ce qui différencie un banc d'un autre banc, sinon les fesses qui y prennent place...
et écouter comme les autres disciples, le prophète qui sait tout des rêves, 
Ou veut nous le faire croire.
Mais ce prophète est de cire, il ne bouge pas, il est paralysé.
Il ne déambule pas comme les prophètes d'antan, 
et ne s'adosse pas au portique non plus.
Mais que fait-il celui-là?
	Il gagne de l'argent sûrement,
les autres aussi le faisaient, et bien sûr, on les blâmait pour cela.
Maintenant on ne les blâme plus, et on assiste à cet appauvrissement de la passion, 
des prophètes désabusés.
Des prophètes qui ne sont plus sûrs de croire vraiment en leurs mots, en leurs textes.
	Alors pour ne rien perdre, j'observe les genoux.
Et les mollets comme des perles enfilées.
Je suis attentive au moindre muscle jambier qui se tend.
L'irritation, l'impatience, 
de ces membres qui s'ennuient pendant que leur miroir, le bras, s'agite à écrire.
Comme une société secrète, ils vivent.
Ils sont animés des mêmes spasmes, de ce battement de mesure invisible de cette impatiente mélodie.
Ils sont parfois endormis et endorment avec eux le reste du corps...
Une armée prête à batailler sans but et sans foi.
Une armée que le dieu docteur a substitué aux dieux écrivains de génie.
Même bataille, même conflit.
La quête du savoir.

Je préfère à tout ça, la quête d'un mollet.

''Un coup de dé jamais n'abolira le hasard.''
Cette phrase résonne dans les couloirs vides et blancs.
Mais on ne peut pas tourner la page d'un couloir vide et blanc.

Mon ombre au sol est noir, 
sur le sol blanc elle est comme l'encre de pavot.

Mes rêves me poursuivent, invisibles.
Ils sont l'ombre de mon ombre.
L'invisible dans le visible.

La pluie qui s'abat au-dehors du couloir veut me faire prisonnière.
Elle abat une ombre de ses crachats.
Elle veut noyer mes rêves dans le brouillard et l'encre de pavot.

Pourquoi a-t-on peur du sang s'il est la vie?
N'a-t-on pas retenu la leçon des mythes?

La nuit dans mes rêves, 
je ne suis plus femme, 
je suis devin, prophète à ma façon:
je suis à Delphe comme une pythie.
Corps et âme la nuit m'envahit.
La pluie s'infiltre en moi pour me parler de choses que je ne comprends pas.

Je ne comprends pas le rêve, 
j'ai beau lui donner un nom, un étiquette, 
je ne le comprends pas.

Je ne comprends pas le mollet, 
j'ai beau savoir comment il est constitué, 
les veines, les artères, les os qui le composent, 
je ne le comprends pas.
Je crois qu'il me fascine, qu'il a une part de mystère que la science ne sait nommer.

Si une jeune fille tombe amoureuse,

qu'un pavot se fait écraser, 
qu'une pythie rêve d'un mollet, 
l'être divin va-il arriver?
	Ça aussi c'est dans mes rêves, et ça m'obsède.
C'est étrange qu'une chanson, une sorte de comptine absurde, 
me hante à ce point. 
Il m'arrive d'avoir envie de la chanter en me levant le matin, 
de l'avoir en tête en plein milieu d'un cours...
De l'entendre résonner sur le rythme de mes pas...
ça n'a pas de sens.

Je suis seule, dans mon lit je suis seule.
Dans ma chambre je suis seule.
Dans la rue je suis seule. 
Et je suis seule aussi quand je fais les courses dans les magasins...
Quand je fais les boutiques pour acheter la robe qui manque à mon vestiaire, 
celle qui lui plaira quand il me verra, et qu'il saura que c'est moi.
Alors je mettrai mon pavot côté cœur et je lui ferrais des madeleines...
Et puis je l'aimerai toute la nuit, 
je lui ferai l'amour toute la nuit comme la solitude m'a faite toute ma vie.
Mais je suis seule dans mon lit avec ma solitude pour amie, et il faudra bien que je m'en contente.

J'ai trouvé hier une robe qui me plaisait, 
elle est en satin noir, avec de grosses fleurs rouges...
de grosses fleurs rouges.
Sanglantes et passionnées...

Attachez-moi à mon lit avec des sangles!
Empêchez-moi de jamais le croiser!
Laissez-moi mourir et me décomposer comme une fleur de pavot jamais cueillie.
Ronsard ne l'a-t-il pas prédit?
Et ce n'est pas Pompidou qui me contredira.
Allez-voir page 85, bien évidement dans le livre de poche, 
(n'est pas étudiant qui veut)
 allez demander à Cassandre quand vous m'aurez attaché.
Ne dit-il pas:
« Las! Voyez comme en peu d'espace, 
Mignonne, elle a dessus sa place, 
Las! Las! Ses beautés laissé choir!
O vraiment marâtre Nature,
Puisqu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusqu'au soir! » 
Allez vite m'attacher avant que le vent ne m'emporte avec le temps, 
car Cassandre est mon nom.

J'ai peur de m'envoler.
J'ai peur de m'éparpiller dans la poussière.
Mais que je me rassure, 
le vent m'assemblera avec d'autres pétales.

Et je serais comme un Picasso,
un pétale de pavot posé sur un mollet,
assemblé avec un stylo au non de crème dessert, 
et nous pleurerons de l'encre noir comme le désespoir.
Le visage déchiré par des brisures de glace
où je ne me refléterai pas car il n'y a rien à refléter.

L'Homme s'impose plein de sens:
au rond-point on tourne à droite, 
sur les trottoirs on marche à droite, 
(comme si les gens étaient encore dans leurs voitures)
quand on est pauvre ou enseignant on vote à gauche,
et quand on est riche on vote à droite,
pour bien penser on n'est pas raciste, 
mais les enfants n'épousent pas des blacks.
Et quand on fait bien les choses, on ne fonce pas, 
on choisit la gauche ou la droite et puis on baisse la tête,
mais avec résignation.

Je voudrais tant être un globule rouge dans une artère, 
ou un tibia dans un mollet;
ce serait tellement plus simple.
Mais tout s'inverse une fois par mois, 
où je deviens homme et où tout me quitte...
les pavots, l'espoir, la force, la solitude, le réveil mécanique et puis la pluie.
Car je suis pluie moi-même et je coule sur vos joues,
je me répands sur vos cuisses, 
et j'attends la moindre meurtrissure pour fleurir à la surface de votre peau.
Chaque coup de poing, de lame, 
et même la feuille de papier, 
qui vous coupe insidieusement sans même que vous y pensiez.
Je suis tout ça et bien d'avantage.
Je suis la peine, la tristesse, la mélancolie qui fait aller le manège de votre sang à votre corps, 
et recommence pour un tour, je suis bonne et mauvaise.
Je suis la pluie.

Oui, je suis la pluie et je suis toute mouillé car il s'est mis à pleuvoir et je n'avais pas de parapluie,
alors j'ai couru jusqu'à chez moi, et j'ai perdu.
La pluie gagne toujours au marathon de la vie.
Je n'ai plus qu'à sécher mes larmes, ma fatigue, mon corps et mes vêtements, 
mes cours aussi, car il n'en reste plus que des fleurs bleus...
des mots envolés.

Alors je sens. Je sens mon corps. Je sens le froid.
Le froid qui rentre dans mon corps. Le froid qui me viol, 
qui vole mes secrets et mes maux.
Le froid qui va jusqu'à mon mollet, enveloppe mon tibia, mon péroné, l'écrin de mes muscles, mon soléaire, je sens même jusqu'à mon jambier antérieur, et le  péronier latéral. Le froid prend  mes fleuves tibiaux, et puis les saphènes... chaque couche de mon épiderme, mon derme et mon hypoderme. Mes forêts de canaux sudoripares et leurs glandes, mes muscles horripilateurs en pleine action malgré mes jambes épilées...
Je me sens, j'ai froid, je me sens moi: vivante, seule, bien, glacée...
Je tremble. C'est une danse incertaine que l'on prend peu de plaisir à exécuter.
Mes dents comme des castagnettes, accompagne ma danse immobile.
Et je me dis que la robe toute neuve, noire à fleurs rouge, 
est bien apprêté pour un tango avec la pluie.

Peut-être nous rencontrerons-nous un jour de pluie?
« Je vous supplie, Ciel, air, vent, monts et plaines, 
Taillis, Forêts, rivages et fontaines, 
Antres, prés fleurs, dites-le-lui pour moi. »
Et toi la pluie. Surtout la pluie...

Et le pavot de dire, 
en les mots de Louise Labé:
« Ne me laissez pas si longtemps pâmée:
Pour me sauver, après viendrait trop tard.
Las, ne mets point ton corps en ce hasard:
Rends-lui sa part et moitié estimé. »

Un mollet, jamais, n'abolira le hasard?
Pluie, pluie, pluie.
« Mouille promptement les guérets
D'une fraîcheur rosée, 
Afin que la soif de Cérès
En puisse être apaisée, 
Et fait qu'on voit en cent façons,
Pendre tes perles aux buissons. »
A dit le bien nommé Saint-Amant.

Rêvons de pluie, de pavés et de pavots.
Rêvons d'odeurs mouillées et épicées
comme les arbres à la rosée.
Rêvons de l'odeur du pavé mouillé, 
et du pavot qui pleur après la rosée.
« Rêvons c'est l'heure. »

C'est au moment que le pavot s'est fait écraser que je suis tombé amoureuse.
Peut-être le pied, orné d'un mollet, a-t-il été distrait?
Et dans ce moment d'égarement, peut-être, n'a-t-il pas vu le pavot?
Mais le pavot, lui, dans son dernier soupir, a vu le mollet.
Et c'est dans le souvenir du pavot, qu'il me faut aimer le mollet.

Le masculin de pluie n'est-il pas puits?

Puits où s'enfonce sans fond la pluie.
Tonneau des Danaïdes qui ne survivent plus qu'au pavot.
Cinquante pas d'un seul, font une armée éternelle, 
et leurs yeux, des fontaines, si encore elles étaient femmes...
Mais le sont-elles?
Des fantômes fontaines qui remplissent de je t'aime à la jeté
les puissants fonds des quais si noirs.

« La grâce dans sa feuille, et l'amour se repose, 
Embaumant les jardins et les arbres pleins d'odeur;
Mais, battue ou de pluie, ou d'excessive ardeur, 
Languissante elle meut, feuille à feuille elle déclose. »

La recette des madeleines est un peu comme celle du quatre-quart.
Il faut cent-vingt-cinq grammes de beurre, le même poids de sucre et de farine;
ajouté à cela trois oeufs et de l'eau de fleur d'oranger ou de la vanille.
Il faut mélanger le sucre, les jaunes et le beurre fondu
 jusqu'à obtenir un appareil blanc et mousseux. 
De l'autre côté, il faut monter les blancs en demi-neige.
Enfin il faut incorporer les blancs en alternance avec la farine dans le premier appareillage.
... en n'oubliant pas la fleur d'oranger.
Et bien sûr il faut les cuire dans des moules en forme de coquillage,
sinon ce ne sont pas des madeleines...
Quelle drôle d'idée d'utiliser des coquilles de Saint-Jacques quand on sait que la recette à été inventé aux frontières de la Prusse. On aurait pu croire qu'un pèlerin l'aurait rapporté de voyage, ou encore qu'il l'aurait inventé en l'honneur de la sainte Madeleine. Mais non, ce n'était un dessert composé que pour un empereur...
C'est un marin rencontré dans un bar qui m'a donné la recette.
L'autre soir il pleuvait.
Et quoi de mieux que d'aller se réfugier dans un bar le soir quand on est seul et qu'il pleut.
C'est ce qu'il m'a dit, c'est normal d'être dans un bar quand il pleut, tout le monde fait ça.
Tous ceux qui sont seul.
Je m'étais installée derrière le comptoir pour boire un cognac, c'est ce qu'on fait quand il pleut.
Quand il pleut dehors et qu'on à rien à faire.

 

Lui était assit aussi derrière le comptoir. Et il buvait des demis.
Il a dû remarquer que j'étais triste, alors il a lâché ses yeux du poste de télé, 
où des coureurs abrutis coursaient un petit ballon de cuir.
Il ne devait pas y avoir beaucoup d'action pour qu'il se mette à me parler.
Il m'a dit que lui aussi, les jours de pluie ça le rendait triste; que c'était des jours à s'en foutre une dans la tempe. Mais il m'a dit aussi qu'il en avait connu d'autres des jours de pluies, et qu'à bord d'un bateau, isolé au milieu de la tempête, c'était encore plus dur, mais qu'on avait pas le temps d'y penser parce qu'il fallait s'occuper du bateau.
C'est comme ça que j'appris qu'il était marin.
Et puis on a parlé. Il m’a dit qu'il avait fait Saint-Jacques. 
Et c'est parce que je croyais que les madeleines venaient de là qu'il me donna la recette.
En fait, non. Ce n'est pas que le je croyais, je savais bien la vérité; mais je voulais le croire.
Tant pis, j'aurais au moins la recette des madeleines.
Et puis ça m'a fait du bien de parler avec lui.
Parler nous à fait oublier la pluie, oublier qu'il pleuvait.

Vous pourrez juger que c'est idiot d'aller seul dans un bar un soir de pluie quand on est une jeune femme. Mais comment pourrait-on rencontrer des gens comme ça autrement? Des marins, moi, je n'en vois pas beaucoup dans les bancs d'étudiants.

Mais peu importe. Je pris peu à peu l'habitude d'aller seule en bar les jours de pluie, parce que ça me rendait moins seule, et parce que je me rendis compte que les gens étaient plus ouverts les jours de pluie. Rencontrer des étudiants ne m'intéressait pas, j'en rencontrais suffisamment tous les jours. Non, ce qui n'intéressait, c'était de rencontrer des gens que je n'aurais pas rencontré autrement, et que seuls les jours de pluie m'en donnaient l'occasion.
Je parlais souvent avec des gens qui avaient beaucoup voyagé, de leurs voyages. Mais surtout des infimes souvenirs qu'ils en avaient gardé, de ces éléments qui faisaient que ce voyage était le leur. Et c'est ainsi que je me mis à voyager dans les bars, les jours de pluie.

Je changeais régulièrement de bar pour ne pas rencontrer toujours les mêmes personnes. Ce qui fait qu'au bout d'un certain temps, je connaissais tous les bars de la ville, des plus miteux aux plus prestigieux.  
Il y avait des soirs où je ne rencontrais personne, où personne n'abordait personne, où tous semblaient groupé dans le cercle familier qu'ils avaient déjà. C'était souvent dans les bars à bonne réputation, et surtout le jeudi soir, jours privilégier des étudiants.
C'est pourquoi j'évitais ce genre de bar, et surtout les jeudis soirs.
Sortir d'un bar le soir, surtout quand il pleut, c'est encore plus déprimant qu'avant d'y rentrer quand on le faisait pour échapper à la pluie. Mais maintenant que je connais les bar, je sais dans lequel aller en fonction des jours de pluie. Alors je suis prête à aller à l'autre bout de la ville, à l'autre bout de mon appartement pour y aller. Même en sachant que je rentrerais sous la pluie. Même en sachant que je risquerais de prendre froids.
Mais quand la pluie me glace tellement que j'ai l'impression que l'eau froide est chaude, alors je me sens bien. Malgré la pluie, je me sens bien.
Et puis j'en apprends beaucoup sur les gens. Sur les voyages. J'apprends des choses que je n'apprendrais pas sur les bancs de la fac. 
Peu à peu, j'aime mon bateau ivre, je crains de moins en moins les flèches acides de la pluie. Les rue sont mes rivières folles et les bars des étapes d'un long voyage par temps de pluie. Peu à peu, je me sens devenir comme ce marin qui me racontait quand il était seul en mer quand la tempête le charriait. Je me sens seule en mer par forte tempête...

 

J'aime la chaleur des bars où des inconnus solitaires, viennent se cacher de la pluie.

J'aime parler avec ses marins qui évitent les femmes comme la pluie. 
J'aime les entendre raconter leurs voyages comme si c'était la chose la plus banale, mais je vois bien que dans le brillant de leurs yeux et dans le fond de leur voix, il y a cette fierté à être ce qu'ils sont.

Je suis sûr que parmi eux, il y a des prophètes, des sortes de Jésus de Nazareth. De ceux qui ont les bons mots, les bonnes idées.

Parfois, il m'arrive de ne pas aller en cours, parce que je suis dans le coma du pavot, parce que je pourrais ne rien comprendre aux propos de l'enseignant qui récite ses notes, parce que je prendrais les apartés sur sa vie privée pour argent comptant, pour la vérité enseignée...
Parce que les cours des soirs de pluie sont plus intéressants que les cours des jours tout court.

C'est pour ces quelques heures de rires que je reste des journées entières dans le silence du pavot au visage sculpté dans l'ébène.
C'est parce que la veille, des marins ont insisté pour que je fasse une tec-paf avec eux et que j'aime bien relever des défis. Et quand ce sont des Russes, c'est pire. Le pavot me prend jusqu'à la nausée, et je vomis tout ce que je suis. À me faire disparaître peu à peu, me vider de ce que je suis, de ce que j'ai appris, de tout ce que l'on a voulu m'apprendre, de la vie... Je suis gavée de la vie.
Je suis une oie blanche et le pavot me le dit. Mais peu à peu, je deviendrais un marin. J'en suis sûr.
Le marin tuera l'oie blanche. Le marin aux mollets oniriques.
Omelette d’œufs d'oie, œufs d'oie à ma mi-molette. Pattes d'oie au bord de mes yeux, pattes d'oie sur mes notes de cours. Pattes d'oie dans ma vie et dans mon assiette.

Comme je descendais les fleuves impassibles...
La descente aux enfers.
Mais quels enfers?

Pourquoi l'artiste?
Pourquoi le pavot séduit-il les artistes?
Lewis Carroll, Jean Cocteau, Marguerite Duras (le pavot d'alcool), et tous ces autres pour qui création rime avec destruction.

Il me faudra trouver un directeur de thèse, un directeur de thèse qui acceptera de m'épauler pour ça.
Mais on me répond que c'est un sujet sociologique, voire anthropologique...
Mais les œuvres? Elles témoignent du pavot?
Les notes d'Opium, ce n'est pas un livre peut-être?
Et Alice, et tout le reste... ce n'est pas grâce au pavot?
Et les nuits de café, toutes ces nuits blanches noires comme le café, noires comme la Comédie Humaine... Ce n'est pas le pavot ça non plus?
Parce que j'ai réfléchie, et ces nuits passées à parler avec les ombres des comptoirs m'ont fait réfléchir.
Je vais faire mon mémoire sur l'influence des drogues dans la littérature. 
Eux tous qu'ils se dénoncent! Ceux qu'une couverture de papier glacé protège!
Car je vais mettre à la lumière leur part d'ombre, mots à l'appui.
Mots tombés dans le puits profond de la nuit.
Nuit noire du pavot. 

On ne fait pas un mémoire au comptoir me rétorque-t-on!
On ne fait pas un livre au comptoir non plus, alors?
Silence gêné. On ne parle pas de ces choses-là. On peut encore parler de sexe, de scatologie, de boulimie, de misère et de drogue, oui, mais quand elle ne touche pas l'auteur... Pas quand elle l'entraîne avec elle.

Je ferai un mémoire des comptoirs. 
Un mémoire de mollet.

Où est-il l'enfer?
Où est-elle la porte?
Musée Rodin, sixième arrondissement Paris.
Non pas celle-là! Celle qui était dans la porte de Rodin.
Celle-là même qui s'ouvrait sans prévenir, celle que décrit Dante, celle qu'ouvre Kafka dans chacun de ses cauchemars...
Celle qu'on parodie par des flammes depuis les profondeurs des Mystères jusqu'aux films d'horreurs les plus ratés. La vrai porte de l'enfer: celle que les Hommes se sont créé.

 

Je vois une rue, une rue couverte de macadam, 
- macadamisée comme dirait encore Duras- 
et au milieu de cette rue où traînent encore 
les traces sombres d'un pneu, coule le sang du pavot, 
des débris de métal jonchent le sol, le verre est brisé, 
il fait noir, le ciel est couvert d'orages, 
et Baudelaire aurait dit qu'il se souviendra de la forme et de l'essence divine.
Voyez-le, seul au milieu de cette rue, 
le jerricane à la main, répandant son essence dans les rues.
Voyez-le, en Néron, le sourire aux lèvres, 
voir brûler sous ses yeux les maudits mots par 37° Fahrenheit...
La ville brûle et le pavot est mort.

Rêve. Rêve fuselé, d'un romantisme à l'italienne, 
rêve ou un incube et un cheval réveillent à l'improviste une jeune fille endormie.
Mon rêve, rêve sombre comme la nuit, 
au pied d'un temple, une femme indéfinissable me regarde avec sagesse et folie.
Devant moi est suspendue une charogne et un chien noir la regarde et me défend d'y toucher.
Puis passe aussi furtivement que le plaisir vrai, l'ombre d'un homme au mollet comme celui de mon rêve.
Il a un pavot tatoué sur l'épaule droite. Je me souviens son omoplate.

Omoplate musculeuse que la course fait se mouvoir comme un corps à part entière. 
La peau mate fait vibrer le pavot comme si le vent l'agitait.
On remonte la colonne vertébrale et l'on découvre une nuque, une nuque sensuelle, 
simplement belle pour elle-même comme un appel de la chair, du muscle.
Vue ainsi, on aurait du mal à croire que cette nuque cache des cordes vocales, une glotte, véritable péché d'Adam... 
On ne dirait pas qu'ici est le cœur de la parole, et que « ses poumons ' vont jusqu'au diaphragme.
On ne dirait pas que l'homme tatoué du pavot peut parler.
Mais rien qu'en reconnaissant son mollet, en parcourant son omoplate tatouée, en remontant vers sa nuque parfumée, on a soudain envie que nos yeux deviennent le bout de nos doigts.
Mais là aussi le ciel était couvert, et il s'est mis à pleuvoir.
La pluie qui frappait contre les carreaux m'a réveillée.

Toute la journée la pluie ne m'a pas quittée, elle emportait avec elle le parfum de sa nuque.
Nuque si nue qu'on pourrait la caresser. 

Ombre furtive, passe plus lentement la prochaine fois.
Prends le temps de m'apparaître...

Jours de pluie quand la fièvre monte autour de soi et qu'elle gagne notre corps, 
nous clouant au lit avec la haine, la colère et le rejet de tout, de tous et surtout de soi...
Jours de pluie qui a noyé notre âme dans un désert à quarante degrés.
Jours de pluie tantôt si froid, tantôt si chaud, tantôt glacé...
Jours de pluie qui appel la fièvre du pavot.
Jours de pluie qui arrête la vie dans un irréel qui passe vite et prend son temps de ne pas nous sembler quelque chose, où tout doit disparaître...
Où nous sombrons avec eux, avec lui...
Avec elle, la pluie...

Et nous coulons sur les vitres, nous coulons sur nos joues,
alors nous pleurons pour eux, et pour tous ceux qui n'ont pas le temps de le faire, 
qui ne prennent pas le temps de pleurer, de devenir pluie...

Quand nous deviendrons cendres, nous serons pluie...
Nous ne serons plus.

La pluie est-elle?
La pluie n'est pas.

C'est la pluie qui nous brûle dans notre lit comme une pluie acide.

C'est la pluie qui ronge notre âme, synapses après synapses...
Notre mémoire devient nos larmes, devient la pluie...
Un rêve sans rêves, sans pluie, sans soi...
Un rêve qui coule sur les carreaux et nous entoure de gris, de froid jusqu'aux os, et de fièvre sous la peau...
Nous nous consumons: nous brûlons à l'extérieur, nous nous glaçons à l'intérieur.

C'est un rêve brûlant comme un cauchemar.
Un rêve des mois d'automne et de ceux de l'hiver...

Notre corps se fait larme et s'oublie.
Il coule de partout. Nez, yeux, oreilles, sexe, cœur...

Et notre âme coulent dans cet abysse, 
où nous nous faisons épave.
Mais qui viendra nous chercher dans notre rêve?

Je prie, je prie avec les dernières forces qui me reste, 
avec les derniers souffles de consciences, 
je prie qu'il apparaisse et qu'il vienne me chercher.
Celui à l'épaule gravé d'un pavot, au mollet qui court...

Mais dans tout mon délire, dans toute ma folie, 
il n'est venu.
Ou bien je ne l'ai pas reconnu, aveuglée que j'étais par la folie, 
je ne l'ai pas vu, il ne serait pas venu me chercher...
C'est que je ne le connais pas assez...
Je ne connais de lui qu'un mollet, une épaule,
est-ce comparable à l'esprit?
Mais l'esprit de chacun est un jardin secret, 
qui n'apparaît au jour que comme un iceberg, 
un fragment d'intérieur, avec vue sur cœur, 
et balcon à la pensée.
Trois chambres spacieuses: Conscient, Inconscient, Subconscient.
On a beau les regarder, les scruter avec attention, 
on ne les verra jamais dans leur totalité...
Il  nous semblera toujours pour nous-même, comme pour les autres, 
y rentrer comme pour la première fois.
Chaque détail chaque fois différent,
un jour le papier déchiré, 
un autre une plainte décollée, 
et ce sol dont on avait oublié les motifs de la marqueterie.
C'est un étrange appartement que ni nous, ni autrui ne peut visiter vraiment.

Mais qui en a la clé?

Je veux la clé de l'appartement de celui qui à le pavot tatoué.

encore lui, encore penser à lui.

Reste de délire: un rêve angoissant.
Une ophiure rouge sang me prend dans ses bras jusqu'à m'étouffer.
L'animale-étoile s'insinue en moi, me perce, me transperce, et je ne sens rien.
Je ne sens plus mon corps, d'où jailli de la lumière.
Je deviens animale, étoile et lumière...
Je sens ma glotte et repense à la pomme.
Je sens le morceau de fruit grossir en moi, et je me fais pomme,
verte, rouge ou jaune, je suis croquante, bourrée de pectine et juteuse, 
je sens aussi autour de moi les mille bras de l'ophiuride qui me serrent et m'étouffent
comme un être en mal de tendresse...
Ma peau de pomme devient cuir alors, 
et cette fois c'est moi qui étouffe le serpent à peau de pomme... 

Je note tous ces rêves, parce que je crois qu'ils sont utiles, pour moi ou pour un autre...
Je les note comme des expériences lors d'un voyage en pays étranger, en pays d'onirisme.
Le pays imaginaire du pavot.
Il m'est aussi venu l'idée lors d'un réveil d'aller dans les hôpitaux psychiatriques, 
pour demander aux gens leurs rêves, leurs peurs, leurs angoisses.
Je sais que ça ne se fait pas, se sont des choses personnelles.
Mais je cherche le pavot, j'ai besoin de trouver le pavot où qu'il soit.

Les résultats ont été peu fructueux. On retombe souvent sur les mêmes pathologies, les mêmes angoisses, des peurs primitives canalisés par les doctrines sociales.
Comme si la folie ne voulait pas révéler son vrai visage, qu'elle jouait à se déguiser en ce que nous nous imaginons qu'elle est.
Elle se joue de nous comme d'un théâtre, 
et chaque fois que nous pourrions nous attendre à elle,
elle s'habille d'un autre rôle et nous surprend.

Nuque: partie postérieure du cou, au-dessous de l'occiput.

Cet Hiver, il pleut beaucoup, ça me rend mélancolique.
J'aime ça.
Mais parfois ça me décourage, 
cette envie de rester au fond de son lit à perdre sa vie.
Même les gens, ça les décourage, 
ils sont boudeurs, tristes, 
se mettent en colère pour un rien, 
et se fâchent pour un mot, un lapsus...
Les trottoirs aussi sont glissants, 
ils se couvrent d'une fine pellicule des derniers restes de feuilles mortes,
et se plaisent à revêtir une boue d'humus.
Comme une revanche sur les hommes, 
là où ils se sont imposés, la nature reprend ses droits. 
Le bitume d'habitude gris se fait noir comme l'enfer.
Tous semblent laids. Ils se cachent.
La pluie fait de leurs cheveux des masses informes, 
et leurs vêtements se font les porteurs des germes du pavot.
Tous, ils courent comme l'homme au pavot tatoué. 
On ne les voit que de dos, comme des traits perçant, 
ils passent devant nous en ne voyant plus rien désormais:
la pluie nous rend invisibles.

L'omoplate est cachée sous la peau. Elle n'est pas , elle, 
tout à fait invisible, elle se devine sous la peau, surtout quand on ramène ses bras en arrière.
Quand il pleut et que les gens passent devant moi, j'ai l'impression d'être une de ces omoplates:
les gens passent devant moi sans me remarquer, et cependant ils me devinent.
La pluie de la peau est l'action, le mouvement.

 

L'omoplate est un os plat, large, mince et triangulaire. 
Elle est située à la partie postérieure de l'épaule. 
Elle constitue avec la clavicule la ceinture scapulaire.

Le pavot sur sa peau, vibre au gré de la pluie de son corps.
C'est un pavot fragile, qu'un faux-mouvement ferait faner.
La pluie et le vent, répercutions de sa vie, font trembler les frêles pétales de sang pourpre.
Et concentre le mécanisme d'une machine-coeur.

Comme une rose l'omoplate a son épine.
Comme la terre, elle a sa fosse, une fosse sus-épineuse qui s'étale comme une terre sauvage, un désert de calcium.
L'épine s'achève par l'acromion, c'est en quelque sorte la fleur qui cherche à s'épanouir.
Elle ombrage la cavité glénoïde qui aurait fait une bonne caverne à tout philosophe.
Et comme un poignard primitif, cette terre s'achève par des bords tranchants, spinal ou axillaire.
Le corps ne serait-il qu'un dictionnaire barbare?

Cette omoplate est un bouclier destiné à défendre le corps de toutes invasions ou presque.
Il est conçu de telle manière qu'il s'emboîte avec le reste du puzzle humain: chair, muscles et autres os...

Quand je vois la pluie tomber sur les carreaux et se répandre dans les caniveaux, 
j'ai du mal à m'imaginer que notre corps est composé à soixante-dix pour cent d'eau.

Mais ce que nous nous imaginons n'est pas toujours.
Et ce qui est, n'est pas toujours imaginable, il se contente d'être, et nous d'imaginer.
C'est ce grand fossé que nous avons avec le monde, comme si nous étions sur la pointe inférieure de l'omoplate et que ce qui existe était fièrement campé sur l'apophyse coracoïde.

Si l'âme est un jardin secret, le sien est-il l'Eden?
Je me plais à penser que sous ses os crâniens se cacherait Eve et Adam...
Je serais le serpent qui viendrait lui tendre la pomme et provoquerait sa glotte.
Mais il a un pavot sur l'omoplate: rien ne peut le toucher.

 

Les larmes coulent de mes mots, 
j'essuie les larmes qui découlent de mes maux...
Larmes de cristaux...
Résine larmoyante du pavot...
Je suis injectée de sang, 
et fragile comme l'anémone Adonis
Je m'envole au vent.
Qui m'aurait aimé assez?
Mon cœur est comme lui une grenade, 
puis le temps le fléchi et son soupir l’envole...
C'est qu'il n'a pas de char le divin être, 
mais je baigne dans mon sang, 
encore retenu par ma peau et mes os.

L'irrégulière régularité du temps s'écoule, 
le sablier nous donne un jour, 
et nous prend notre journée avec ce sourire en coin, 
comme s'il prévenait que le jour qu'il fera pourrait être notre dernier, 
et qu'il possède derrière lui, tous les autres que nous avons vu, oublié ou apprécié...
Lui se souvient de tous, et n'a ni sentiments, ni peines, ni joies, 
il doit faire et il fait, ces jours merveilleux sans sens ni raisons 
que nous n'apprécions pas à force de leur en chercher...

Les machines à cafés continuent de distribuer de l'eau, 
des eaux aux parfums de cafés, mais aussi de thé, 
de chocolat et de soupes...
Ils sont déjà en cendre, et c'est un peu d'eau qui les rendra liquide, 
comme une illusion, 
on les appellera bien thés, cafés ou soupes, 
mais au fond, on saura que ce n'est pas vrai, 
que ce n'est que du vent, 
on doutera de leur couleur, de leur aspect, 
mais on les boira quand même, parce qu'on a envie d'y croire, 
et Minerve comme la fleur ressuscitée les refusera...
Et pour quarante centimes, nous aurons rêvé ou fait semblant de le faire...

Et le pavot c'est aussi ça, c'est continuer à vouloir de ce que donne la machine à café, 
tout en sachant que ce n'est qu'un café, que ce n'est pas Adonis.
Et je continuerais de rêver de mollets, d'omoplates, de nuques, 
comme les pièces d'un puzzle, comme nous sommes tous fait de pièces étranges
qu'on aurait pas juré être faites pour être les unes à coté des autres, 
et reconstruire cet étrange collage dadaïste, fait à partir d'ouvrages de sciences, 
de gravures de modes, de faits d'actualités et d'illustrations de livres...
Cet écorché à tête de poisson et aux poumons fleuris est un peu nous,
nous tous, nous essayons d'assembler les morceaux qui feront ce que nous sommes, 
des collages comme les autres, mais des collages uniques...
avec les traces de doigts et les ébavurages à la colle...
Parfois même il y a tellement de couches, que nous ne voyons plus qui nous sommes, 
nous nous oublions...
Le pavot donne cette même impression de s'oublier, 
sans rien ajouter vraiment, ils donnent l'impression à l'encre rouge
que nos couches sont profondes et lointaines comme le fond des océans...

Quand on aura tout compris au corps, aux os, aux muscles, 
Est-ce qu'on aura aussi compris quelque chose à l'âme?

En fait ce n'est pas si facile, nous ne sommes pas des violons, 
comme lui, parfois nous pleurons et rions, 
mais nous n'avons pas caché sous notre corps de bois, 
une âme enchantée par les doigts du luthier 
qui nous ferait résonner...
et raisonner...

Petit déjeuner: des œufs brouillés.
Évidemment.

Je suis embrouillée...

Derrière les vitres embuées, 
j'imagine que je ne suis pas en ville, sur les routes macadamisées.
J'imagine que c'est la Provence, 
et qu'il y a partout autour de moi des champs de coquelicots et de blés...
Comme dans une enfance où j'aurais grandi à la campagne.
Mais je ne connais de campagnes, que celles affichées sur les panneaux de métaux froids, 
des affiches que la main de l'homme et le temps se plaisent à dégrader, 
transformant peu à peu des hommes au sourire fier et arrogant 
en des serpillières informes et grisaillantes. 
La pluie acide achève leur portrait d'un vitriol que les hommes remplacent aussi vite...

Battements de cœur sur les carreaux les jours de pluie...
Chlac! Chlac!... Chlac...
Choses informes et binaires,
machine branchée de toutes parts,
par des tuyaux aux noms barbares:
tronc artériel échio-céphalique, 
artère pulmonaire droite, ...gauche;
artère sous-clavière gauche,
aorte... veine pulmonaire...
veine cave inférieure... 
artère carotide primitive gauche...
Et puis la poche. La boîte à trésor, 
la pompe, la machine infernale...
oreillettes sourdes tant à droite qu'à gauche...
mais quel bruit elles font!
Avec une petite collection privée de valvules:
pulmonaire, triscupide, mitrale.
C'est joli ça, mitrale...
Ventricule, comme un petit ventre dans un petit corps dans notre corps:
deux, comme des jumeaux.
Et puis comme un temple, un pilier, des piliers...
un temple à deux salles séparées par une cloison interventriculaire.
Un temple organique à la gloire de la vie.

Alors j'ai encore rêvé du temple, et il y était.

La machine à café ne couvre pas le bruit de la pluie qui tombe sur l'établissement.
Tout juste si elle n'essaie pas elle aussi de faire un peu de pluie...
une pluie de toutes les couleurs, de toutes les odeurs...
Alors si l'on pouvait rêver la pluie, 
j'aimerais qu'elle soit rose pâle, et qu'elle colore notre peau.
J'aimerai qu'elle ai le goût de barbe à papa
et que l'on reste des heures dessous pour la goûter...
Et puis qu'elle ait le goût de nos envie, 
de tarte à la fraise si l'on a envie, 
d'abricot encore si ça nous prend...
Mais la pluie n'est pas comme ça.
Elle a le goût des voyages et du sable...
Elle a le goût du tour de la terre et du ciel.
Elle a le goût de l'inconnu et de l'autre côté du monde.
Elle a le goût des rêves, et ça, c'est déjà beaucoup.

La pluie s'abat sur les vitres, la pluie s'abat sur ma tête, s'infiltre dans mes vêtements, sous ma peau, jusqu'au coeur de mes os...
Je suis déjà noyé à soixante-quinze pour cent...
La pluie veut infiltrer les vingt-cinq autres...
Depuis quarante jours et quarante nuits, elle me force à contempler le monde derrière une vitre...
Me force à me noyer parmi d'autres, parmi la foule, parmi moi-même, jusqu'au fond de mon verre...
Sale temps d'hiver qui ne veut pas neiger...
Sale temps d'hiver qui veut nous glacer jusqu'aux os.
Les caniveaux débordent, les cafés débordent, les rues pleines d'eaux sont vides, les os cherchent à se mettre au sec comme l'alcool au fond de mon verre...
Mais dans ce déluge, au goudron noyé par la pluie, aux torrents glacés... pas une seule embarcation, pas un seul assemblage de bois humide, bois qui ne veut pas brûler pour nous réchauffer...
Je le cherche des yeux, pourtant je sais qu'il est humide... et pourtant je le cherche pour me réchauffer contre lui. Bien sur il n'arrivera pas. Il n'arrivera plus. Il a été remplacé par des ombres de ferrailles qui vous éclabousse d'un froid glacial si vous avez le malheur de croiser leurs routes...
Et tous ces animaux, et toutes ces bêtes, ces hommes, un zoo dans la ville. Ils crient, ils pleurent, ils hurlent... Ce sont des bêtes qui s'appellent Hommes.
De toutes espèces, de toutes formes...

Pas un seul champ de pavot au cœur de l'hiver.

Les fleuves rouges se cachent en nous. Ils craignent le gèle. Attendent le dégel. Et quand nous planterons notre coeur en terre, alors germera une fleur; un pavot rouge. 

Au bout de quarante jours de pluie, j'irai me laver dans le fleuve-pavot pour quarante nuit.

Ivresse après ivresse, dans les quarante bars de la ville, je crois parfois avoir une hallucination. Apercevoir de dos, fugitivement, le temps d'un battement de cil ou d'un haut-le-coeur, l'ombre de celui que j'aime, et qui m'aime, et qui n'est chaque fois, ni tout à fait un autre, ni tout à fait le même...

Quand la nuit et trop profonde et que l'ivresse est trop rude, je me noie en moi-même dans un flot que le bateau ivre ne pourrait m'envier, et je suis à moi seule un déluge. Je perds alors tout espoir de revoir l'être furtif, the withe rabbit, comme une Alice que je serais et qui se noie dans une tasse de thé, une bouteille à la mer... Alors quand je ne suis plus qu'un déluge, je ne suis plus que désespoir et je n'ai même pas celui de m'en rendre compte, alors j'ai dépassé la frontière, la destination inscrite sur le billet, et je vomis mes regrets, et je dégueule ce que je suis; en effet, tout sort de ma gueule, ma gueule de fauve, mon anima, mon animus, je vomis mon âme, mon corps, mon anatomie, tous mes rêves et mes désirs... Je suis un corps qui vomit ce qu'il est, un corps qui vomit le monde et ce qu'il est. Je suis un corps en déluge et je me noie en moi-même.
Alors sur les bancs de bois, je ne serai plus qu'un poisson desséché, un os de sèche sur un banc de sable sous le soleil des néons quand au-dehors il pleut des cordes à s'y pendre... 

A partir d'un certain moment, le corps se détache de l'âme. Le pavot permet après avoir dépassé la frontière, de n'être plus qu'un corps, de ne plus être une âme... Si l'âme était ce qui reste après que le corps soit tombé dans le sommeil éternel, il ne nous quitterait pas quand le pavot nous emmène. Au contraire, je crois que l'âme est ce qui part en premier du corps à la vue de la mort. L'âme est lâche. L'âme est faible. Le corps n'a pas davantage de mérites, mais il reste jusqu'à ce qu'il ne soit plus, même quand l'ombre de la mort l'a endormi. Cependant que l'âme apeurée a fuit vers d'autres contrées, le corps se laisse aller à sa destinée, peut-être ira-t-il nourrir des champs de pavots. 

Il m'arrive de rentrer après ces soirs de déluge intérieur, dans cet état second où le corps n'est plus qu'une machine, et où l'âme bien trop prévoyante déjà, a quitté le navire... Pourtant si je me concentre bien en marchant, je sens mon coeur accélérer (et cela aurait fait fuir cette idiote d'âme?), je sens mes os, je sens mes muscles, mes veines, mes cheveux dans le vent, le froid peut-être où une illusoire chaleur, ou bien je ne sens plus rien, et je ne suis qu'un corps, à peu de choses semblable à celui que je recherche. Je suis un écorché anatomique caché sous une peau de femme, cachée sous des vêtements de femme, une illusion de société, un mirage-projectile. Une projection des âmes étrangère, pourtant semblables à la mienne, sur mon inconscience considérable. Tous ces gens si l'on y songe bien, régit par les codes du paraître, à l'instant fugace de la première rencontre, de la première impression, qui pousse les hommes à se faire plus coquet que des femmes, et les femmes plus maniérées que la pire image qu'on se ferait d'elle. Qu'un oublie malencontreux nous fait avoir une pensée soudaine, une réflexion, tout aussi soudainement oubliée, perdu dans cette dictature du paraître. Celle-ci dans le royaume du pavot n'existe pas, ou bien elle est plus subtile, c'est un autre paraître dont il est question, car toutes les fleurs de pavot se ressemblent, mais toutes n'offrent pas le même voyage... Et c'est ce voyage qu'on oublie bien souvent pour rester sur le quai. 
Quand donc il m'arrive de marcher dans ces nuits où je ne sais s'il pleut ou non, que mon âme m'a quitté, je sais que tout n'est qu'illusion, et que ce que nous appelons vérités, n'est en fait qu'un mirage parmi d'autres... là même je viens de vous mentir, car je n'en serais pas si sûre, de ces pensées fugitives qui hantent mon corps-machine quand mon âme parfois s'évade.

Alors, quelques jours après, il reste dans mon corps et dans mes veines, de ces restes d'ivresse où mon âme s'échappait, et durant ces jours en restes, il prend à mon âme le plaisir de s'échapper encore, mais plus doucement, avec la délicatesse d'un voile ou d'un pétale de pavot. Reste amer de sommeil où l'on ne saurait dire s'il agit de plaisir ou de peine; peut-être est-ce pour cela qu'il faudra recommencer la prochaine fois.

Palpitations. Rythmes fous et insensés, petits moments de bonheurs paniqués où l'on prend seulement conscience qu'on est en vie: qu'on a une âme, un cœur, un sexe.

C'est cette adrénaline gourmande qui en demande toujours plus.
Mais quelle est sa frontière? Peut-on la dépasser?
Et si on la dépasse, comment est-ce de l'autre côté?
Est-ce qu'il y aura une femme dans une barque qui tiendra dans ses bras un mouton.

Certain ont peur et passent leur vie à la recherche du temps perdu, ils la perdent ainsi, aussi couards que des âmes, à fuir leur présent en voyageant dans le passé. Au fond nous sommes tous pleutres, nous fuyons tous cet impalpable présent, ce bientôt futur et ce déjà passé, et certain croient comme moi, trouver l'alternative dans notre destiné, notre retour aux origines, le sommeil; le paradis; l'eden.

Jardin insensé où poussent aux arbres des madeleines, où les rivières fourmillent de bateaux ivres, et où chaque ombre est le reflet de nous-même. 

Parfois quand je marche pour rentrer chez moi quand je suis comme le bateau, je sens mes mollets, je les sens qui tirent et qui se fatiguent, et j'ai l'impression de sentir la même chose que lui. Est-ce que lui sens ces mollets comme moi les ressens en ce moment? Les miens, les siens?

J'essaye de ne plus me fixer sur ses mollets, mais dès que j'y suis arrivée, j'y repense et tout est à recommencer.
J'essaye alors de penser à son bras, ou à son torse, à son cœur aussi, puis à son foie, à ses reins, aux cellules qu'il est, à chaque chose qui fait de lui une machine bien huilée. 
Et pour chaque pièce de son corps, c'est la même chose à recommencer. Oublier, dés-oublier, oublier encore, oublier de nouveau; et se souvenir encore.

Construire, dé-construire, reconstruire, détruire...

Notre corps est comme une immense réserve d'eau. Il est réservé aussi.
Seulement, il n'y a pas d'incendie.
Ou plutôt il n'y a pas d'incendie de la même substance.
L'incendie est ailleurs.

 

Notre corps est formé de cellules, qui forment elles-mêmes d'autres choses, qui nous forment nous même, nous formons un groupe dans la société, sur Terre, formant encore un grain de poussière dans l'univers, sorte de grande âme qui ne se pense pas.

- Pardon Madame, je cherche l'âme, vous savez où c'est? Vous savez où la trouver?
- Ah, ba oui, c'est là-bas au fond, tenez, voyez le monsieur avec un tatouage bizarre, une sorte de truc, de fleur à peu près rouge ou noir... bon enfin ce type, après la rue où il est, vous prenez à droite, et puis encore à droite, il y aura un champ de fleurs, un peu comme celle tatouée sur le corps du type là-bas, et puis vous continuez un peu, et puis vous marchez encore... et vous marchez encore... et vous marchez encore...
- Merci madame!
- Et vous marchez encore...
-Merci madame, c'est très gentil à vous.
- Et vous marchez encore...

- Pardon monsieur, vous ne sauriez pas m'indiquez où est l'âme? La dame là-bas m'a indiqué mais je n'ai pas très bien compris...
- L'âme, vous dites? Ch'ais pas, jamais entendu parler de cet endroit-là, moi. Où qu'c'est qu'on vous a causé de s'truc là? Vous êtes encore une de ces étudiantes qui passe des années à apprendre des tas de truc qu'on comprend rien et qui chercher la petite bête là où y'a rien à chercher...
- Merci Monsieur! C'est très gentil à vous, merci...

- Pardon, excusez-moi, vous savez où trouver l'âme?
- La quoi? Non désolé, je ne connais pas, je ne suis pas d'ici.

J'ai pensé très fort pour la trouver, j'ai aimé très fort aussi et j'ai fait l'amour. J'ai essayé tant que j'ai pu et du mieux que j'ai pu. Je ne sais pas s'y j'y suis arrivée, si j'ai trouvé quelque chose. Je crois que c'est une cause perdue.
Encore une à ajouter à la liste des objets perdus:
* mon doudou de quand j'étais enfant
* porte-monnaie
* parapluie
* livres
* papiers
* une paire de gants
* un gant tout seul
* un autre gant tout seul (d'une autre paire évidemment)
* une boucle d'oreille
* mon pull préféré
* une boucle d'oreille
[.....
..... la liste est longue: j'abrège...
.......]
* une paire de lunette que j'aimais bien
* mon petit copain rencontré dans un bar (je l'aimais bien celui-là...)
* mon âme

Un jour j'ai même rencontré Proust, il m'a dit qu'il ne l'avait pas trouvé.
Enfin, j'ai peut-être rêvé.

Comment font ceux qui sont allergiques au pollen?

Aujourd'hui j'ai remis ma belle robe avec des grosses fleurs rouges dessus sur fond noir. 
Ça m'a refait penser à lui.

Bien sûr comme c'est encore l'hiver, je l'ai mise avec un pull dessus, on ne vit que le bas, comme une jupe, mais moi je sais que c'est une robe est c'est ça qui compte.

Lui se fichera pas mal de ma robe, il verra que je suis un champ de pavot.

Je suis en robe.
Ma robe est un champ.
Je suis un champ.
Je le cherche.
Je cherche l'âme.
Il est l'âme.
L'âme est un homme.
Je suis un champ de pavot.

Je sais pourtant qu'à trop plonger dans le champ de pavot, 
mon corps va se flétrir aussi vite qu'un pavot dans le vent, une anémone... 
Mais lui, il verra au-delà des apparences, de mon corps envolé, détruit, 
il verra que je suis un champ de pavot. 

Lui qui connaît l'histoire de l'anémone, qui connaît l'âme, il me dira où elle est. Il saura.
Et je l'aimerai. 

Hier, j'ai cru le voir dans la rue.
La veille, j'avais bu.
C'est peut-être pour ça?

Je crois le voir partout.

Je crois le voir partout.
C'est affreux, je me trompe.
Je veux tellement le voir que je le vois.
C'est comme avec dieu, du moins je crois que ça doit être comme ça...

Mais dieu n'est qu'une anémone.

Je le vois partout.
Je crois.
Je veux.

Un rêve. Il est au jardin d'Eden, je le reconnais à son omoplate.
Il me parle, je ne comprends pas ce qu'il dit, ou je n'entends pas.
Et puis il s'en va, me regarde comme s'il était contrarié et tourne la tête une dernière fois vers moi.
Je le vois qui s'éloigne.
Toute la journée j'ai été contrariée, je me demandais ce qu'il avait bien pu dire.
Je regrettais aussi de ne pas savoir lire sur les lèvres, 
de ne savoir que les embrasser, 
et de n'avoir jamais encore embrassé les siennes.

Parfois je ne vais pas en cours.

L'eau coule dans les rigoles et les margelles, 
on ne sait pas où elle va.
Dans les manuels, on nous dit qu'elle va au cœur de la Terre, 
former des nappes souterraines,
avec couverts, assiettes et verres.
Mais en réalité, elle va dans les égouts.
Elle va devenir dégoûtante, polluée, 
elle va aux enfers, 
devenue sale et laide, puante et poisseuses, 
elle n'a plus qu'à se cacher là où on ira pas la chercher
parce qu'on ne veut pas savoir qu'elle existe.
C'est notre faute, on le sait, mais on ne veut pas le savoir.
De toute façon on se dit que la terre aussi c'est sale, 
mais la terre n'est pas sale.

C'est nous qui salissons.

Je vais de moins en moins en cours.

Je sombre.
Comme un bateau ivre, je sombre.

Et des Indiens me prennent en course, 
je suis leur cible, 
je suis rouge et blanche, et on tire en moi.
On me perce de trous noirs.
Alors j'absorbe tout.
Comme un ventre gourmand, j'absorbe tout.
Comme un cœur trop sensible, j'absorbe tout.
Comme un sexe insatiable, j'absorbe tout.

Je suis devenu une éponge qui absorbe le monde.
Ses peurs, ses peines, ses angoisses, sa folie, ses rêves, son désespoir...
Je suis une éponge de comptoir qui nettoie les tables pleines de miettes et de taches de cafés, de chocolats et d'alcools.
Je suis une éponge humide sur le point de pleurer.

Je suis une éponge humide, et tous mes trous sont pleins.
Je vais déborder, et il n'y aura pas de rigoles pour absorber mon trop-plein.
Je rêve de trope. Je rêve de trop...
Je rêve de saints...  

Quand je vais au musée, je le vois en chaque tableau, abstrait ou figuratif...
Quand je lis les livres, je le vois dans tous les personnages, hommes, femmes, bons ou mauvais...
Mais ce ne sont que des illusions.

 

La clé de l'esprit.
La clé du cœur.
La clé du corps.
Le corps entier est un cadenas 
dont il faut trouver la clé 
parmi le trousseau que nous devons nous-même nous constituer.

Dans les madeleines, il y a des œufs.

On dit que les fourmis peuvent porter cinquante fois leur poids.
Moi, j'avais entendu que c'était trente...
On dit beaucoup de choses à propos des fourmis.

Le soleil me fatigue. Je dors quand il fait beau.

Mes nuits sont les ombres de mes jours...

Mes jours sont des ombres, me fatiguent...

J'ai très sommeil.

Je dors beaucoup.

Beaucoup.

Parfois je me réveille heureuse parce que j'ai rêvée. J'ai rêvé de lui. J'étais dans une immense salle à colonnes, quelque chose comme l'Alambra de Cassis, architecture moresque, mosaïque; couleurs, mais surtout une couleur douce et chaleureuse, couleurs chaudes de pêches, de coquilles d’œufs et de rouges de briques... J'étais une princesse, et je n'avais pour tout vêtement que mon corps orné de bijoux, des bracelets à n'en plus en finir, des colliers et des perles... J'étais assise sur un trône de marbre sculpté, on m'aurait dit que je sortais d'un tableau de Moreau, et il m'apparut comme un prophète, un roi mage, un Nabis. Il était indéfinissable, mais en le voyant, je savais que c'était lui. Il souriait, il avançait sereinement et moi en reine que j'étais, je le contemplais. Seulement le réveil sonna... Le rêve pris fin, et malgré tous mes efforts chaque nuit pour connaître la suite, reprendre le songe là où il s'était arrêté, je n'arrivais pas à dépasser l'instant où je le rencontrais. Alors je m'endormais, jours et nuit, je provoquais ce rêve pour savoir la suite. Je le cherchais... Je voulais savoir qui il était, ce qu'il voulait et ou il allait... Je voulais tout savoir... Je ne savais rien. Abominablement rien. Rien que le songe d'une Salomé moresque dans son palais de rêves devant un ambassadeur des songes, inconnu.

Au réveil, les courbatures. Le corps n'est plus qu'un immense champ de courbatures, de douleurs et de mal-être... La nuque brûle, tire du haut du crâne jusqu'aux reins... La tête est une masse en équilibre sur une épingle. Le corps est un champ de douleur où s'est tenue bataille durant des lustres. Et la tête désormais dévastée, refuse de penser ni même d'obéir. Plus rien ne veut fonctionner, comme une machine rouillée... Plus rien ne veut avancer... Le mécanisme est rouillé, la machine refuse de continuer... Il n'y a même plus de rêves... d'abord de moins en moins jusqu'à l'extinction de la dernière lueur... Corps désaffecté, plus rien ne s'y meut. Les ouvriers ont quitté depuis longtemps les derniers réseaux de la pensée, de l'instinct. Les locaux sont vides. Il ne reste plus qu'une carcasse vide... autour du bâtiment des champs de coquelicots ont poussé à la chaleur d'un soleil venu d'ailleurs. J'ai cherché l'âme en mille corps, je ne l'ai pas trouvée en moi-même. Il nous faut renoncer à ce que nous croyions rêver.

 

Je n'aime plus les madeleines, 
elles sont moins bonnes qu'avant, 
quand je n'étais pas tout à fait sûre de leur goût, 
qu'il me fallait les imaginer pour en être sûre, 
et que cela emplissait ma bouche de salive.
Maintenant, je crois connaître leur goût par cœur et par corps.
Je n'aime plus les genoux non plus.
On prend un malin plaisir à rêver les choses
tant que l'on ne les connaît pas ou peu, 
et c'est quand elle fond partie de nous, qu'on ne les connaît que trop
qu'elles nous dégoûtent.
Est-ce le dégoût de nous même?

Avons-nous encore l'espoir de nous même, 
de nous aimer, 
en découvrant d'autres choses, d'autres gens...
Jusqu'à ce que tout nous ramène à nous qui ne nous aimons pas.

« Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,

Ce beau matin d'été si doux »

 

Il était là-devant moi, en lambeau,

un accident de la route,

une personne s'était faite renverser,

sa roue avait tourné, celle de la voiture s'était arrêtée,

trop tard bien sûr, toujours trop tard.

Et ce corps que j'ai vu malgré moi,

comme la curiosité nous pousse toujours à voir,

à vérifier si c'est bien aussi horrible que ce que l'on aurait pu imaginer,

parmi ces restes humains,

il aurait pu être n'importe qui,

il me sembla qu'il aurait pu lui ressembler,

le corps lacéré jouant à la faveur de mes fantasmes.

Et puis je me suis réveillée, ou bien j'ai passée mon chemin.

Je sais que je ne le trouverai jamais,

jamais en ce monde...

L'âme n'existe pas.

« Alors, ô ma beauté! Dites à la vermine

Qui vous mangera de baisers,

Que j'ai gardé la forme et l'essence divine

De mes amours décomposés! »

Je descends, je coule, je sombre.
Je sens le parfum du pavot.

Sur moi. Autour de moi.

J'ai arrêté les œufs. C'est écœurant à force.
De toute façon, on ne saura jamais qui de l’œuf ou de la poule...

Encore un jour de pluie, cela fait quarante jours qu'il pleut...
Mon corps est un os dans une chambre trop chaude pour mon cœur trop sec où ne fleurirait même plus un pavot. J'ai à côté de moi, sur ma table de chevet, près d'une chaise vide qui n'accueillera plus personne, le dernier billet pour mon dernier voyage, un flacon de verre rempli de quarante cachets. Je les avalerai les uns après les autres, et quand je compterai une par une les vingt minutes qui me séparent du royaume du pavot, là où j'irai rejoindre à jamais l'homme au pavot tatoué, l'homme au mollet, l'homme au corps et à l'âme... J'irai le rejoindre là où je sais qu'il est, là où je serai désormais. Je l'ai cherché partout où j'ai pu chercher, je ne l'ai pas trouvé; j'ai même fait l'amour avec certains qui lui ressemblaient, mais il m'aurait fallu les assembler pour n'en faire qu'un, et même le pavot n'aurait pu me faire croire à ce mensonge. Là-bas, j'irai le retrouver. Nous ferons peut-être l'amour éternellement dans un champ de pavots. Mais je sais que là où je serai, là où nous serons, il ne pleuvra pas.

Fin 
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