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L'éternelle heure du thé

Textes, théâtre et poésie de L.H.C. (Tous droits réservés)

Le Retour d'Ulysse et autres visions (Version courte)

 

- Que fais-tu ici, à me surprendre comme ça, je ne suis même pas préparée? Tu aurais dû me prévenir que tu allais arriver, que je me prépare, que je me poudre, que je me parfume, que je m'habille convenablement pour te retrouver. De quoi ai-je l'air, vêtue ainsi, les cheveux en désordre? Tu aurais pu envoyer un messager, pour que je ne te reçoive pas ainsi, confuse et honteuse. Et peut-être changée, mais toi, je te reconnais, tu as si peu changé, du moins, en apparence. C'est comme un vase cassé, on croit que les morceaux peuvent s'assembler, alors que les dommages du temps sont irréparables.

Ulysse, je t'ai attendu toute la journée, j'ai passé ma journée à tisser, à broder, à mentir. Je ne savais pas si tu allais revenir. Je leur ai dit que tu allais revenir, et pourtant je ne savais pas. En vérité, cela fait des jours que je t'attends. Mes mains ont dû vieillir, je ne sais pas trop. Mes cheveux étaient bruns autrefois, je n'ai pas trop fait attention, mais ils doivent être moins doux ; peut-être même sont-ils déjà gris. C'est le prix à payer pour une trop longue absence. Je ne suis pas sûre moi-même que mes mains sachent encore te caresser, je ne sais pas si je pourrais encore te plaire. Le temps a passé, tu sais. J'ai peut-être changé moi aussi. En fait d'une journée, c'est vingt ans qui ont passé. En vingt ans, on peut changer, tu sais. Je ne suis peut-être plus tout à fait la même que dans tes souvenirs ; et toutes ces aventures ont bien dû te changer aussi. Mais tu es et là, après avoir goûté toutes ces peaux, tu reviens à la première. Elles ne t'ont donc pas suffit, toutes ces sorcières? Ni leurs bras ni leurs caresses ne t'ont retenu. Elles t'ont perdu dans des labyrinthes, changé en porcs, charmé tes oreilles, et tu reviens à moi?

Je ne suis qu'une femme, Ulysse. Il fut un temps, c'est vrai, où tu me voyais comme une déesse. L'amour cesse quand une femme redevient ce qu'elle est. Les dieux sont hauts, et je suis sur terre, dans cette maison où tu me vois ; cette maison, qu'il y a un temps, nous pensions être la nôtre. Cette maison, j'y ai vécu sans toi, peuplant ces espaces vides de visions et de fantômes de toi. Au fond, que tu sois ici, ne me surprend même plus.

Il était bien long le voyage, et pourtant j'ai l'impression que c'était hier. Je me souviens encore des jours que nous avions passé avant ton départ. Ce furent des jours heureux. Je ne crois pas que nous puissions en refaire autant. Nous ferions semblant. Et pourtant, tous les jours, je n'ai pensé qu'à toi, à ton retour. Ce que je dirais en te voyant, comment je me préparerais; tu vois, cette robe suspendue au mur, c'est la tenue que je voulais porter pour toi ; il y a longtemps qu'elle est là et t'attend. Je la contemple chaque jour en pensant à toi. Et voilà que tu es là, et que je dis n'importe quoi, que mes mains tremblent, et que je ne sais que faire pour t'accueillir ; et je ne suis même plus sûre d'être heureuse de te voir ici. À force d'attendre si longtemps quelque chose, il est parfois plus agréable que cela n'arrive jamais.

Maintenant, Ulysse ; maintenant je ne t'en veux plus. Chaque jour, je te pardonnais et t'excusais, maintenant que tu es là, quelque chose en moi veut te faire payer comme une dette toutes ces années d'absence à mes côtés.

Sois tranquille, je ne t'ai pas trompé, ils étaient nombreux, pourtant, les hommes à ma fenêtre. Et même encore aujourd'hui, alors que je ne suis plus la même que dans tes souvenirs, il y en a encore à qui je plais, à qui je pourrais plaire. Non, je ne t'ai pas trompé, eux dans mes bras, c'est encore à toi que je pensais ; attentionné et doux, c'est à l'absent que je me vouais. Pas un n'a su me détourner de toi; mon corps las t'appartient, et tu n'en voulais pas. L'odeur de leurs peaux sur la mienne me dégoûtait, c'est la tienne que je cherchais. Leur corps contre le mien me rappelait combien j'aimais le tien, et le goût de leur langue dans ma bouche, langue si maladroite comparé à ta tendresse, était du poison dans ma bouche. Il fallait bien vivre pendant que tu n'étais pas là, le jour avec mes mains, la nuit avec le reste de mon corps. Pourtant ces mains que tu vois, Ulysse, n'aiment que toi et sont tiennes. Tu n'as pas le droit de m'en vouloir, Ulysse, on a pas le droit d'en vouloir à une femme qui nous aime et que l'on a quitté. Tu es là, et peut-être que le monstre à cent bras et cent jambes s'en ira en te voyant. Peut-être sauras-tu le faire fuir, sauras-tu tout faire pour le combattre?

Et de ce monstre que je n'ai connu que par ton absence? Avait-il mille jambes et mille bras lui aussi? Te rappelait-il que j'étais ici, loin de toi? Pensas-tu souvent à moi? Comme tu dois être déçu de voir ce que je suis devenue sans toi. Peut-être si tu étais resté à mes côtés n'aurais-tu vu de différence, j'aurais vieilli aux tiens et nous n'aurions pas vu de différence. Mais le temps a coulé comme un fleuve entre nous. Est-il seulement possible de le traverser? Sais-tu nager, Ulysse? Pour toi, je crois que je saurais. Mais si nous traversons tous deux la moitié de ce fleuve, nous serons au milieu du courant; ou bien l'un de nous doit traverser pour aller sur la rive de l'autre, alors cet autre pourra-t-il l'accepter? Je ne parle pas tant de volonté que de capacité.

Et qu'adviendra-t-il de nous si tu restais après être revenu. Notre histoire est digne des légendes, et pourtant nous ne serions qu'un vieux couple passablement aigri et désuni, qui se contenterait l'un de l'autre après avoir été voir s'il y avait mieux ailleurs. Un époux volage qui ne savait s'attacher au foyer, une épouse contrainte de se satisfaire d'autres corps à défaut d'avoir le tien. Beau tableau que le nôtre. Et il nous faudrait vivre ainsi, par défaut, parce qu'on à fait le tour ailleurs, que l'on commence à vieillir et que bientôt il n'y aura plus de monstre à combattre, la retraite, Ulysse, la retraite du monde, parce que plus rien d'autre ne veut de nous que nous. Parce que tes cheveux se font gris comme les miens, que les voyages te fatiguent et que nous n'avons plus qu'à attendre la mort.

J'ai été naïve, Ulysse, j'ai cru qu'à ton retour tout reprendrait comme avant, mais les années parcourues nous creusent et nous éloignent, on ne peut remonter le cours du temps comme si nous n'avions pas changé. Il vaut peut-être mieux que tu partes, Ulysse, sinon que diront les gens, que nous sommes une bien triste paire de vieillards qui attendons la mort; c'est ça Ulysse, veux-tu attendre la mort avec moi?

Si tu restais, nous serions risibles. On ne recolle pas les vases cassés.

Non, nous n'avons plus rien à faire ensemble, nous n'avons plus rien à nous dire et nous n'avons pas même l'envie de nous raconter nos périples. Il vaut mieux que tu partes, Ulysse1.

 

 

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- Il y en a qui voudrait changer le plomb en or, tant déjà transforment l'or en plomb.

Il est tellement plus facile de changer l'or en plomb, et combien savent faire de l'or à partir de n'importe quels métaux?

Nous sommes entourés, noyés par d'apprentis alchimistes qui se vantent de savoir allumer le flamme, mais de ne savoir rien faire avec. Moi, mon plomb est mon plomb, et mon or est mon or.

Allez, continuez à cacher vos cités de plomb sous des couches d'or, mon royaume est d'or et c'est en moi que je le porte, plus léger que mon âme.

 

 

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- Aurore2... Pourquoi renier ce nom? Pourquoi préférer à la féminité souveraine te rabaisser à la condition de tes amants, de pauvres bougres tels que moi. Aurore, ton nom, c'est celui du jour qui se lève. Et avec lui toute la terre. Ce sont ces moments secrets que si peu savent partager. Ce sont ces moments rares où nous nous levons tout deux le matin après une tendre nuit pour te voir doucement te lever à ta fenêtre. Aurore... Pourquoi avoir coupé tes cheveux, tes beaux cheveux si noirs ; car, en changeant de nom, tu renonces à la femme que tu es, tendre, douce, et si supérieure à nous... En coupant tes cheveux d'ombre, ce sont tes filets de sirène que tu abandonnes derrière toi, quand tu deviens homme. Tu te chasses toi-même.

Aurore, quand se lève ton nom, c'est l'homme en toi qui se lève tandis que tu t'endors.

 

 

 

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Il va falloir que l'on refasse notre dictionnaire des définitions amoureuses si jamais aimer n'a pas le même sens pour toi que pour moi.

 

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- Ça fait longtemps que je t'attends, Ulysse, je ne pensais plus que tu arriverais.

Il est déjà tard, tu sais, le temps passe vite quand on est oublieux, et il est lent pour ceux qui se souviennent. Combien de temps t'ai-je attendu, Ulysse, peut-être des mois, peut-être des années, j'aurais pu compter, mais je ne l'ai pas fais. Aurais-je dû? Et si tu n'étais pas arrivé, à quoi cela aurait-il servi, à compter les jours qui me sépare de la mort depuis ton départ?

 

 

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On l'a retrouvé. On a retrouvé son corps mutilé sur la plage d'Ostie3...

 

C'était un grand poète, et l'on a retrouvé son corps mutilé.

Quelles bacchantes des temps modernes auraient osé s'attaquer à pareil Orphée ?

Et pourtant, plus de deux-mille ans après, il existe toujours de ces monstruosités.

 

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Toi, l'amant-monstre aux mille têtes de mafioso, le jeune paumé qui ne pouvait être autrement que fasciné par le poète, tu l'aurais tué? Sauvagement assassiné, le corps lacéré et le cœur explosé, il te fallait bien être un de ces dragons bacchiques pour en venir à bout d'un poète. Mais on le sait, ce n'est pas toi, pauvre jeune à l'âme mutilée, ce sont les mille têtes de ton corps, toi, tu n'étais que le cœur qui bat. (et eux les têtes...)

 

Lui, l'homosexuel, le communiste, le poète.

Celui qui dérange, celui qui n'est pas comme les autres.

 

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On vient placer une glace sur scène. Celui qui l'a apporté dit:

- Papagano! Tu veux une bonne petite femme, tu la trouveras dans le silence...

Papagano se place devant la glace, autour du reflet de sa tête, il trace une longue chevelure, et ourle le reflet de sa bouche d'un trait de rouge à lèvre.

- Te voici enfin Papagena. C'est en moi que je te trouve4.

 

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- Ulysse ? Est-ce toi ou ton fantôme ? Je t'ai tellement imaginé que je ne saurais dire si c'est toi ou une apparition. Mais, a bien te regarder, ta barbe est un peu grise et ta peau un peu ridée... Est-ce bien là ta présence? Je crois rêver. J'ai rêvé que tu étais là tant de jours, qu'aujourd'hui tu es là et je crois rêver. Es-tu un fantôme revenu des enfers ou du paradis? Es-tu là pour m'entraîner dans mon dernier voyage, dans un sentier de flamme ou la douceur de tes bras ? Quoi que tu sois, je me réjouis de ta présence. Si tu es démon, je te veux, viens réveiller les flammes qui se sont assoupies en moi, si tu es ange, viens m'offrir ta bienveillance, comme un chat veille sur son foyer. Ulysse, quoi que tu sois, qui que tu sois, je suis heureuse que tu sois là. Tel Hamlet je te prends, tu es l'apparition du cavalier sur les remparts. Être ou ne pas être, cela fait vingt ans que j'attends, maintenant, je ne sais plus.

 

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Du sang a coulé de mon corps, depuis ses profondeurs.

Et chaque mois d'attente de toi se payait par le sang. Chaque fois que mon corps saignait, mes entrailles vides, c'est ton absence qui se rappelait à moi, plus matérielle qu'un spectre, plus présente que la lune. La demeure se couvrait de sang, nos draps, mes robes.

Pendant qu'eux se plaisaient à vider les reste de vie que tu avais laissé chez toi, sans même payer de leur vie. Ils pillaient la vie, ils pillaient tes terres, ils pillaient le sang, sans jamais rien apporter en échange.

On aurait appelé ça des vampires, ils buvaient le sang. Ils le buvaient comme un nourrisson boit aux mamelles de sa génitrice. Sauf que je n'étais pas leur mère. J'étais ta femme. J'étais ton épouse. Ton amie. Ton ombre.

Et quand mon corps n'aura plus de sang, qu'ils auront dévoré jusqu'au dernier de tes moutons, épuisés tes troupeaux, que le sang de mes draps aura séché depuis longtemps et que tes terres seront devenues des champs stériles, des déserts, ils partiront piller ailleurs. Mais avant ils se fâcheront. Parce que désormais, ils croient leur ta maison, ils croient leur mon corps, ils croient leur mon sang. Et comme des enfants qui auront épuisé le lait de la mère, ils se rebelleront contre elle prêt à la tuer, de colère. Et tu ne seras pas là.

Mais tu es revenu, et c'est trop tard. Il n'y a plus rien pour toi. Je suis vide.

 

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- Euridice, comment puis-je savoir que c'est toi si je ne me retourne pas?

 

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J'aimais le ciel, j'aimais la terre. Ils ne sont plus.

Nous ne reverrons plus jamais le ciel.

Nous ne reverrons plus jamais la terre.

 

Adieu ciel, Adieu terre.

 

 

 

 

 

Achevé le 6 mai 2011.

1C'est une Pénélope moderne, qui renie son roi et son amant, car au fond, Ulysse n'était-il pas simplement un homme qui trompa son épouse ?

2Il s'agit bien sûr d'Aurore de Maupin, plus connue sous le pseudonyme de George Sand et de sa liaison avec Musset

3le poète Pier Poalo Pasolini à été retrouvé mutilé sur la plage d'Ostie en 1975.

4Référence à la Flute Enchantée de Mozart, et particulièrement à la version librement inspirée de Peter Brook en 2011.

Le Retour d'Ulysse, Léna h. Coms, restitution d'installation plastique et théâtre audio pour l'exposition Mythologies Contemporaines, mai 2019 (32 minutes)

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