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L'éternelle heure du thé

Textes, théâtre et poésie de L.H.C. (Tous droits réservés)

LES DEUX MĒDĒE ou "Ne venez plus m'aider" , LA MĒDĒE DE L.H.C.

LES DEUX MĒDĒE

ou

"Ne venez plus m'aider" ,

LA MĒDĒE DE L.H.C.

S'il y a bien un mythe que j'aurais aimé écrire, inventer depuis l'obscurité, c'est bien celui de Médée. Tout d'abord parce que c'est une sorcière et qu'elle séduit grâce à sa magie, mais aussi parce ce qu'elle prouve que la magie ne peut pas tout et que l'amour ne se commande pas. Ce n'est pas tant Jason, qu'elle punit, car il ne l'aime plus, mais parce que sa sorcellerie a montré ses limites et que ceux qu'elle aime en paieront le prix. Freud y verrait le grand passage de l'enfant à celui de l'adulte, quand il s'agit de tracer sa route et d'aller loin des siens, de se séparer de ses parents, de ses frères, de ses enfants même, et jusqu'à ceux qui sont aimés par ceux qui nous sont chers. Car elle se retrouve seule, Médée, quand elle a tué tous ceux qui pouvaient l'aider. Elle aurait pu tout avoir, mais c'est l'amour qui a décidé de son destin, elle en aurait aimé un autre, c'est toute sa vie et celle de son pays qui en aurait été bouleversé. Étrangement, quand je vois Médée, j'ai l'impression comme elle d'avoir aimé la mauvaise personne, même si ce n'est pas le cas, j'ai l'impression au fond de moi d'avoir vécu ce qu'elle a vécu...

Protagonistes :

 

Médée a

Médée b

Léna (en voix off durant le spectacle et en personnage à la dernière scène)

 

 

La scène est divisée en deux, Médée a est côté Jardin, tandis que Médée b est côté cour.

Un voile sépare peut-être les deux espaces.

Elles sont au milieu de leur espace, tantôt debout, assise. A leurs pieds sont disposés en symétrie cartes, boules de cristal, plantes, bougies et livres de magie (et d'autres objets de magie selon l'imagination.

Peut-être comme dans un rêve, est projeté derrière elle une scène filmée ou dessiné de l'événement décrit par Médée. Mais il est possible de ne pas projeter d'images.

Une douche filante éclaire la Médée qui parle et s'éteint à la fin de son monologue, tandis qu'il reste une lumière diffuse et que la Médée non mise en lumière s'exerce à la magie et se lamente en silence (ou pousse des cris et des insultes, s'il s'agit de phrases, elle les dira en boucle comme une incantation).

Si Médée a raconte l'exaltation de la passion trahie, Médée b voit, impuissante, la véritable personnalité rusée de Jason.

 

 

 

Scène 1a : Médée raconte comment elle est tombée amoureuse de Jason

 

Médée a :

- Jason était le délégué des Argonautes, il est venu dans le palais de mon père, roi de Colchide pour nous apprendre qu'ils ne lèveraient pas le camp tant que nous ne leur aurions pas cédé la peau de bélier, il disait qu'ils nous laissaient quarante jours de délai et que passé ce délai, ils attaqueraient le palais, tueraient tous les habitants, violeraient les femmes et égorgeraient les enfants.

J'étais derrière une colonne, j'ai tout entendu. Il m'arrivait parfois de me cacher pour écouter les affaire de mon père le roi...

C'est ainsi que j'ai croisé son regard. Ces yeux-là, ces yeux-là étaient toutes les plantes de la terre à eux seuls, tous les bruns, tous les verts, et tous les bleus de la flore... Je crois que j'ai compris à ce moment-là pourquoi la destiné avait fait de moi une magicienne, c'est pour qu'alors je sache quand je le verrais, qu'alors je l'aimerais comme ce que j'ai de plus cher au monde. Surpassant la terre, les montagnes les plus hautes, et m'emportant dans le ciel comme un albatros...

Ces yeux mon tellement bouleversé qu'un instant j'en ai oublié de me rendre invisible et qu'il m'a vu. Juste l'instant de me rendre compte de mon erreur, il tourna la tête et me vit. Ce fut assez pour que je le fascine.

J'aurais pu user de ma magie pour ôter le trouble qui me voilait la vue... Mais je n'en ai rien fait.

Il était pourtant l'ennemi, l'envahisseur, la faible menace qui faisait rire mon père d'un rire de défi.

Car Aiétès mon père avait placé une partie de son âme à la porte du trésor sous la forme d'un dragon de flammes. Un mur infranchissable à tout autre que son esprit...

Pour mon malheur ces yeux m'empêchèrent de dormir. Je ne sais quel sort ils me jetèrent mais je ne pus par aucun moyens m'en défaire, le voulais-je vraiment d'ailleurs?

 

Il me faut ruser avec moi-même, trouver les chemins qui me mèneront à toi.

 

 

Scène 1b : Médée raconte comment elle a rencontré Jason mais est restée indifférente, tout au plus Jason la trouva-t-il jolie

 

Médée :

- J'étais moi aussi cachée derrière le pilier de l'invisible magie. Et il m'a vu lui aussi, et j'ai senti mon coeur défaillir, mais je n'ai pas su nommer ce charme, j'ai pourtant passé des nuits dans les profondeurs des pages de papier de mes livres, je n'y ai pas trouvé le nom de ce mal. Mais il me semble que ce mal est bien un mal.

J'ai bien rencontré Jason, mais c'est l'indifférence qui se pencha sur nous, tout au plus me trouva-t-il jolie. Chère indifférence.

 

 

Alors les tableaux s'enchaînent mais empruntent tous, deux routes bien différentes. Médée magicienne aperçoit ce qui aurait été autrement si elle n'avait pas aimé Jason. Alors cette fierté folle prend comme un masque ce qui aurait put être du regret, Médée est alors une femme amère que nul ne peut aider.

 

 

Intermède à Créon :

 

Médée :

- Créon, cette terre que tu me jettes au visage, cette terre,

serait bien mieux sous mes pieds.

Elle est doucement réchauffée par le soleil toute la journée,

et comme un reflet du soleil, mon cœur le recevrait en marchant dessus avec mes enfants toute la journée.

Au lieu de ça, c'est mon visage, et non mes pieds, qui accueille cette terre maudite,

et mon visage la recrache et la maudit... Ma bouche insultée ne sait plus qu’y semer le feu et la tempête, et mes yeux terreux se plaisent à voir tes champs de blés pourrir avant la moisson...

Le feu qui n'irradie pas mon cœur irradiera ton pays, celui que tu n'as pas laissé être mien, celui qui ne m'a pas choisis.

 

Médée :

- C'est vrai, je suis indigne, j'ai laissé mon père me déshériter et j'ai tué mon frère, mais en ferais-je autant de tous ceux qui vivent sur cette île?

Je ne crois pas, car ce que j'ai fait, je l'ai fait pour un seul homme et il est maintenant ton gendre.

Vois-tu, tout ce que j'ai fait, je l'ai fait par amour.

Et ta fille si elle l'aime vraiment, pourra même te tuer et tuer ton fils de la sorte.

On dit que je sais la magie, c'est vrai, je sais séduire,

mais mes pouvoirs n'ont qu'un temps et on ne m'a pas appris à me servir de l'amour.

 

Médée a et Médée :

- Va, ramasse ta terre, elle n'est pas bonne, mon visage offensé n'en veut pas, ni ma bouche la baiser.

Elle ne t'apportera que le feu, la misère et la faim. C'est ce qui arrive quand on chasse les abeilles ouvrières de la ruche...

Un instant de silence essoufflé. Colère montante. Puis paisible.

Il y en a qui voudrait changer le plomb en or? Tant, déjà, transforment l'or en plomb.

Il est tellement plus facile de changer l'or en plomb, et combien savent faire de l'or à partir de n'importe quels métaux ?

Nous sommes entourés, noyés par d'apprentis alchimistes qui se vantent de savoir allumer la flamme, mais de ne savoir rien faire avec. Moi, mon plomb est mon plomb, et mon or est mon or.

Allez, continuez à cacher vos cités de plomb sous des couches d'or, mon royaume est d'or et c'est en moi que je le porte, plus léger que mon âme.

 

 

Scène 2a : Médée raconte comment Jason a tout fait pour la revoir

 

Jason est intrigué par l'apparition de cette fée et use de tout moyens et de sa ruse pour la retrouver. Il la séduit mais ne trouve en elle que le charme du mystère, celui-ci envolé, ce qu'il avait pris pour des sentiments disparaîtra et ne restera que la redevance de l'aide offert par la magicienne.

 

Médée :

- Voilà ce qui s'est passé : Un jour arrive un homme, c'est un Grec, nous sommes des barbares. Cet homme est ici pour avoir la peau d'un vieux rêve, et qu'arrive-t-il? Il croise sur sa route une belle et jeune inconnue. Histoire banale me direz-vous ? Une femme que le plus grand des hasards unit à un homme. Pour lui cette étrangère est une fée, toute femme d'ailleurs, aux yeux d'un homme, est une fée. Une femme est à elle seule une terre étrangère. Jason est intrigué par l'apparition de cette fée et use de tous moyens et de toute sa ruse pour la retrouver. Il la séduit mais ne trouve en elle que le charme du mystère, celui-ci envolé, ce qu'il avait pris pour des sentiments disparaîtra, et ne restera que la redevance de l'aide apporté par la magicienne.

 

Médée :

- C'est ça que tu désires pauvre fille, le stupre, la fornication?

 

Médée :

- Je t'ai pris parce que le destin t'a présenté à moi. Il m'a dit :

tiens, prends-le, tu lui plais.

Et je t'ai pris comme amant. C'est le hasard qui m'a offerte à toi. Et je l'ai accepté. Je t'ai pris comme je te plaisais.

 

Médée :

- Licence, orgueil, démesure, ubris.. Il flattait ta beauté, il flattait ta magie, alors tu l'as pris. Mais c'est lui qui te prendra! Tel est épris qui croyait éprendre...

 

 

Scène 2b : Médée raconte comment elle a résisté à l'aimer

 

Médée :

- Regarde mes mains, elles se fripent, regarde mes yeux, ils dépérissent... Ma peau en un jour se fait vieille. Les cartes le disent, c'est lui! Mais elles disent aussi que deux voies se présenteront... et c'est la voie que tu n'as pas choisi que je prendrais... Moi aussi je pourrais l'aimer, mais je me refuserai à l'avouer. Dans ses yeux je n'ai vu que la ruse. De sa bouche, j'ai entendu ses revendications, celles de son peuple de chiens, mais aussi les siennes, son venin...

Ce que tu as pris pour du miel, je l'ai touché, et j'y ai vu du sang, de l'amertume...

Et cette amertume est une flèche empoisonnée qui tue par le simple regard. Comme j'y résiste, je me sens devenir amère. Ce miel, Médée, c'est le goudron à la douceur de plume qui t'étouffera!

 

Médée :

-Tu as eu tort, c'est bien fait pour toi... Regarde-moi, je ne regrette rien, rien du tout, tu entends! Même s'il me faut pour cela aller dans les purgatoires les plus profonds, ce n'est pas des remords que j'emporterai avec moi aux enfers.

 

Médée :

- Mais j'ai résisté! J'ai résisté à Jason!

 

Médée :

- La belle affaire!

 

Médée :

- J'ai résisté...

 

 

L'intermède à Créüse:

 

Médée a et Médée :

- Le feu à l'intérieur de toi, le feu à l'extérieur de toi, c'est le remord!

...

- Et tu en mourras!

***

 

Déplacements/noirs de Médée a et Médée b en simultanés

 

***

 

Déplacements/noirs de Médée a et Médée b en simultanés

 

***

 

Déplacements/noirs de Médée a et Médée b en simultanés

 

***

Médée a et Médée :

- Le feu à l'intérieur de toi, le feu à l'extérieur de toi, c'est le remord!

 

***

 

Médée a et Médée :

- Et tu en mourras!

***

 

Médée a et Médée :

- C'est toi qui brûles au loin dans ton corps fortifié, ton palais si raffiné de marbre, d'or, de mosaïques et des soies les plus fines brûlera comme ton cœur!

Il n'est pas de château en cette Terre assez grand, assez beau, pour Jason...

Tu brûleras vivante, emmurée dans ton corps de sorcière, et c'est toi-même, l'étrangère,

qui te drapera du malheur de ta mort...

 

Médée :

- Le feu à l'intérieur de toi...

 

Médée :

- Le feu à l'extérieur de toi...

 

Médée a et Médée :

- C'est le remord!

 

 

 


 

Scène 3a : Médée raconte comment elle a succombé au charme du rusé Jason et pour le séduire lui a offert un onguent

 

Médée :

- J'ai succombé. J'ai succombé au charme du rusé Jason. Irrésistible, peut-être n'avais-je pas envie de résister? Peut-être même désirais-je succomber? Tendre violence que l'on s'inflige à soi-même de ne pas résister. Masque trouble, à l'endroit tu souris, à l'envers tu grimaces. Que faire? Que choisir? Pourquoi choisir? Il faut vivre humblement, plutôt pour se protéger plutôt pour se protéger de la chute que par morale.

 

Médée :

- En un sens, avec ou sans humilité, nous sommes tous des fourmis dans une fourmilière, qu'importe si nous avons connu les sentiers d'autres jardins. Quand on retourne à la fourmilière, car on ne peut l'éviter, il faut renoncer, ou du moins ne pas regretter - la nostalgie- les vertes prairies. Il faut se contenter des murs terreux et des étroites galeries de la fourmilière, c'est là qu'est le bonheur. Certes, un bonheur sans herbes hautes ni soleil, mais c'est un bonheur sans chutes ni exhalations. On paye le prix des exhalations, on a pas le droit de s'en plaindre ensuite. C'est à ceux qui choisissent une vie fade, sans risques, et ceux qui le vivent follement mais le payent.

 

Médée :

- C'est toujours la même question ; combien êtes-vous prêt à vivre?

 

Médée :

- Et pour le séduire, tu lui as offert un onguent. Combien d'heure y as-tu passé? Tu me diras que c'était avant tout ton bonheur? Ce parfum que tu ne porteras jamais, que tu as imaginé pour lui, le séduire, et qu'il ne portera probablement jamais... Tu crois que l'on séduit par du parfum, par du talent ; confectionné de tes mains ou des mains d'une autre, quelle différence? Si l'on avait des amants au mérite, cela se saurait. Mais les gens les plus méritant ne sont pas ceux qui sont le plus aimé. On a beaucoup à gagner à ne pas trop en faire, à n'être pas grand-chose. Comme l'autre, ni plus ni moins, ni un danger, ni une image affadie. Médiocre, ni plus ni moins. Moins tu en fais, moins tu fais fuir.

 

Médée :

- C'est merveilleux de t'aimer, mon amour, et je m’étonne chaque jour de t'aimer davantage...

 

Médée :

- Je t'ai a peine vu, demain, je t'aurai déjà oublié...

 

 

Scène 3b : Médée raconte comment Jason à charmé Médée pour arriver à ses fins

 

Médée :

- C'est que, pour la remercier, le traître, il lui a demandé de l'épouser, et la pauvre petite a accepté. Médée, comment as-tu pu tomber dans son piège? Tu n'aurais même pas du l'aider. Le Malheureux n'en dormait plus, ce n'est pas que le désir l'empêchait de dormir comme il te l'a raconté, mais parce qu'il savait qu'il se sacrifiait. Et cependant que ses ambitions lui dictaient de s'allier à une magicienne, il n'a écouté qu'elles et en a oublié son coeur avec affront.

Ah! Le traître, comme je me félicite de ne pas l'avoir aimé. Crache-lui à la figure tant que tu le peux! C'est un traître, regarde, c'est un traître!

Et tu croyais te l'approprier par ta magie, petite sotte, mais regarde, regarde donc, c'est lui qui par sa ruse te prends. L'amour que vous faites ensemble sent la mort...

Le chariot que tu prenais pour la réussite de sa conquête, n'est que l'acteur qui te manipule, l'être sur le char, ce n'est pas toi! Il est un comédien qui monte la comédie de l'amour, et tu te prends pour la blonde conquérante qui triomphe de lui...

Petite sotte, crache-lui à la figure pendant qu'il en est encore temps! Crache! Crache! Crache!

 

Les mots, il faut s'en méfier comme de la peste.

 

 

Scène 4a : Médée raconte comme elle est fière que Jason ai triomphé de son père grâce à son aide

 

Médée a :

- Comme je suis fière que Jason ai triomphé de mon père. Grâce à moi! Grâce à moi ! Oh, comme je suis heureuse, comme je suis fière !

 

Médée :

- Tu es fière que Jason ait triomphé de notre père grâce à son aide. Comment peux-tu? Comment peux-Tu?

 

Médée a :

- Je suis fière! Je suis si fière!

 

Médée :

- C'est notre père que tu as sacrifié! Celui qui t'as donné la vie, celui sans qui tu ne serais rien, celui sans qui tu ne saurais rien...

 

Médée a :

- On est pas impunément mon amant, et celui que je choisis comme tel se doit d'être à la hauteur.

 

 

Scène 4b : Médée raconte comme elle est heureuse de ne pas avoir trahi son père par amour

 

Médée b :

- C'est ça que tu désirais pauvre fille, le stupre, la fornication?

Je suis heureuse de ne pas avoir trahi mon père par amour.

C'est vrai, je n'aime pas comme toi.

C'est vrai, à un amant de passage, je préfère la sage tendresse d'un père et d'un frère.

C'est vrai je suis peut-être un plat de riz sans sel, et je ne connaîtrais jamais la saveur du piment, l'excitation, comme toi. Peut-être que tous mes jours sont semblables à un plat de riz sans sel. Mais c'est mon pain quotidien et il me nourrit bien. Je ne veux pas découvrir qu'il est fade par un de ces caprices dont tu sais faire usage. Je ne veux pas que mon plat devienne amer une fois le goût du piment évanoui. De ces piments-là, on en fait pas son destin, leur saveur est trop forte et nous ronge de l'intérieur. En faire son pain quotidien, et l'on ne sent plus la saveur dans sa bouche. Toujours plus, toujours plus fort. La vie est alors surenchère et il n' a plus alors de piment à la portée de notre main pour couvrir la fadeur du précédent, ou pire, le goût déjà lointain qu'il laisse en bouche. ...et que tu crois être de l'amertume, ce n'est rien d'autre que du pain sans sel.

Ce piment, ne le mange pas. Il est encore tant.

crache-le, vomis-le!

Mais non, tu le glisses malicieusement dans ta bouche et tu le laisses fondre, excédée davantage par mes prières et mes supplications. Ce piment, tu le sais, est ton poison. mais puisque tu n'écoutes rien, que tu te résignes à souffrir dans les plus atroces souffrances intérieures, l'âme et le corps et le coeur, rongé par le poison. À cela, tu as beau être sorcière, il n'y a pas d'antidote.

Tu le sais, le poison es plus fort que le contrepoison.

Ton âme s'y est déjà résolue.

 

 

L'intermède de l'étrangère:

 

Médée :

- Et moi, qui suis-je?

***

 

Médée :

- Toi Médée? Tu es une étrangère, tu es une sans-terres, partout tu serras chassée.

 

***

 

Médée :

- Ni la Colchide ta patrie, ni la mer, ni Iolcos ni Corinthe ne sont ta patrie.

 

***

 

Médée a et Médée b :

- Et moi qui suis-je?

 

***

 

Médée a et Médée :

- Je suis Médée la sans-patrie!

Scène 5a : Médée raconte comment Jason l'a demandé en mariage

 

Médée :

- Homme, assemble ton corps de fer à moi, femme au corps de cuivre!

 

Tu m'as demandé en mariage. Celer nos deux corps, nos deux âmes, par un anneau d'or!

Là, comme ça, tu m'as regardé dans les yeux et tu as dit, "Médée je te veux pour femme!".

D'un ton sûr et impérieux. Tu l'as dit, ces mots sont sortis de ta bouche et ont empli mon esprit.

Je n'ai même pas eu le temps de penser, j'étais déjà tout à toi, la réponse, un "oui", avant même que tu n'ais eu à le demander.

 

Avant même que tu ne saches que tu me voulais pour femme, je savais que je serais tienne.

Avant même que tu ne me veuilles pour femme, je savais que le payerais de ton mépris et dans l'oublie.

 

 

Scène 5b : Médée raconte comment Médée est tombée dans le piège de Jason

 

Médée :

- Les hommes font la guerre pour se sentir vivant. Ils préféreraient la peste, la douleur, le frôlement de la mort plutôt que le paisible bonheur. C'est quand leur cœur bat trop fort, peut-être pour la dernière fois, qu'ils le sentent vraiment. Le mien bat tout le temps, régulièrement, il ne s'est même pas arrêté quand il t'a croisé. Pas même un sourcil froncé...

Mais toi, tu es tombée. Le mariage, qu'y a-t-il de pire pour une femme, que le fardeau d'être enchaîné à un être de mars, nous les douces vénus. Un homme de guerre que votre présence ne fait pas frémir, à qui il faut le bruit des canons, l'odeur du sang et les murmures de la mort pour se sentit vivant. Ah, vous pouvez bien essayer de rivaliser, vous autres sorcières, avec vos douces paroles, vos onguents et votre peau de miel. C'est la peste qu'il vous faut devenir, hors de cela, vous ne serez que leurs ombres...

Mais elle est tombée dans le piège de Jason ; Médée est tombée dans le piège de Jason!

 

 

Intermède de la peur de l'étranger:

 

Médée :

- Ils me haïssent tous!

 

Médée :

- Ils me haïssent tous et ils ont raison!

 

***

 

Médée :

- Et pourtant qu'est-ce qu'un étranger?

 

Médée :

- Qu'est-ce qu'une étrangère?

 

***

 

Médée :

- Ils ont une terre, moi je n'en ai pas...

 

Médée a et Médée :

- Ils ont une religion, moi je n'en ai plus...

 

Médée :

- Ils ont des certitudes, alors que la nuit, je ne ferme plus les yeux tellement je crains les Hérénies!

Je n'ai plus où aller et je crains ma patrie, la terre qui m'a vue naître ne veux plus me revoir,

car j'ai osé aimer, et par amour d'une autre terre, la trahir,

cette autre terre après m'avoir séduite n'a plus voulu de moi,

il lui fallait de nouveaux visages, de nouvelles folies, de nouveaux attraits,

rarement la mélancolie la reprenait,

alors j'étais là sur une terre qui ne voulait plus de moi,

à regretter celle que j'avais assassiné et qui ne voudrait jamais plus me revoir...

Si bien qu'à toutes les terres, mon visage était devenu hostile...

Plus rien ni personne ne me reconnaissait...

Ils me fuyaient comme on fuit l'inconnu,

moi qui fuyais vers l'inconnu!

 

Médée a :

- Ils ont des fils dans leur patrie,

moi, on me les prend, les miens, pour en faire de la viande de boucherie,

puis on me crache à la figure...

 

Médée b :

- Mes larmes sont leur salive qui dégouline, me revêt et brûle ma peau...

 

Médée a :

- Je viderai mon corps à en brûler le leur quand mes lèvres auront pleurées des larmes de sang...

Déplacements/noirs de Médée a et Médée b en simultanés

 

***

 

Médée a et Médée :

- Mes larmes sont leur salive qui dégouline, me revêt et brûle ma peau...

 

Médée a et Médée :

- Je viderai mon corps à brûler le leur quand mes lèvres auront pleurées des larmes de sang...

 

***

 

Déplacements/noirs de Médée a et Médée b en simultanés

 

***

 

Médée :

- Ils me craignent?

Les idiots, c'est moi qui ai peur d'eux, moi qui reçois les coups, moi que l'on met le soir au piquet pour que tous les hommes me passent dessus, moi qui lèche leur peau sale...

 

Médée :

- Créon te l'a dit, il te craint.

 

***

Médée :

- Ils disent qu'ils ne comprennent pas ma langue?

C'est moi qui ne comprends pas la leur.

Et cependant que n'ai-je goûté la bouche de Jason au temps où il me la tendait...

 

Médée b :

- Mes gestes, mes coutumes, ma façon de vivre le lever du soleil et d'embrasser son coucher les effraient, ils marchent sur l'herbe et croient qu'elle ne sert qu'à nourrir leurs chevaux...

Ils croient aussi que les pierres ne servent qu'a faire de jolis colliers...

Ils croient qu'après la mer, il n'y a que des monstres.

Et ils croient que le reflet de leur miroir n'en est pas un.

 

 

Scène 6a : Médée raconte comment elle s'est enfuie avec lui de Colchide

 

Médée a :

- Impétueusement par un coup de folie, j'ai pris les voiles avec toi, je me suis faite barque et ma robe est devenue voile pour nous porter hors de Colchide. Je me suis faite à tes côtés plus légère qu'un ballot de voyage, plus douce qu'une chemise de soie. Plus semblable et unie à toi que le reflet d'un miroir. J'ai tout quitté pour toi et pour moi ce n'était rien comparé au bonheur, aussi fuguasse doit-il être, que d'être avec toi, à tes côtés. Je suis devenue ton ombre et je me suis enfuie avec toi de Colchide, aussi criminelle que toi, parce que je t'aime, aussi héroïque que toi, parce que je t'aime, aussi fière et virile, parce que je t'aime.

Cette Terre, ce n'était plus la mienne.

J'avais fait de ton amour pour moi ma patrie.

 

Un instant, elle se ressaisit.

 

Il est déjà trop tard, désormais. Je suis prise dans un engrenage et ne peux revenir en arrière. Il me faut maintenant aller jusqu'au bout.

 

Mais... j'ai peur.

 

Le problème vient de moi, il ne peut venir que de moi, c'est comme ça, s'il y a un problème, il ne peut venir que de moi. Personne n'y est pour rien ; même si les autres me font souffrir, c'est de ma faute, tout est de ma faute. Je mérite ce que j'ai provoqué ; si je suis ici, c'est que je l'ai provoqué. Si je suis ici, c'est que je l'ai bien voulu. Tout est de ma faute, je ne peux en vouloir à personne. Il est juste encore temps de changer, de changer de voie, il faut arrêter quand ça ne va pas, il faut faire ce ce qui va, ou du moins ce que je crois qui va ou va aller. C'est tout, tout est de ma faute. Rien n'est encore perdu. Il faut réfléchir, bien réfléchir et réfléchir vite. Il y a assez de temps perdu, maintenant, il s'agit de ne plus le perdre. Il ne faut plus rien perdre.

 

 

Scène 6b : Médée raconte comment son père a ramassé les lambeaux de son fils

 

Médée :

- C'est par ta faute que notre père a dû, comme un mendiant, ramasser les lambeaux de son propre fils, ceux que tu semais comme des cailloux sur ton char. Lui, un roi, a été humilié par sa propre fille. Il a ramassé son sang, son prolongement et son ombre, et c'est à peine s'il ne désirait pas être à la place de ce fils, ton frère, sacrifié par caprice. Ce père, ce n'était déjà plus le tien, et la Terre sur laquelle tu semais les abats de ton frère, plus la tienne, auquel cas tu n'aurais pas pu le faire. Il faut à toute société ses victimes et ses bourreaux, mais si tu voulais un sacrifice, pourquoi ne pas le faire sur toi.

Oh, non, moi, je n'aurais jamais fait ça, j'aime trop mon père et mon roi pour cela.

 

Médée a et Médée b :

- Un jour ou l'autre nous le paierons, on paye toujours un jour pour ses crimes.

 

 

Intermède à Jason:

 

Médée a :

- Ah, tu vois comme je suis belle, comme je suis douce!

Comme tu aimes partager ma couche!

Et que ça te fait hurler de plaisir!

Mais méfie-toi, je saurais aussi te faire hurler de douleur...

Et la mer immense que nous avons traversée pour rejoindre ta patrie ne suffirait pas à tes larmes!

 

Scène 7a : Médée raconte comment elle a vengé celui qu'elle aime de quiconque lui ferait du mal

 

Médée a :

- Je t'ai vengé, Jason, je t'ai vengé de quiconque te ferrait du mal. Je n'ai fait qu'une bouchée du dragon, sans moi tu n'aurais réussi à rien, sans moi, tu ne serais rien. Qu'une armée de dents se dresse contre toi, et je les arrache de la terre, leur mâchoire. Que ma propre famille lève les yeux sur toi, et leur âme ne sera plus qu'une carcasse de chien galeux. Qu'un seul pense seulement à te faire du mal, il goûtera de mes soins...

 

Ma lune, mon amour, exauce ma prière,

fait qu'il me revienne meilleur de jour en jour.

 

On est pas impunément mon amant, et celui que je choisis comme tel se doit d'être à la hauteur...

 

Je pourrais te dire mille chose, je ne sais plus quoi dire. Peut-être n'y a-t-il plus rien à dire?

 

Il ne faut pas regretter ce qui est arrivé. Tous les hommes sont ainsi, moi, reine, il me fallait un prince ou un bandit, avec toi j'ai eu les deux. Par mille détours, ce qui m'est arrivé me serait arrivé, car c'est ainsi, c'est ainsi que j'aime les hommes. Tout autre plus pur, plus sage ou plus digne que toi, je l'aurais laissé choir. Mais c'est parce que tu n'étais pas une de ces figures sages que tu m'as plut. Je laisse aux autres les plats sans sels, à moi, il me faut des épices, je mangerais un piment entier pour me sentir vivante. Et tu m'as fait me sentir vivante. C'est pour cela que je t'ai suivie, prête à payer le prix de cette folie. J'en étais pleinement consciente... Mais il y a ceux qui vive le feu d'artifice et qui le paye tout le restant de leur vie dans le souvenir, et il y a ceux qui sans risques le rêvent, mais sans risques sont loin, très loin, de s'imaginer la splendeur de la merveille.

Le prix à payer après cela? Une vie fade et éteinte. Une vie commune comme le commun des mortels, comme tous ces gens autour de toi, autour de moi. À la différence qu'eux ne le savent pas. Ils ne mesurent pas à quel point leur vie est fade.

Voilà Jason, les dangers de la science. Savoir ce qu'il ne faut pas savoir, goûter ce qu'il ne faut pas goûter, car il en coûte le bonheur...

le bonheur et l'insouciance.

 

Il faut survivre, survivre à tout.

On peut et on doit survivre à tout.

 

 

Scène 7b : Médée raconte comment Médée a trahi les siens en vengeant l'ennemi au lieu de se réjouir de leur anarchie

 

Médée :

- Trahison.

Tra-hi-son.

J'articule ce mot fièrement. Il n'écorche pas ma bouche.

Il y est à sa place. Bien chez lui comme dans un écrin de velours.

J'ai trahi les miens en vengeant l'ennemi au lieu de me réjouir de leur anarchie.

Traîtresse je suis. Traîtresse je resterai.

 

Médée :

- Mais je m'en serais réjouit à ta place; il t'a volé ton père et ton frère, et toi tu trouves encore la force de pleurer avec lui sur la perte des siens, comme si toi aussi tu avais encore les tiens. Mais tu n'as pas pleuré d'avoir fait de ton père un mort dans une prison de chair, et tu n'as pas pleuré en découpant les membres de ton frère à vif. Non, tu prétendais qu'un feu ardent enfumait tes yeux... Mais pauvre aveugle que tu étais, tu devrais maintenant te venger des siens quand la colère t'aveugle, il ne pourra rien répondre contre toi...

 

Médée :

- De quelle colère parles-tu?

Je ne vois à l'horizon aucune colère; ce que j'ai fait j'en suis fière, et si je l'ai fait c'est la chose la plus magique qui me soit jamais arrivée.

 

Médée :

- Pauvre sotte, tu es perdue...

 

 

L'intermède aux enfants:

 

Médée a et Médée :

- Quand tu seras endormi, je t'égorgerai!

 

***

 

Déplacements/noirs de Médée a et Médée b en simultanés

 

***

 

Déplacements/noirs de Médée a et Médée b en simultanés

 

***

Médée a et Médée b :

- Quand tu seras endormi, je t'égorgerai!

 

 

Scène 8a : Médée raconte comment en échange elle lui a donné deux fils

 

Médée a :

- Toi si grand, ton amour mérite tout! Il mérite ces deux fils, que j'ai porté sagement pour toi, longuement, pendant neuf mois, deux fois neuf mois... "Dix-huit nous" pour toi. Pour t'offrir nos fruits... Et ces fruits, Jason, sont miens! Il ne tient qu'à moi de les reprendre. Ce que la nature offre, elle peut le reprendre. Naturellement, ce que je t'offre, je peux le reprendre. Comme ils nous craignent, comme ils craignent la nature. Et nous, nous sommes filles du soleil. Tu pouvais me prendre un frère, un père... voler toute ma famille. Tu as pris mon passé, je t'ai offert mon présent... Mais ce que tu ne pouvais pas faire, ce que tu as fais, ce que tu as osé faire, Jason, c'est bafouer le futur que je t'offrais. Qu'importe le passé, il est derrière nous, mais le futur, Jason? Ce n'est pas rien!

Et pour quoi, pour qui? Pour cette petite pute, cette traînée ? Moi une fille du soleil, tu m'as rejeté pour une chienne? Est-ce qu'il faut que j'aboie moi aussi pour que tu me gardes? Est-ce que tu craignais que je brûle ta peau? Je me suis sacrifié, Jason, pour toi, et tu me sacrifies une deuxième fois, pour rien.

Ce serait trop facile Jason, parce que je ne te sers plus il faudrait me rejeter? Est-ce ainsi que tu traites les déesses, et les femmes? Ah, tu fais grand cas des femmes, tu es bien un grec!

Jason, tes enfants, tu ne les auras pas. Je les prends avec moi.

Oui, Jason, tes enfants, tu ne les auras pas.

 

Toi, je t'ai donné deux fils, eh bien je vais les reprendre.

À ne pas souffrir à l’œuvre, on a pas de mérites. Et tu n'as pas souffert Jason pour le royaume que tu crois posséder. Moi, Jason, mes biens m'ont travaillé au corps, chaque morceau de ma peau porte les traces de mon royaume.

 

Et là, là, j'ai peur, je suis seule...

Et la mère que je suis sait que ni pour ses enfants, ni pour elle, il n'y aura d'avenir sous l'égide du soleil.

Et c'est parce que je suis une mère aimante, qu'à mes yeux, au contraire des tiens, mes enfants comptent. Parce que je les ai portés, qu'ils sont mes fruits, et comme ils sont mes fruits, je devrais les tuer de mes mains. Ce ne sera pas le sang d'un crime que je porterais alors, ce sera mon sang, ma mort. Alors morte au fond de moi-même je serai l'errance même sur cette Terre. Mes yeux ne verront pas le monde comme les tiens, ce ne sera que dragons, Hérénies et démons, ceux qui hanteront l'autre versant du royaume de mon père. Crois-le Jason, je suis déjà morte.

 

Tu es un homme, on ne peut pas t'en vouloir d'être ce que tu es.

Tu es un homme, on ne peut pas t'en vouloir pour ce que tu es.

 

Que les hommes sont lâches, fourbes et menteurs, hélas mon amour tu es un homme.

Homme que j'aime, pourquoi m'être si cruel?

 

Léna (voix-off) :

- C'est terrible, ce qui lui arrive, à Médée, il faut avoir pour elle la compassion de toutes les femmes.

Je suis comme toi Médée! Tu n'es pas seule!

 

 

Scène 8b : Médée raconte comment elle a fait le dernier acte qui l'a perdu

 

Médée b :

- C'est vrai, ma vie est fade, je suis là, enfermée dans ma Colchide natale à veiller une peau de bélier qui n'existe pas, elle n'est qu'un leurre cette peau! Et mon père Aiétès veille jalousement le précieux trésor qui renferme tous les secrets de notre magie. La voilà cette peau, c'est ta vie, c'est celle des tiens et c'est aussi la tienne! Cette magie, c'est ce que tu apprends, les erreurs que tu fais et les chemins bons ou mauvais qui te guident! Comme tu me vois, je suis la fille du gardien d'un maigre trésor, je sais les plantes et la terre, mais je n'ai jamais quitté ma Colchide et je ne sais qu'haïr : je te hais, je hais Jason et je hais les enfants que tu enfanteras... Mes fils à moi sont la haine et l'amertume. Toi tu es le don, celle qui se perd pour s'offrir à l'autre, moi je garde jalousement le peu que j'ai.

Mais pourquoi t'es-tu abaissée jusqu'à lui offrir deux fils? Tu t'es couchée à ses pieds comme une chienne devant son maître! Chienne, sale chienne! Tu lui as montré ton ventre blanc et il y a tracé deux ombres noires...

 

Le sang, mon corps

Désordre profond

Pensée-désir

Éloge de la folie.

L'impudique violence...

Je sens mon corps tomber dans le vide et l'effroi. Je sens...

Je ne sens plus! Ma tête est un dragon qui crache mille feux.

Je suis le dragon et son armée de dents, je suis ton javelot qui me transperce!

J'enfle, j'explose! J'implose en un bouquet de fleurs et de laves!

Intermède onirique:

 

La scène est plongée dans le noir. Soudainement une douche s'allume sur Médée a, elle énonce avec passion une phrase, le noir se fait un fragment d'instant, lumière sur Médée b qui dit elle aussi une phrase, puis de nouveau noir et douche sur Médée a qui a changé de place; et ainsi de suite...

 

Médée :

- Jason, tu nous dois un frère!

***

Médée :

- Jason, tes enfants, les aimes-tu?

***

Médée :

- Jason, tu nous dois un frère!

***

Médée :

- Je suis comme toi Médée, tu n'es pas seule!

***

Médée :

- Un Absyrtos pour deux fils, ah, ce que je peux te haïr comme je t'aime...

***

Médée :

- Phérès !

***

Médée :

- Jason, tu nous dois un frère!

***

Médée :

- Merméros !

***

Médée :

- Jason, tu nous dois un frère!

Est-ce ainsi que tu nous récompenses de nous offrir à toi?

Pourquoi est-ce encore nous qui rampons à tes pieds?

À cette heure, c'est toi, qui devrais nous baiser les chevilles...

***

Médée :

- Oui, c'est toi qui devrais être à nos pieds!

Pourquoi alors mes pieds ne sont-ils pas couverts de tes baisers?

***

Médée :

- Est-ce ainsi que tu nous remercies de t'avoir donné deux fils?

 

 

Scène 9 : La désunification, quand les deux Médée se rencontrent

Mais la Médée qui n'aimera pas Jason verra elle aussi dans sa magie ce qui aurait pu arriver si elle l'avait aimé, et c'est ce face à face final qui va les réunir, alors que cette Médée est fascinée par l'assurance et l'action de ce qu'elle aurait put être, plutôt que cette vie fade où la magie ne lui sert de rien...

Et un jour, à force de se voir dans les cartes, dans le cristal et le reflet du miroir, celle qui est la réalité de l'autre, chacune à la fois songe et vie, vont se rencontrer par l'effort de la magie. Elles se retrouvent, séparées par un voile au milieu de la scène, l'une envieuse de l'autre, la même cependant, mais toutes deux amères de ne pas être l'autre, l'une dans une robe de toison d'or et de sang, l'autre dans une robe de poussière et d'herbes, elles s'admirent, elles se touchent, elles se caressent, se battent peut-être... mais alors les deux parallèles se touchent et c'est un monstre qui naît sur scène.

 

 

Médée : (regarde sa robe)

- Ma robe est faite d'une toison d'or et de sang!

 

Médée :

- Ma robe est faite de poussière et d'herbes sèches. Un passé qui n'a pas eu lieu. Des souvenirs que je n'ai pas vécu. Tes souvenirs fanés. Quelle chance tu as d'avoir eu une vie comme cela. Ma vie est tellement fade. À quoi m'a servie ma magie? Je n'en sais rien! À me protéger? Mais à me protéger de quoi? Vivre sans risques n'est pas vivre, c'est être mort, sagement mort, un cadavre dans un musée. Venez! Venez visiter mon corps, il est resté sagement mort pendant toute sa vie!

Médée, je voulais te demander, regrettes-tu cette histoire avec Jason?

 

Médée :

- Je ne regrette rien, il ne faut pas regretter, c'est ton reflet amer qu'y m'y fait songer. C'est en te voyant que je sais qu'il ne faut pas regretter. Bien sûr que je m'en serais bien passé. J'aurais été sagement la fille de mon mère, la soeur de mon frère. Une vielle fille comme on dit.

Les rôles étaient distribués par avance. Cette robe d'or et de sang est lourde à porter et me fait honte, mais ai-je le choix, elle est sur ma peau, elle est ma peau désormais. L'ignorer serait nous mentir à nous-même.

 

Médée b :

- Ma robe est fanée, Médée. Elle sent le foin coupé et n'a donné lieu à rien, aucune moisson n'en est le fruit. Je suis une terre stérile. Pas d'enfants, je suis restée toute ma vie aux côtés des miens à me flétrir devant leurs yeux sans même qu'ils ne s'en rendent compte, sans que personne d'autre ne s'en rende compte ni ne sente l'odeur de la paille fanée. La paille trop vieille, d'ailleurs, ne sent plus rien.

 

Médée :

- Il faut assumer tout ce que l'on vie et se fortifier de ses souffrances.

C'est ainsi que l'on évite de se sentir accablé par un poids que l'on ne voit pas.

Une robe que l'on porte et que l'on refuse de voir.

Fermer les yeux sur la peau qui nous enveloppe.

 

Médée :

- J'ai vu en toi, par toi, ce qui aurait pu arriver. Si je m'étais enfuie avec un invité de mon père. Tu es mon reflet, ma prophétie inachevée, ma boule de cristal. Je ne t'ai pas regardé. Je ne t'ai pas risqué. Je suis restée sage comme un musée. J'ai pris la poussière et l'on m'a oublié, aucun récit ne raconte mon passé, aucun aède ne chante ma beauté, aucune actrice ne déclame mes lamentations... Je n'ai pas existé.

 

Médée :

- Je n'ai pas le choix, mes yeux ne se ferment pas, il faut regarder ce qui s'est passé, garder le souvenir de ce qui s'est passé, et s'en glorifier. ...À tout prix.

 

Médée :

- Toi, tu sens le cuir usé, le sang, l'animal en sueur qui a couru quand la bête l'a attaqué. La vie, Médée, a donné de la valeur à ta peau, elle en a fait une toison d'or ensanglanté que les Hommes s'arrachent. Moi je suis une brebis trop vieille, on ne veut même plus me manger, ont ne veut pas de ma carne, ils ont même oublié de me tuer, ils ont oublié que j'étais là, plus bonne à rien, trop vieille pour quoi que ce soit. Mais toi, Médée, regarde-moi, mon autre reflet. La prochaine fois je serais toi, je ferais comme toi, quitte à le regretter...

 

Médée :

- Mais tu ne regretteras pas...

 

Scène suivante à la désunification des deux Médée

Les deux Médée dos à dos se laissent glisser au sol, puis elles se disposent en cercle, l'une d'elle roule un pétard et elles se le font tourner en évoquant leur passé.

 

Médée :

- Te rends-tu compte Médée, que nous avons notre frère, Créüse et nos enfants sur la conscience...

 

Médée :

- Oui, mais c'était par amour, et par amour on peut tout, d'ailleurs la mort nous les aurait arrachés d'une manière ou d'une autre...

 

Médée :

- Oui, mais nous n'aurions pas eu de sang sur les mains...

 

Médée :

- C'est vrai que j'ai du sang sur les mains, mais il est mien, ce que j'ai pris, c'est à moi-seule que je l'ai repris; ce sang sur mes mains est le même qui coule à l'intérieur...

 

Médée :

- Qu'elles étaient belles nos mains avant...

 

Médée :

- Maintenant elles ont la couleur de la vengeance, de l'amertume des choses qui n'ont pas été ce qu'elles auraient dû être.

 

Après la rencontre des deux Médée, le temps passe et elle le passe à jouer avec le destin.

Scène onze

Les deux Médée sont assises sur la scène, robes noires, longs cheveux frisés noirs ou rouges, un jeu de carte du tarot de Marseille au milieu d'elles. Elles se tirent leur destiné... l'une manipule les cartes en interrogeant l'autre à chacune de ses actions:

 

Médée b :

- Et comme ça? ça va si je fais comme ça?... Et dans ce sens, je peux mélanger dans ce sens ?

 

Médée :

- Oui, tu peux, bien sûr que tu peux, tout est possible, ce n'est qu'un jeu...

 

Médée :

- Et si je tire cette carte, et que je prends celle-ci, qu'arrivera-t-il?

 

L'autre lève de plus en plus le menton et éclate d'un rire furieux :

Médée :

- Ce n'est qu'un jeu, je te le dis, ce n'est qu'un jeu! Ces cartes que tu vois là-devant tes yeux ne sont que du papier... (elle en prend une et la déchire devant les yeux de l'autre) Ce ne sont que des images, ce que ton esprit veut bien y voir, ce qui te rassure... Car tu as beau être sorcière, tu es comme les autres, tu ne peux respirer que si tu te sens rassurée, tu ne peux avancer dans les flammes que si l'on te promet qu'après il y aura de l'or... Et même si tu dois en périr. Ce sont les rêves qui nous font vivre, sans rêves, nous ne sommes rien... Un Homme sans rêves est un Homme perdu, qui n'a plus de raison de vivre, et nous préférons mourir de nos rêves plutôt que de mourir de ne plus en avoir!

 

Médée b :

- Puisqu’il faut bien mourir, toute sorcière que tu es, tu ne peux rien contre la mort! C'est elle qui t'a donnée la vie et qui la reprendra avec ta magie !

 

Médée a :

- Notre rêve, c'est Jason, dès que nous l'avons vu, nous sommes tombées amoureuses de lui, passionnément, nous sommes tombés dans la douleur de l'aimer, et que nous savons que cet amour ne périra pas malgré notre mort et que cependant cet amour de lui ne pourra durer. Et nous savions, elles nous l'avaient prédit, et nous avons fait le choix de l'aimer en sachant que ça ne durerait pas, et que même la magie la plus puissante ne pourrait l'emprisonner à nos côtés nous aurions beau tout tenter, nous ne ferions que nous perdre...

 

 

Tourbillons

 

Scène douze

elles sont perdues dans la forêt.

Toutes deux étourdies, dos à dos, se tenant les mains très fort...

 

Médée b :

- Nous sommes perdues, vois ce que tu as fait!

 

Médée :

- Mais si ce n'était qu'un jeu... Si cette vie comme les autres n'étaient qu'un jeu...

 

Médée :

- Alors je te défends de tomber amoureuse dans notre prochaine vie...

 

Médée :

- Même pas de Jason?

 

Médée :

- Jason? ... Mais tu es folle, décidément tu es folle! Surtout pas de Jason! Ne t'éprends pas de lui, à aucun prix, tu ne veux pas répéter sans cesse le même jeu?

 

Médée a :

- Voilà mille tours que nous jouons la même partie, nous sommes pour chaque pair d'yeux autant de parties, sans cesse la même, sans cesse avec d'infimes nuances, de chaque mot, de chaque récit, de chaque auteur et de chaque émotion... Vois cette forêt autour de nous, ce n'est que du papier, du papier mâché, bouillis, imprimés de feuilles et de lettres. (elle s'élance vers un arbre de papier mâché et le déchire) Regarde, ce n'est qu'un décor de papier, nous sommes dans un monde de papier! Et tout ce que tu vois, ces routes à tes pieds, ces cartes que tu peux tracer... ne sont que du papier (après avoir montré le décor autour d'elles, elle réunit ses deux mains vers son plexus et se frappe fort en renversant sa tête en arrière) Regarde-nous! Regarde-nous! Nous ne sommes que du papier mâché, un mythe! Déformé de bouche en bouche! Nous ne sommes qu'un baiser dont les lèvres à force de ne se jamais toucher, se déforment et se déchirent... Un mythe! Nous ne sommes qu'un mythe! Une magicienne, une mère honteuse, une femme amoureuse, ou bien tout ce que tu voudras, mais nous ne sommes qu'un mythe et bientôt quand on nous aura oublié, ce sont les mites qui viendrons nous dévorer...

 

- Médée a et b :

Nous serons la pâture de l'oubli!

***

- Médée a et b :

Marche, lève-toi, viens, tu as un royaume à fonder ; laisse ici ta couronne d'épine, c'est au sang qui orne ton visage que l'on te reconnaîtra reine!

***

- Médée a et b :

Nous serons la pâture de l'oubli!

 

Dernière scène

Médée est seule au milieu de la scène, arrive Léna:

 

Léna1:

- Médée, il y a longtemps que je t'attendais...

 

Puis Léna lui prend la main et Médée la suit côté cour jusqu'aux coulisses.

 

 

FIN

le 20/02/2011

1Léna renvoie tant à l'auteur de la réécriture qu'aux termes latin et féminin du leno, c'est à dire l'entremetteuse, la maquerelle, celle qui tire les ficelles de ses filles, des ses marionnettes...

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