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L'éternelle heure du thé

Textes, théâtre et poésie de L.H.C. (Tous droits réservés)

Paysage de putréfaction

 

 

J’ai peur.

Autour de moi il n’y a plus rien. Plus de maisons, plus de voitures, plus d’humains. Ici ne reste que les souvenirs des empires qui étaient là, jusqu’à ce que les derniers d’entre nous s’éteignent à leur tour. Alors il ne restera plus que du vide. Comme ici. Ici, c'est du vide. Plus rien ne peut être nommé comme on le faisait autrefois, plus rien n’a de sens. Nous étions une société organisée partageant l’espace de la nature. Maintenant, nous ne sommes plus rien.

Tous ou presque rêvaient de fouler notre sol, de vivre notre vie folle, de partager nos traditions, nos secrets, l’élan de nos utopies, notre savoir, l’image de luxe, de calme et de rêve que le pays distillait. Tout ça n’existe plus. Il n’y a plus ici, ni homme d’affaire pressé, ni ouvrier à vélo, ni prostitué à la nuque sensuelle ; ici, le soleil ne se lève même plus. Ici, il n’y a plus rien. C’est un désert d’eau qui a emporté notre paisible avenir. Nous nous sommes noyé d’avoir bravé la nature.

L’espérance du passé.

Les paysages de la putréfaction.

La nature est sublime, sans intentions. Si l’homme la prend pour la transformer afin de se faire lui aussi l’égal de la nature, tout ce qui sort n’est que déchets. Des déchets, qui nous plaisent ou nous déplaisent, mais des déchets quand même, car intentionnels, pétris d’ambition. Ratés !

Un arbre qui pousse, une fleur, une montagne, une vague, des volcans, des séismes, des raz-de-marée, tout cela est sublime, mais sans l’homme. Ça arrive et c’est tout, c’est comme ça.

Mais l’homme arrive est en fait son œuvre, son dû ; tout devient laid.

J’ai honte d’être un homme et d’en vouloir à la nature. Ce n’est pas de sa faute. Si nous savions seulement accepter, accepter les choses comme elles sont. Mais nous ne pensons qu’à nous. C’est ainsi.

Et je suis seule dans cet empire de ruine où le soleil ne se lèvera plus jamais. Encore et toujours des ruines. On dirait que ça ne s’arrêtera jamais. Je suis sûr une île déserte, rendu vierge par les mers, une île-paysage de putréfaction. Tout ici est semblable à un accident de la route dont les corps oubliés gisent là sans secours, les membres déchirés et à l’air.

Je suis encore en vie mais je me sens comme ce paysage, un paysage accidenté. D’ailleurs il est trop tard. Plus personne ne viendra, et même si quelqu’un venait, il est déjà trop tard.

Cette terre est maudite. Elle est maudite, maudite aux yeux de l’homme, non pas à cause de la providence, mais parce que l’homme ne respecte pas les règles du jeu. Parce que l’homme est mauvais perdant. On ne gagne jamais au jeu de la vie, dans tous les cas on meurt.

J’ai peur et je suis un corps au bord de la putréfaction dans un paysage putréfié.

Tout est bras arrachés, cris, larmes, sang, on retrouve même des morts sous les décombres.

Plus rien, c’est le chaos, l’apocalypse.

J’ai honte d’être seul, j’ai honte de rester encore, alors que tous mes amis, ma famille, sont partis. Au moins n’ont-ils pas souffert ? Car le plus dur, dans la peur de l’inévitable, de la mort, ce n’est peut-être pas de mourir, mais d’être le dernier survivant, seul, tous les autres déjà morts, et de n’avoir plus d’autre but que de se laisser mourir. D’attendre comme un oublié du sort qu’enfin on vienne nous chercher.

Qu’en fin on vienne nous chercher pour ne pas voir ça. Nous dire que ce n’était qu’un rêve et que ce n’est pas arrivé. Que la vie n’était qu’un rêve et que rien n’a d’importance. Qu’un seul meurt où qu’aucun ne vit…

Est-ce seulement un rêve, un cauchemar, une illusion ?

Tout ce que je vois ici est cauchemar, et je suis comme abattu, spectateur impuissant : je ne peux rien faire. Et je suis dans un présent qui ne veut que se souvenir du passé parce qu’il n’y a pas de futur. Et cela me fait souffrir davantage.

***

J’ai peur.

Autour de moi il n’y a que l’horreur.

Je voulais tarder encore un peu.

Voir le soleil se coucher.

La nuit tomber.

Il ne s’est jamais relevé.

Je ne dors plus, il fait nuit en permanence et je ne dors plus. J’attends que le soleil se lève à nouveau pour m’endormir. Pour pouvoir enfin trouver le sommeil.

Avant je m’endormais. Avant, j’avais aussi un toit, et je ne l’estimais pas. Pas assez. On estime jamais assez la vie. Je remercie dieu, je vis. Grâce à dieu. J’ai perdu les miens, toute ma famille. Autour de moi n’est qu’un champ de ruine. Plus rien. Même pas de quoi reconstruire. Que de la poussière. Pire que du vide. De l’encombrant… Tant de chose dont on a rien à faire et qui nous empêchent de vivre, vivre, même si l’on respire. Il y a des fois ou c’est vivre mais ça ne s’appelle pas vivre. C’est l’encombrement sur terre. On est seul. On est même pas poussière, et l’on voudrait être une taupe et se terrer. On voudrait être un nuage et s’élever. Autre chose que la terre, la terre ou il n’y a plus rien de nommable que le chaos.

Au-dessous de nous, ce n’est plus la terre, ce n’est même pas de la poussière. Au-dessus de nous, ce n’est même pas des nuages, c’est plus compact, ce n’est même plus de la poussière, c’est une chape de béton. Dans cet état du chaos, nous sommes emmurés vivant et cela ne nous sert à rien. On est moins que vivant, on a moins que ce qu’il faut pour vivre.

Dans mes poumons, est-ce encore de l’air ?

On m’a raconté des histoires de gens transformé en monstre parce qu’ils respiraient autre-chose que de l’air.

De toute façon, demain je ne trouverais pas à manger. Pas plus qu’aujourd’hui. Pas plus qu’après-demain, et il nous faut oublier hier. De toute façon manger ne sert plus à rien.

Rien ne sert plus à rien.

Et dans ce chaos, il n’y a pas même un objet pour me tuer.

Pas même de quoi choisir sa propre mort.

***

— Nous sommes l’infini.

(murmure venant de cour)

— La fin du monde c’est nous !

(murmure venant de jardin)

— La fin du monde c’est nous !

— Il n’y a plus rien, plus rien que la fin….

— La faim dans le monde.

— L’anachronisme du ventre qui gémi….

— Le bruit du vent dans nos oreilles.

— Une tornade, c’est une tornade ce que tu entends, du moins c’est comme cela que je crois que ça s’appelle.

— On est plus trop sûr de rien.

— D’ailleurs, il n’y a plus rien ?

— Vous croyez que ça reprendra ?

— Comme les oliviers ?

— Non, je ne crois pas que nous serons là pour le voir, c’est trop loin, sur une autre planète, ou dans le temps, pour nous c’est comme si ça n’existait pas.

— Et pourtant ça pourrait exister ?

— Peut-être, si tu veux y croire de manière désintéressée.

— Quel intérêt aurais-je là-dedans ?

— Il y en a qui font parfois le pari de croire.

— Mais il y a des choses avec lesquelles ont ne doit pas parier.

— ….ou l’on ne peut pas.

— Je fais le pari que tout cela était un rêve et que quand je vais rouvrir les yeux, il n’y aura plus de tornade, il n’y aura plus de déserts gris de poussière et de ces paysages de désolation et d’apocalypse, je fais le pari que je serais dans mon lit et que je me réveillerais comme après un mauvais rêve.

— Il ne peut pas parier avec ces choses-là.

— La fin du monde, c’est nous.

— La fin du monde, c’est aussi Vous !

teaser de l'installation plastique "Paysage de Putréfaction", Léna h. Coms, mai 2019

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