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L'éternelle heure du thé

Textes, théâtre et poésie de L.H.C. (Tous droits réservés)

PERDU DANS LA FORÊT (conte désenchanté)

PERDU DANS LA FORÊT

(conte désenchanté)


 

Pièce pour deux acteurs

 

 

PARTIE I: S'EXPLIQUER LE DEPART


 

I * HOMME

 

- Dix-sept kilomètres! Dix-sept kilomètres! C'est comme ça que je me suis perdu. C'est comme cela que j'ai commencé à me perdre. Non pas dix-sept simples kilomètres... mais bien dix-sept mille kilomètres! J'ai marché, longtemps marché, jusqu'à me perdre... Comme ça, comme un appel. Un jour que j'étais devant ma maison, j'ai été appelé. Les routes m'appelaient! C'était le sentier qui appelait mes pas. J'étouffais, j'asphyxiais de ne sentir la forêt. Il me fallait marcher... Marcher, sans relâche marcher. Les murs de ma maison étaient devenus une prison, le toit sombre que j'avais pourtant construit de mes mains, semblait à tout moment s'effondrer... Et moi m'effondrer avec lui. J'étais paysan ou bien bûcheron ; j'étais pêcheur ou bien voleur, je ne sais plus, ce que je sais c'est que je n'étais pas moi-même... Allais-je seulement le savoir en marchant, en me perdant? Tout cela est moins sûr, mais j'allais prendre le risque de me perdre pour me trouver.

Les premiers milliers de kilomètres furent faciles. Tout me semblait familier. Je me rendis compte que partout où j'allais, partout n'étais que mes semblables, des gens pareils à moi, des paysans, des bûcherons, des pêcheurs ou des voleurs... Tous vivaient sans se poser plus de questions, guidés par le quotidien et le labeur à effectuer dans la peur du lendemain.

Moi qui n'avais jamais quitté mon village, tout juste avais-je été au village le plus proche, à cinq kilomètres! Comment m'expliquer que soudain j'ai eu envie de voir la forêt?

De la forêt, il y en avais bien par chez moi, le Bois, le petit Bois. Celui-là je le connaissais. Mais ce sont les autres, ceux que je ne connaissais pas que j'ai eu envie de voir. Ceux que je ne connaissais pas.

J'ai soudainement eu envie de me perdre dans l'odeur de sapin, de résine et de terre; que ma vue s'abîme dans les clairières de lumières ou dans les sombres bosquets; que mes oreilles soient aux aguets du moindre craquement de feuilles, du moindre animal glissant dans les fougères.

Tout cela je croyais déjà le connaître. Il y avait un petit bois par chez moi. Mais il me fallait tout oublier. Ce que je croyais connaître, je ne le connaissais pas.

Il faut oublier de croire. Il faut tout oublier, arrêter de croire et vivre vraiment...

C'était alors les idées qui me traversaient. Et pourtant je n'ai jamais été grand sage ou grand philosophe, vous auriez pu demander à ma mère, elle vous l'aurait dit. J'étais devant ma maison quand tout me parut étroit: ma maison, mes vêtements, la terre qui s'étendait devant moi, elle semblait m'appeler. Elle me disait " Allez viens, viens! Laisse pour moi ta vie de misère, quitte tout ce que tu crois avoir pour moi, viens, viens me découvrir, ôter un à un mes vêtements de forêt qui sentent le bois qui craque et la terre mouillée..." Elle me parlait comme ça, comme une femme sorcière. Et j'y suis allé comme ça vers elle, dans ma pauvreté de l'instant. J'avais de vieux vêtements déjà usés et de vieux souliers que je n'ai plus. Elle me disait " Viens tel que tu es, je te ferais riche d'un trésor que les autres n'aurons jamais, et avec mon alliance, tu en seras le seul coffre". Pensez-donc, moi qui n'ai jamais rien eu que ma vieille cabane, l'appel des terres, ça ne se refuse pas...

Les dix-sept premiers kilomètres, les souliers ont tenu. Les dix-sept autres aussi... Les mille autres encore. Mais après, après, je me suis retrouvé les pieds nus, sans rien pour cacher la nudité de mes biens, ils étaient là, offert à l'air libre et à la terre, à ses caresses et à ses blessures. Sans rien pour me cacher d'elle, nous étions enfin à égalité, chacun n'ayant rien à cacher, sans autre protection que nous même, notre chair, chair des forêts ou chair organique... Souffrant, peinant, en corps à corps.

 

 

I * FEMME

 

- C'était une nuit. Je ne dirais pas une nuit de pleine lune, parce que ce n'était pas le cas. C'était une lune gibbeuse, elle brillait fort, c'est vrai, mais elle n'était pas pleine. On dirait trop facilement que les nuits de pleine lune rendent fou. Je n'étais pas folle. J'ai été appelé, c'est tout. Elle ma dit de laisser ma vie ou elle était et de la suivre... Je n'ai pas eu le choix, je n'ai pas cherché à comprendre, c'était comme ça, je n'aurais pas eu le choix.

Je ne sais pas combien de temps j'ai marché, et je marche encore, mes pas avancent avant moi, ils marchent pour moi, ce n'est pas moi qui les guide. J'avance comme ça, guidée par l'inconnu. Je ne sais pas s'il est un bon guide, je ne sais pas si c'est pour mon bien ou mon mal, ou peut-être indifféremment du bien ou du mal... Je ne sais rien et ne cherche pas à savoir.

Je me laisse guider, c'est tout.
 

 


 

PARTIE II: LES PREMIERES CRAINTES

 

 

II * HOMME

 

- Je suis arrivé si loin que j'ai peur de ne pouvoir revenir en arrière. J'ai marché si longtemps... Je ne me suis pas demandé si j'avais mal aux pieds, sinon je me serais arrêté, je n'aurais pas continué de marcher. Mais je voulais voir, quelque chose en moi voulais voir. Il fallait que je marche, que je continu de marcher. Malgré moi, mes pieds avançaient, continuaient de marcher. J'étais un fantôme errant. N'importe qui m'aurait vu, m'aurait pris pour un fantôme. Mais je n'ai rencontré personne. Les bêtes seulement, fuyaient sur mon passage. J'ai bien dû parcourir des milliers de kilomètres. Qu'est-ce que c'est des milliers de kilomètres quand on est comme un fantôme, errant, perdu. Car il faut bien le dire, maintenant, je suis perdu. Et j'ai peur. Oui, j'avoue, j'ai peur. Maintenant, à l'endroit ou je suis je suis perdu et j'ai peur. D'ailleurs, je ne sais même pas où je suis, et cela m'effraie d'avantage. Toutes mes craintes resurgissent, me culpabilisent... Je me sens rongé par la culpabilité. Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas de quoi je suis coupable, mais je crois que je le suis. J'ai dû commettre une faute dont je n'ai pas la mémoire, ou bien je porte la faute d'un autre et cela me ronge. Cela me force à avancer sans raison, à fuir.

 

 

II * FEMME

 

- La nuit va tomber...

La nuit tombe...

La nuit va m'envelopper, m'étouffer, me noyer...

La nuit est un drap de velours, une lourde panne de velours...

Une caresse de mort.

La nuit est lourde comme un manteau trop lourd.

La nuit est une barque vers le dernier matin.

La nuit est le dernier fleuve de ma vie.

La nuit me fait peur, et j'ai froid et je tremble. Ma robe est mouillée par les brumes obscures. Il fait si noir que c'est tout comme si j'étais aveugle... J'ai l'impression d'être né aveugle. La nuit s'est posée sur mes yeux comme un bandeau de velours épais. Bientôt il y a tant de tissus que je me prends les pieds dedans et je tombe. La chute me cause des égratignures et je sens le sang couler... Je suis une fontaine de sang, ça ne veut pas s'arrêter. Je dois être rouge maintenant, auparavant ma robe était blanche, elle doit être rouge à présent, mais il fait nuit noire et je ne voit rien.


 


 

PARTIE III: MARCHER, S'ARRÊTER

 

III * HOMME

 

-Cent soixante dix mille kilomètres, j'ai bien dû faire ça. Du moins je crois, c'est ce que j'ai estimé, car maintenant, là où je suis, tout est bien différent. Je ne reconnais rien. J'ai du mal à compter, mais je dois bien me rapprocher des cent soixante dix mille kilomètres... C'est bien plus que ce que j'ai bien pu apprendre à l'école. Je n'en ai jamais appris autant. Je n'ai pas été longtemps à l'école. Il a fallu que je travail, pour gagner ma vie. Je n'ai pas appris à compter autant. Pourtant le bois, c'était mon métier, je crois que j'étais bûcheron, j'ai dû en couper des troncs, en planter des arbres... mais je ne reconnais rien de ce que je vois, tout me semble nouveau et étrange, pourtant, tout ceci doit bien sembler familier à ceux qui vivent ici, comme mes forêts doivent sembler étrangères à ceux qui vivent dans ces contrés que je ne connais pas. L'étranger est un étranger pour l'autre, et son pays tout autant. Parfois, j'ai l'impression d'être un étranger pour moi-même. Je ne me connais plus. Je ne suis plus sûr de ce que je pense. Je ne sais plus bien qui je suis, quand je rencontre un ruisseau pour m'y désaltérer, j'ai l'impression de ne plus m'y reconnaître, c'est un autre que j'aperçois, un inconnu qui me dévisage... Ce visage changé, cette barbe, ce n'est pas le mien, ces traits, ce ne sont pas les miens, ce n'est pas moi. Et puis il me semble qu'il y a derrière moi, derrière mon dos, en fait, derrière le dos de cet inconnu, comme une ombre, une présence lourde et sombre. Le poids du remord. La faute. Et ça m'empêche de dormir. Alors je marche pour l'oublier et la fuir... Et je ne dors plus, je marche jours et nuits.

Je me suis fabriqué des souliers avec des écorces trouvées, des lianes, des lierres... Et puis je les ai usé aussi. Je me suis de nouveau retrouvé les pieds nus et noirs. Mais il fallait me les cacher, je ne supportais plus de les voir.

Là, il faut que je me repose, je n'en peux plus, tant pis si les bêtes sauvages me dévorent. Et la nuit commence à tomber, encore, une nouvelle fois... Toujours, cela ne s'arrêtera-t-il jamais? C'est ainsi, c'est sans fin. Toujours un jour, toujours une nuit. C'est maintenant la pénombre, je n'aime pas la pénombre, c'est un moment incertain où les angoisses se font plus grandes encore, immenses comme des ombres, mille ombres au dessus de moi. Un ciel lourd de suspicion, alors j'étouffe, il me fait étouffer. Je me sens faible et écrasé. Je comprends ces peuples lointains qui craignaient la chute du ciel sur leur tête, et même là, s'il ne pleut pas, je crains que cette obscurité me tue. Elle pourrait m'étrangler par surprise, là, comme ça, alors que je me repose un instant. Il me faut souffler, tant pis... Je dois souffler un instant...

Dans la pénombre, ces arbres sauvages semblent des buissons bien taillés, ces sentiers que l'on devine tracé par quelques bêtes fauves, des allées bien rangées, taillées au carré. Ce sont autant de chemins, autant de routes qu'il faut choisir. Et si l'on ne choisit pas assez vite, la forêt nous prendra comme l'un de ses arbres. Tous ces buissons... ces arbres que l'on voit, - je ne sais plus- ne sont que de pauvres ères comme moi. Voilà deux chemins qui s'offrent à moi, je ne sais lequel choisir. Il faut faire vite, il faut choisir!

 

 

III * FEMME

 

- Si tu passes ce jardin, tu ne reviendras jamais.

D'ailleurs, ce n'est pas un jardin, c'est une forêt.

Ce n'est pas un lieu sûr, c'est l'endroit où se perd ton âme.

Ce n'est pas le commencement, c'est l'endroit où tout s'achève.

Tout, absolument tout!

Puisque tout est si frêle, sauf la forêt qui me dévore, sauf les plantes aux racines énormes, sauf les bêtes qui me scrutent pour ma chair encore tendre...

Dois-je continuer de marcher, ou m'arrêter?

Je ne reviendrais jamais, qu'importe, on ne revient jamais d'où l'on vient, et si on le fait, on ne revient jamais tel qu'on est parti, on est changé, on est plus le même.

Rien ne sert donc de rester. Tu le sais bien...

Impossible de l'ignorer:

Si tu passes ce jardin, tu ne reviendras jamais.

D'ailleurs, ce n'est pas un jardin, c'est une forêt.

Ce n'est pas un lieu sûr, c'est l'endroit où se perd ton âme.

Ce n'est pas le commencement, c'est l'endroit où tout s'achève.

Tout, absolument tout!

Tout...

 

PARTIE IV: SCRUPULES ET CHATIMENTS

 

IV * HOMME

 

- Désormais, j'ai bien dû parcourir un million de kilomètres, peut-être un million sept-cent mille. Un millions sept cent mille. Désormais je dois m'arrêter même si des spectres aux ongles acérés me griffent le dos et me forcent d'avancer. Je ne sais pas ce que j'ai fait. Je ne sais toujours pas ce que j'ai fait...Ou ce qu'ils ont fait, cette faute inconnu que je porte. Mes pieds commencent à saigner, mes chaussures trop usées ne tiennent plus à mes pieds, je dois continuer à pieds, mes ongles même sautent... je n'ose plus regarder mes pieds. Ils me font horreur. Ce sont des monstres à mes pieds, ils sont en sang, griffés, coupés, noir de saleté et d'infections que je ramasse ça et là. Il sont l'horreur de mon âme, mon reflet, mon miroir. J'ai peur d'être ce que je vois, et je ne peux me voir en entier, je n'ai pour aperçu de moi-même que le reflet traître de l'eau qui me renvoie à cette inconnu, et ces pieds, ces immondes visions. Bientôt ils vont pourrir et m'empoisonner, ça ne saurait tarder... Mais ce n'est pas encore le cas, ils sont juste hideux, tant qu'il en est ainsi, je dois continuer de marcher.

J'ai mal au dos, je suis sûr que dans mon dos sont des griffures... Les arbres, les branches, que sais-je, les harpies... Ce sont des griffures profondes qui vont jusqu'au coeur.

 

Je ne dois pas m'arrêter, me reposer, m'endormir. Ici, les bois ne sont pas sûr et je risquerais de me faire dévorer par quelque bête qui passe. Je ne dois pas dormir... Je ne dois pas dormir... Je ne dois pas dormir... Il ne faut pas...

 

IV * FEMME

 

-Assez! Plus de bruits, plus aucun bruit, plus rien que le néant.

Je ne veux plus de ces bruits, de ces cris, de ces chuchotements, ces murmures... On dirait que la forêt se renvoie un secret que je ne peux comprendre, que je ne dois pas comprendre. J'en ai assez de ces murmures à mes oreilles. Ne pourrais-je pas comprendre une fois pour toute, une seule fois, ce qui se dit.

Je suis là aux aguets, je suis lasse, j'attends de voire ce qui va arriver, j'ai peur, je tremble, je reste les quatre sens en éveille afin de deviner ce qui va arriver, de comprendre, de surprendre le futur. Mais c'est un brouillard qui m'étrangle dans sa folie.

Avoir peur ne servirait à rien, il faut quand même avancer, ne pas se poser de questions, avancer coûte que coûte, que faire d'autre?

Mon âme n'est plus tout à fait mienne. Mon corps se mue en une enveloppe vide. Peut-être derrière moi sont semés, tels des cailloux ,les peaux mortes de mon âme sur lesquelles les monstres-spectres se jettent comme des vautours. Il n'y a plus de chemin de retour. Mes pas effacent en marchant les traces de la route parcourue.

Le jour va venir...

Il va falloir assumer la nuit.


 

PARTIE V: D'OÙ VIENNENT LES ALLUCINATIONS

 

V* HOMME

 

- Je ne compte plus, ça n'a plus d'importance, plus rien n'a d'importance, il faut juste voir et retenir... À cet endroit les forêts étaient boisées comme en Europe, mais l'air sentait la poussière et le temps. On aurait dit les forêts de la petite Bretagne, le moindre rayon de soleil donnait cet aspect irréel qui effraye tant. L'eau, d'ailleurs, qui coulaient en petits ruisseaux calmes, semblait plus claire et limpide qu'ailleurs, d'ailleurs elle ne coulait pas normalement comme ailleurs, elle semblait chanter, ensorceler.

D'ailleurs je crois que je me suis perdu ; ça fait trois fois que je passe devant le même arbre avec la même rivière bordée de fleurs qui coule à côté. On pourrait croire qu'une Ophélie s'y est noyée. L'air est étrange. Il ne sent pas comme d'habitude. Enfin, par tous les lieux que j'ai déjà vu, les lieux sentent ce qu'ils sont... Mais ici, les lieux ne sentent pas ce qu'ils semblent. Ils sentent la séduction, on ne sait plus si la sauge, la violette, sentent bien ce qu'elles sentent. On est perdu, troublé... Je suis perdu. Je suis troublé. Tout, ici, pu la trahison, la fourberie, c'est comme si le décor comme une toile peinte allait tomber d'un instant à l'autre et révéler des ruines et des cadavres en décomposition. On ne sait plus si la violette sens le printemps où si elle sent la charogne. Mon esprit, mes sens, ne savent plus rien.

Soudain, il y a une biche blanche devant moi. Elle est là et me regarde, elle ne fuit pas comme elle devrait fuir, comme elle le pourrait. Est-ce encore mon esprit qui me trompe où la chaleur du soleil depuis midi, mais je sais, tout ça me dit quelque chose... Je connais ce conte, on me l'a raconté quand j'étais petit! Je ne suis pas ici pour me perdre dans un conte, je veux la réalité... Tu entends réalité? Je veux la réalité. Je te veux! Fais disparaître tous ces contes de papier, ces chimères...

Je n'ai pas le choix, il faut que je la suive, elle ne me laissera pas en paix tant que je ne la suivrais pas. Et après tout, pourquoi ne pas la suivre elle plutôt que la route, d'un sens comme d'un autre je ne sais pas où je vais, alors qu'importe!

Elle me conduit hors du sentier de la route, enjambant les buissons et les ronces feuillues mieux que moi si bien qu'elle me dépasse de plusieurs lieux. Elle tourne la tête vers moi de temps à autre pour voir si je la suis. Et si je m'arrête, elle s'arrête.

Soudain les ronces laisse place à l'ombre d'un château, un château tout blanc, l'ombre lumineuse du soleil, un de ses rayons, que sais-je? Une apparition, un mirage, car rien ne pourrait motiver les hommes à construire de pareils édifices en de tels lieux. Peut-être va-t-il disparaître d'un instant à l'autre et la biche blanche avec lui. J'ai peur qu'il disparaisse si un nuage gris masque les rayons du soleil parmi lesquels il semble flotter. Je marche plus vite encore. Je cours presque, je ne sais pas pourquoi je tiens absolument à ce que ce château ne disparaisse pas.

Il m'attire. Quelque chose m'attire. Je suis comme aimanté par les yeux de l'animal, et a cet instant je me sens presque cerf. Serf au service d'une puissance qui me dépasse. Mais quoi? Je n'ai plus que des guenilles sur moi, je marche pieds nu sur des souvenirs de semelles. Suis-je un prince pour elle? Moi qui ne suis même plus un être humain. C'est ça, je suis un animal. Encore bipède. Plus pour longtemps. Il s'en faut de peu pour que mon crâne sois percé par des bois longs et solides, comme deux arbres couronnant ma tête. Il s'en faut de peu que mon corps soit trop lourd à porter sur mes deux jambes et que l'égal emploi de mes bras au sol lui donne plus de grâce et d'agilité. Comme elle quand elle enjambe les ronces. Quand elle danse en se déplaçant, car elle ne marche pas, elle saute, elle tourbillonne, elle survole la terre, mais elle est tout le contraire de moi, lourde masse épuisée qui traîne ses pieds au sol comme des chaînes.

j'entre dans le château, il semble le parfait reflet de son extérieur, il est le miroir de ce qui l'entour. Tout y est simple mais de bonne qualité, beau mais vrai, tout me rappelle l'homme simple que j'étais, l'artisan amoureux des belles choses bien faites, des couteaux bien taillés et utiles. Tout y est pensé et rien n'y est en trop. Alors la biche se change en femme. C'est une très belle femme, simple comme ce château. Elle n'ouvre pas la bouche, mais je sais ce qu'elle dit parce que j'ai regardé ses yeux. Elle me dit "je te prendrais pour mien si tu accomplies ce que tu as a faire, va jusqu'au bout de la route et tu me trouveras, il y a longtemps que je t'attends..." Alors soudain elle disparaît. Et tout le château avec. Je me retrouve allongé au milieu d'un sous-bois. Une trace de feu éteint sous moi.

Je pense alors qu'un autre, mon autre, mon double, aurais croisé un autre château plus beau, plus riche, plus encombré de superflu, de poudre... Et qu'une soeur fausse de cette femme-biche lui aurait dit, aurait dit à mon autre, qu'elle le voulait aussitôt pour époux, à la condition peut-être de lui rapporter tout ce que la forêt fait de luxe, en d'autre terme, la piller. Mais ce n'est pas moi. Je ne suis pas lui, je ne pille pas là forêt, je la traverse, je la respecte, je ne fais que passer, quand il m'est possible j'efface les traces de mon passage. Je suis un fantôme pour elle, elle me voit à peine, et pas plus que les habitants, ses protégés , je ne prends plus qu'il ne m'est permis. Car les jours de diètes sont plus présent que les jours d'abondance.

Cette femme-biche je la reverrais peut-être au bout de ma route, et je saurais que je suis arrivé.

Quant à l'autre mon double, s'il a choisit de s'arrêter chez elle, il verra que tout se mettra à brûler, et que l'abondante nourriture viendra à manquer. Tout sera vide autour de lui, et il ne saura plus rien faire, même pas repartir...

 

 

V * FEMME

 

- Tout d'un coup la route se dresse devant moi, elle m'empêche d'avancer. Elle se dresse devant moi comme un souffle de poussière, un ruban qu'on étire... Ses arbres forment un corps, des yeux qui me regardent... Je dois être fatiguée, cela doit être une hallucination.

En y songeant bien, je me souviens de ce que l'on m'a appris. Il me revient un de ces contes d'autant...

Georges fut un saint légendaire dont l'existence fut mise en doute dès le Ve siècle. Il serait né en Orient, cependant, son culte est toujours resté vivace en Grèce et en Russie. Les croisades contribuèrent à le diffuser en Occident, où Georges devint un des saints patrons de Gênes, Venise et Barcelone, puis celui de l'ordre Teutonique et le saint national de l'Angleterre où il remplace dans ce rôle Édouard le Confesseur ; sa bannière sera celle du peuple anglais. En outre, saint Georges fut dans toute la chrétienté le saint patron des chevaliers.

Né en Cappadoce de parents chrétiens, Georges, était officier dans l'armée romaine, un jour il traversa une ville terrorisée par un redoutable dragon qui dévorait tous les animaux de la contrée et exigeait pour repas deux jeunes gens tirés au sort parmi les habitants. Quand Georges arriva, la fille du roi fut désignée par le sort. Georges engagea avec le dragon un combat acharné ; et c'est avec l'aide du Christ qu'il finit par triompher. la princesse fut délivrée, le dragon seulement blessé, désormais, lui resta attaché comme un chien fidèle.

Plus tard, Dioclétien le persécutera. Ni le feu ardent, ni l'eau bouillante, ni la roue qui broie ne vinrent à bout de son souffle. La décapitation sera son dernier trépas sur la terre Palestinienne.

Comme lui je porterais la Bannière blanche à croix rouge. Comme je n'ai pas d'autre drap que ma robe, elle sera ma bannière, une bien piètre bannière à vrai dire, tachée de sang et de boue. C'est mon sang mêlée à la boue qui fera office de croix rouge. Je me porterai, et mon corps drapé de sang sera ma bannière.

La route sinueuse s'élève soudain et devient dragon. Comme si j'étais deux, elle veut me dévorer. Que lui faudra-t-il demain. Il y a longtemps que personne n'était venu par ici. Je suis la première depuis bien longtemps. Je suis à ses yeux vert, digne d'être une fille de roi. J'ai rencontré le dragon-route serpentueuse. Et comme c'est une femelle, et qu'il n'y a pas mieux qu'une femelle pour dompter une femelle, de mon corps-bannière je la dompte et la fait docile. La bête se calme, je l'attache à moi mieux qu'une tendre chienne. Désormais je reprend la route, elle, fidèle à mes côtés, sous mes pas.

Je sais bien que mes pas te blessent. Mais mes pas sont autant de dents que l'on plante dans la terre. Ils te fertilisent, ils te fécondent. C'est une morsure, un baiser, qui fera renaître ta forêt après mon passage. Adieu ma route, je t'embrasse.

 

 

 

 

PARTIE VI: JE SUIS L'ARBRE VIVANT EN TOI

 

VI * HOMME

 

- Il me fallait courir, très vite, pour échapper... si bien que je suis arrivé dans une terre de marécage, il y avait des arbres à racines qui se perdaient dans un bassin d'eau boueuse, j'ai manqué de m'y noyer... je luttais chaque fois, l'eau me reprenait, voulait me reprendre...

Et tandis que je me noyais, des visions me traversèrent. Ces arbres immenses me soufflaient leurs rêves, leurs visions, leur mélancolie. Ils me dirent qu'ils se mourraient, ils me dirent aussi qu'on les appelait palétuviers, ce que je trouvais un beau nom. Si j'avais été un arbre, j'aurais aimé m'appeler ainsi. De tous les arbres que j'avais vu jusqu'à présent, ils me semblaient les plus nobles.

 

 

VI * FEMME

 

- Tout à coup j'ai peur, j'entends une voix me dicter, répéter plusieurs fois.

"Moi je suis l'arbre et je sais.

Je suis le chemin et je sens.

Je suis la terre et je m'enfonce sous vos pas,

je suis la rivière et je vous guide jusqu'à votre dernier destin.

Je suis le soleil fragile et je faiblis sur votre chemin.

Peu à peu je deviens la lune qui monte et qui vous souris, glaciale et insensible.

Je suis un astre mort, un morceau de cosmos, de rien, une étoile éteinte, un cailloux éteint, aux veines vides, au rythme nul. Je suis nihil et j'annihile. Je suis votre pressentiment, votre conscience du vide".

Ma bouche est une forêt, ma cavité est une terre et mes émaux sont flores. Ils poussent terriblement ces arbres, ils me dépassent, ils me transcendent, ils débordent de moi, courent vers la lumière au-delà de mon maquis buccal...

Et je n'ai plus qu'une envie bien que je me fasse forêt, c'est d'être près de toi.

... Pour me blottir dans ta carapace-corps, toute lovée entre tes côtes, là, à côté de ton coeur qui bat, être un organe parmi toi ; une femme-forêt dans ton corps, qui te fait battre, qui te fait vivre.

Je ne veux plus être forêt, je veux être dans toi.

Je me bouche les oreilles, et malgré cela j'entends encore au loin: "Je suis l'arbre qui te dévorera, je suis l'arbre qui sucera ta sève..."

Je ne sais pas qui tu es, tu laisses tes traces et tes pas dans mon corps-terre, toi non plus, tu ne sauras jamais qui je suis. Je suis dent, je suis forêt, je suis ta perte...

 

PARTIE VII: EAUX GLACIALES

 

VII * HOMME

 

- L'eau m'entraîna loin, très loin. Tandis que je me réveillais de ce demi-sommeil qu'est la noyade, alors que les racines, comme les bras de femmes, créatures-sirènes des marécages profonds pour l'Ulysse que j'étais, me retenaient dans cette eau boueuse comme un prisonnier. Je ne mourrais pas cette fois, mais j'étais arrivé très loin, si loin que je ne reconnu pas cette forêt, c'était pour moi une nouvelle forêt, un paysage que je ne connaissais pas, que je ne pouvais pas nommer.

C'était plus grand que l'océan, plus vaste que l'infini, plus beau que l'indicible, plus éblouissant que le feu dans la pleine nuit...

Il me semblait franchir l'au-delà de la mort, après le long voyage auprès de dieux dont j'ignorais jusqu'à présent le nom, et je comprenais soudain que je les portais en moi. J'avais la sensation étrange de vivre en même temps que j'étais mort.

 

 

VII * FEMME

 

- Il nous faut vivre ce que l'on a à vivre.

Restez encore un peu même si vous vous ennuyez, si vous nous endormez... par pitié, restez! Ne me laissez pas seule! J'ai besoin de vous! Non, ne partez pas, je vous en supplie...

C'est une vision étrange que je ne saurais nommer car je n'en ai jamais vu de part mon passé : c'est une grande salle emplie de chaises, elles sont toutes occupées par des gens qui me regardent et je leur raconte une histoire insensée, ce que je vis et que je crois rêver tandis que je rêve et que je crois le leur raconter...

Oh, je suis si folle, si seule, si désireuse de parler à quelqu'un, que j'en fais des rêves étranges.

Il y a combien de partie déjà?

Il y en a douze comme les heures...

Encore, pas tout de suite, laissez-moi encore un peu de temps pour que je puisse parler, je n'ai pas encore dit tout mon texte. Si je pouvais encore parler, je dirais... laissez-moi encore un peu de temps pour vous raconter, si vous me laissiez le temps que je requiers, voici tous ces mots qu'il me semble ne pas avoir appris et que je dirais : C'était ma route.

"Les pieds gonflés, prêts à exploser, à imploser dans les chaussures, là comme deux boulets qu'on ne pourrait lancer. Ils sont lourds et profonds dans la terre, ou bien est-ce la terre qui se fait profonde sous eux? Ils sont notre tombe peu à peu. C'est là, là que va s'arrêter mon chemin, c'est là, ici, que s'arrête mon chemin." Pourtant mes pieds sont déjà lourds, mon corps aussi, et le sentier devant moi et bien sombre et froid. Ma peau fera un parfait fort beau marbre. Le derme diaphane, diaphane, trop délicat pour ne pas dire exsangue! Ma peau est de la porcelaine, messieurs, on y verrait à travers! Mais approchez-vous! Venez-voir! À moins que vous n'oseriez pas? À moins que vous n'existiez pas? Il n'y a personne ici, ce ne sont que des fantômes, des ombres de ton imagination. Personne ne te regarde. Plus personne ne veux te voir, qui intéresserais-tu d'ailleurs? Pas les spécialistes des papillons où des belles fleurs? Tu n'as d'eux que l'éphémère beauté... Beauté de mort, masque flétrissant... masque flétri... pourriture. Oui, déjà tu vis que tu pourris, c'est comme ça. Tout en toi est fait pour se décomposer sitôt que tu es née, sitôt que l'on t'a créé.

Alors meurs jolie fleurs, et surtout avance!

PARTIE VIII: LES TRACES DE L'AUTRE

 

VIII * HOMME

 

-C'est comme s'il y avait quelqu'un d'autre que moi, que mon ombre aussi.

Avec le temps mes pieds se faisaient calleux et tout le reste de mon corps aussi, comme une armure.

Je remarquais des branches d'arbres cassées par d'autre chose que les animaux que j'avais rencontré. Des traces comme les restes d'un feu de camp, et je ne savais pas si je devais me réjouir ou avoir peur. Je désirais ardemment croiser un autre que moi, un autre comme moi. Mais cet autre on le sait quand il est notre reflet, sait nos agissements parce qu'il agit de même, peut-être mille fois plus dangereux que l'animal que l'on ne connaît pas et que l'on peut maîtriser par quelque adresse ou coup du sort.

Toujours est-il que dans ce labyrinthe où je me perdais, je ne croyais plus être seul. Et si cela était quelques visions, de cette démence qui gagne peu à peu l'homme isolé, sans repères...

je rêve parfois si fort d'avoir une femme dans mes bras qu'il m'arrive de la voir parfois, de la deviner au loin comme un songe malin. Elle est trop loin pour que je puisse la toucher, elle est même trop loin pour que je puisse seulement deviner son visage. Elle semble être gravée dans une autre réalité, qui se passerait en même temps que la mienne, et dont les deux invraisemblances en se touchant donneraient lieu à ces visions.

Mais je me fais fou et sauvage, ou bien est-ce là simplement un gros animal que je n'ai pas senti ou reconnu. Je deviens fou, j'ai peur de devenir fou... Visions. Hallucinations. Je vais bientôt faire un rêve ou je serais un chevalier de l'apocalypse. Je ne sais même pas ce qu'est un chevalier!

 

VIII * FEMME

 

-Je me suis couchée dans les fougères comme sur un lit, pour me préparer au lit qui sera bientôt le mien.

Il me semble qu'au delà de ma tête, il y a un chemin qui a été tracé, et il me semble également, qu'à mes pieds, il y a ce même chemin qui se prolonge. Je vais fermer les yeux et voir si la mort m'emporte. Si en les ouvrant je ne suis pas ailleurs que dans ce labyrinthe, c'est que la mort rode ailleurs, que ce n'est pas le moment, qu'elle me prendra tout à l'heure. Peut-être que j'ai mal compris, que ce n'est pas là le dernier rendez-vous d'amour?

Un, deux, trois, quatre... neuf-mille-neuf-cent-quatre-vingt-dix-huit, neuf-mille-neuf-cent-quatre-vingt- dix-neuf, cent-mille...

Elle ne veut pas de moi...

Il y a un autre que moi je le sens, mais ce n'est pas encore ma mort.

Partout j'ai constaté ces traces, dans les feuillages, dans le sol, ses empreintes, son haleine même par endroit... Ou bien je suis folle et je délire. Mais on ne peut pas être autrement dans un endroit comme celui-ci.

PARTIE IX: IL N'Y A PERSONNE D'AUTRE QUE SES PRORPRES PEURS

 

IX * HOMME

 

-Mais je suis fou, ce sont mes pas au sol, ce sont mes propres pas. Je ne fais que tourner en rond dans ce coin de forêt. Cet arbre que je vois, je le rencontre pour la troisième fois, ces herbes couchées au sol doivent être l'œuvre d'un quelconque animal. Il n'y a personne d'autre ici! Il n'y a personne d'autre que mes propres peurs.

Il n'y a rien ici, rien ne pousse et rien ne vit. Bon sang, je le sais bien : il n'y a personne d'autre que nos propres peurs.

 

 

IX * FEMME

 

"PERDRE SES DENTS, LES VOIR DANS SES MAINS"

 

- Je suis une dent de sagesse.

Je suis une dent de sagesse.

Je suis une dent de sagesse.

Je pousse, je sors, je vis...

Je ne demande qu'à croître et à m'accroître. À me multiplier comme mes semblables.

Je tire, je saigne, je m'enracine, et je mâche.

Je suis une folle en marche, blanche et pure comme une vierge le jour de ses noces, qu'une robe de chair enveloppe...

Blanche et belle, émaillée, je suis la sagesse incarnée.

Dans le noir de vos bouches, je luis, transcendant la douce et sensible gencive de vos molaire comme un hymen. Je perce la peau souple, - comme une fleur, la terre, pour s'épanouir dans la lumière - ici, ma lumière n'est que cavité, sombre caverne, humide mais chaude...

Sagesse, je me fais une raison, reste blottie dans mon foyer, pour ne me montrer que rarement, et toujours accompagnée. Je suis de celles dont la beauté ne se voit que dans la foule ; seule, je suis affreuse et inutile.

L'unique sagesse n'existe pas, fusse-t-elle émaillée.

Je ne souffre même pas, mais les voir, comme ça, dans mes mains glacées d'effroi, alors que l'instant d'avant elle était encore dans ma bouche comme dans un coffre fort. Et que je vois ces émaux blanc briller dans le creux de mes paumes plutôt que derrière mes lèvres. Je me sens vide, je me sens creuse, je suis comme mes paumes, mon corps creux, ma bouche, bientôt les orbites de mes yeux se creuseront, mes joues, et les oiseaux viendront les dévorer...

Mes dents, elles tombent, elle ne sont plus là, dans ma mâchoire; désormais elles sont là au creux de mes mains; et si l'une d'elle tombe, il pousse, à l'endroit exact de la terre où elle est tombée, un arbre. Et cet arbre pousse à une vitesse extra-ordinaire, on le voit croître, petit, vert et fragile, mais avec cette volonté tenace de vivre, cette rage, cet instinct de survie... et l'instant d'après, il est là, au-dessus de nous, protecteur et majestueux, avec des ramures comme si mille ans avait passé.

Mes dents tombent, je suis jeune pourtant, sont-ce des dents de lait? Une deuxième série de dents de lait? Et il pousserait enfin dessous les vrais dent d'adulte? Ou bien serait-ce éternellement des dents de lait? Ainsi, il n'y aurait pas de mal à reboiser la forêt...Comme une déesse sylphide, mes dents sacrifiées serait des dons à la terre des forêts?

Il en tombe encore une autre, et une autre... Et pousse encore un arbre et un arbre... la peur m'en a fait lâcher les autres, recueillies dans ma main, et voilà qu'à l'emplacement même de cette clairière, là où le soleil clair perçait l'instant d'avant, règne la fraîcheur ombragé d'une douce forêt, qui sent encore le bois vert, mais dont l'écorce est déjà dur comme une résine sèche. Ma fille-forêt, car tu es bien ma fille! J'ai enfanté une forêt! Je suis mère-déesse d'une forêt!

Cette clairière est mienne, je l'ai enfanté. Un jour j'y reviendrais pour m'y reposer, m'y étendre une dernière fois et mourir parmi les miens... qui eux-aussi auront bien vieilli. J'y reviendrai quand j'aurai fait le tour de cette forêt, quand mes pieds seront usés, quand j'en serai sortie, et quand la force des choses m'aura contrainte à y revenir parce que ce sera ma place et que je n'aurais plus ma place ailleurs, que ce sera ici mon pays, et que je devrais y mourir, y aillant laissé le sang de l'intérieur de moi-même.

Mais que je suis bête. Je suis seule, je suis seule depuis si longtemps que je délire. Je me sens si seule. Pitié,oh par pitié, qu'il vienne quelqu'un! Faites que quelqu'un viennent qui soit autre qu'une bête, qu'un arbre ou un rocher. Je ne veux pas mourir seule...

Je suis si lasse de marcher et n'ai pour seule compagnie que mes propres peurs. Je l'appelle, il viendra, un inconnu bon ou mal, mieux que la solitude pourvu qu'il soit là.

Je le murmure encore une fois, j'invoque:

je ne veux pas mourir seule...

 

PARTIE X: DEVINER LA FIN


 

 

X * HOMME

 

- L'homme est un songe pour l'homme.

Je me cachais dans les souterrains de ma vieillesse, ma peau flétrie par le soleil de midi. Jamais encore je n'avais vue pareille lumière ; et telle une ombre, je recherchais l'obscurité apaisante des profondeurs. Je me faisais moi-même gouffre pour pouvoir me réfugier dans ces endroits inconnus de ma personnes, et ainsi faire de nouveau connaissance avec cet inconnu que je suis.

L'hiver déjà paraissait loin, il me restait un peu de chemin à parcourir. Je sentais en moi quelque chose rouiller, et la machine que je portais, celle qui me composait, faite de composants électroniques et sensibles, qui commençait à peser. Je ne savais pas si j'allais pouvoir la porter encore longtemps. Un jus rouge-orangé s'échappait de mes narines, de mes yeux parfois, et de ma peau si je me coupais. Alors quand je le fixais un peu, je me sentais partir avec lui. J'étais ce liquide évanescent qui s'en allait. Au fond, je n'étais pas grand chose d'autre qu'un passant sans grand chose à passer.

Un feuille encore verte sur ses bordures vint se poser à mes pieds tandis que je marchais, à sa vue, un sourire vint marquer le coin de ma bouche et la mimique se crispa encore après, gravée dans mes rides asséchées. Dans cette hiver de ma vie, elle annonçait qu'un printemps était encore possible. Que tant qu'il me restait sur le squelette une dentelle de verdure, le printemps pour moi comme pour elle, était encore envisageable.

Je regardai au-devant de moi jusqu'au bout de l'allée, et je ne su pas s'il fallait le prendre pour de la peine ou de la joie : l'allée n'était pas si longue que ça.

Allons, me dis-je, continuons donc de marcher, nous verrons bien après...

C'est une brume perdu ou j'avance.

 

 

X * FEMME

 

- C'était le pays de brumes, des marécages pestiférant semblaient bouillir d'une étrange manière, l'air lourd écrasait mon âme. Comme en songe tandis que je marchais, depuis mille lieux déjà dans cette atmosphère, une vision de plus me vint. Cette vision était particulière, car si par les chemins j'avais vu arbres de toutes sortes, plantes de toutes formes et bêtes de tous poils, jamais homme n'avais encore rencontré.

Celui-ci avait pour peau une armure, pour face un heaume et pour jambe un destrier. Je ne sus si j'eus plus peur pour moi que pour lui-même, mais des paroles alarmantes sortirent de mes lèvres humides comme d'une autre que moi. Il me semblait sur l'instant être pénétré de l'âme d'un de ces esprits des marécages qui rode, en attendant d'être accueilli par le premier animal qui passe et comme le diable en ses hôtes, s'en servir de porte-parole pour le jeter ensuite vide, et reprendre sa route :

"Chevalier! C'est brume perdu que voici.

D'aucun dit par ces contrés : "si vous y aventurez, jamais n'en sortirez".

Or chevalier, m'y voici déjà, cette brume qui m'entoure, c'est moi!"

À cela il me répondit:

"Je le sais demoiselle, et c'est pourquoi je viens vous avertir! Je ne suis pas un, regardez donc mieux mon allure". Alors je vis en effet qu'il n'était pas un, mais une armée de chevaliers, tous à l'armure plus brillante les uns que les autres, comme des anges dans cette brume sauvage. Tous identiques à lui si bien qu'ils ne me semblaient être qu'un.

Si, par mon enfance, on m'avait raconté cela, - et je ne savais en l'instant si je m'en souvenais (si par ailleurs j'avais eu une enfance), - ou bien si, telle une réminiscence, je l'avais toujours su, je leur aurais répondu:

Je l'ai vu, je lui ai demandé qui il était, et il m'a répondu cela:

"Moi? Je suis ta mort, je vais de château en château l'annoncer et je rencontre toujours en chemin ceux à qui je dois l'annoncer, bientôt la tienne viendra. Et derrière, voici mes gens; il y a beaucoup de courtisants qui espèrent mes faveurs Je viens annoncer ta mort prochaine."

"Alors c'est que je vais mourir?."

"Évidemment! Que croyais-tu, tu n'es pas immortelle!"

"Bien sûr, je le savais, j'ai perdu mes dents, en vrai ou en rêve, je ne sais plus... mais dès cet instant j'ai su que j'allais mourir et que mes dents seraient mon cercueil et ma demeure et mes fils...

"Je n'ai cure de tes dents, chacun se fait de la mort l'idée qu'il veut, moi, je ne suis que le messager qui viens l'annoncer."

"Vous arrive-t-il de ne pas rencontrer celui à qui vous deviez l'annoncer?"

" Oui, cela arrive quelque fois, dans ce cas, c'est une mort par surprise, car la mort trouve toujours avant moi ceux qui se cachent ou se perdent. Et tous les croient déjà mort, ou mort par surprise..."

"Oui, même sans vous voir, je savais que j'allais mourir... Vous pouvez donc passer votre chemin et annoncer ma mort et les autres où bon vous semble..."

" Faites bonne route jusqu'à votre mort, noble vierge."

À ces mots, je devinais mieux qu'une certitude que la route qui me restait était la fin.

 

 

PARTIE XI: ALLER JUSQU'A LA FIN

 

XI * HOMME

 

- Il y a sur cette route des troncs d'arbres morts, tant et tant que ça me fait peur. Ces arbres me font peur. Autour d'eux il n'y a rien d'autre, c'est le désert. En réalité, il n'y a rien, c'est le vide, l'absence complète, une forêt de sable... Alors dès que je vois un arbre, ses restes, je me précipite vers lui, à la fois terriblement heureux et terriblement effrayé. Je saisis le briquet qui est dans ma poche trouée, et je m'étonne qu'il soit encore là, après tout ce temps, après toute cette route... Mon briquet est toujours là! C'est un compagnon fidèle que j'ai trop souvent délaissé. Et maintenant il est là et m'aide à me réjouir après tant de pas. Je le saisis et j'allume ce reste de vie, ce cadavre d'arbre mort et sec comme une momie... Et je l'allume. Et quel spectacle, cet arbre dans le désert est plus beau qu'un femme qui danse, un mirage, une orgie toute entière pour mes yeux! Cet arbre mort au milieu du désert revit et me fait revivre. Alors je rie et je danse... Je suis mille convives à un bal et je danse et je célèbre cet étrange spectacle d'une illusion au milieu de nul part. Car ici, c'est nul part. Est-ce une vision de moi-même... Suis-je si vide qu'il me faut un arbre mort allumé au milieu du désert pour me représenter? Est-ce que tout cela est illusion? Est-ce que cela cessera un jour? Y aura-t-il seulement une fin? Oh, comme je le désir... Comme je désir qu'il y ait une fin après ce cauchemar infini, après tout ce que j'ai vu, ces remords qui m'ont suivi, ces angoisses, et le ciel qui aurait pu des millions de fois me tomber sur la tête. Alors ces arbres allumés au milieu de nul part sont pour moi comme un moment de répit. Alors je ne sens plus mon corps usé, mes pieds éclatés, mon âme envolée... Je ne suis plus qu'un fou dansant au milieu de nul part. Alors seulement je ne suis plus perdu, je m'en fou, alors, d'être perdu... ça fait des jours, des mois, des années, peut-être des siècles que je suis perdu, et je m'en fou! Alors seulement compte pour moi d'être ce fou dansant au milieu d'un désert, parce qu'il a perdu la raison, et que la simple vu d'un arbre mort enflammé le réjouit.

Je veux que ce soit mon errance dernière, j'en ai assez vu, mais je continuerai de marcher jusqu'à ce que mon corps soit tout à fait une loque, qu'il se pose comme cet arbre mort au milieu de nul part. Jusqu'à ce que je n'en puisse plus. Je ne compterai plus, ni le temps, ni les lieux, ni moi-même en un lieu. Non, je ne compterai plus pour personne, pour rien au monde, et alors disparaîtront mes angoisses, mes craintes, et mes doutes, et ma folie... plus rien ne comptera, plus rien n'aura d'importance, il me faut juste aller jusqu'au bout. Au bout de rien , au bout de l'infini.

 

 

XI * FEMME

 

- Je deviens forêt, mon corps est tronc à la sève-résine, mes jambes sont racines qui s'enfoncent dans la terre, et mes bras au dessus de ma tête, sont multiples chevelures verdoyantes, échevelées en hiver...

Je me sens si perdue que les seuls mots qui viennent à ma bouches et qui reste au seuil de mes pensées sont  «mon coeur se noie forêt...». Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que mes cheveux vont encore pousser et s'enrouler autour de mon cou. Je ne sais pas, je ne sais même plus ce que cela veux dire, si le sens existe encore, y a-t-il seulement une boussole pour mes mots ?

Je deviens forêt, mon corps est tronc à la sève-résine, mes jambes sont racines qui s'enfoncent dans la terre, et mes bras au dessus de ma tête... J'étais forêt.

 

PARTIE XII: MOURIR

 

XII * HOMME

 

- Ça, y est, je sens que c'est la fin, l'épuisement, quand on a marché tout ce qu'on avait à marcher et que les pieds ne veulent plus avancer. Je sens que je n'ai plus nul part ou aller et que mes pieds refuseraient de toute façon d'y aller. C'est ici que je devrais payer mes crimes. C'est ici que tout s'arrête. Quels crime ai-je commis? Je ne sais plus, peut-être seulement celui d'avoir vécu. En tout cas il faut que je le paye; toute vie sur Terre se paye, rien n'est gratuit, tout est utile. Nous vivons pour servir la vie, et la mort se sert de nous. Mes pieds usés, voilà ce que je lui offre à la mort, les pieds devant, le spectacle de pieds usés, des pieds en lambeaux, secs, cornés, ensanglantés... Mais des pieds qui auraient des tas de choses à dire, car ils en ont vu du pays, ils ont goûté de toutes les terres, touché de tous les bois, humé de tous les airs. Mes pieds s'ils pouvaient parler, il lui en diraient des choses à la mort. Mais, désormais, c'est eux qui sont mort. Et ils entraînent mon corps avec. C'est la mort qui me prendra comme un fleuve, je coulerais vers elle comme sur le fleuve Amazonie, et je reverrais en mémoire toutes les forêts que j'ai vu: le steppes, les taïgas, les maquis et les forêts de chênes verts...

 

 

XII * FEMME

 

- Est-ce là, la nuit juste avant la forêt? Et cela, l'ennuie, égaré dans l'effort? Et pendant que je m'entends dire cela, un aspic d'écorce et de sève ouvre sa gueule béante pour me dévorer...

Je me vois, je suis dans la barque, allongé, je suis morte, mon corps ne respire plus, mon esprit ne pense plus, mon coeur n'aime plus. Et je coule paisiblement. Comment pourrait-il en être autrement puisque je suis morte. Quand on est mort plus rien n'a d'importance. Mon corps peu à peu se dégradera, ma chair, mes organes, ma peau, restera un tant sur cette barque également pourrissante comme un corps de chair, que mes os et mes cheveux, et on me prendra pour une image fugace, un fantôme du passé. Mais en fait, personne ne me verra, ni homme ni femme, que les animaux, les plantes et les minéraux, car ici ne vit ni hommes ni femmes, ces terres sont désertées, ces terres sont trop dures pour les hommes, trop arides.

Et pourtant on m'a dit qu'au-par-ailleurs sont d'autres terres semblables et que des hommes y habitent. Ce sont des hommes durs comme la terre car la terre les a rendu ainsi.

Enfin je peux dire : "Les pieds gonflés, prêts à exploser, à imploser dans les chaussures, là comme deux boulets qu'on ne pourrait lancer. Ils sont lourds et profonds dans la terre, ou bien est-ce la terre qui se fait profonde sous eux? Ils sont notre tombe peu à peu. C'est là, là que va s'arrêter mon chemin... c'est là, ici, que s'arrête mon chemin." Car ici s'arrête mon voyage.

Pour moi rien n'est jamais acquis, ni la vie, ni la mort.

(Nous redeviendrons forêt.)

 

Annexes et bonus pour perdu dans la forêt

 

 

- Noir. Craquement d'allumette, la lumière se fait, une jeune fille est assise à une table, à gauche, elle vient d'allumer une bougie posée sur la table. C'est le commencement. Peut-être une variante de Perdu dans la forêt où les arbres sauvages et brut auraient été transformés en tables et chaises, où tout est fragile et où la lumière peut s'éteindre à tout instant. Peut-être est-ce la femme et l'homme qui se cherchent et qui allument tour à tour la bougie de l'un et l'autre, la voilà peut-être cette rencontre impossible, à lutter ensemble contre la nuit, le crépuscule, l'oublie, le rien, l'inexistant...

Un spectacle fait de noir et de lumière précieuse à la manière d'un tableau de Fantin de la Tour.

 

* * * * *

 

Pour Perdu dans la foret, je veux quelque chose de fragile, de fin, de beau, comme de la dentelle. Je veux une foret qui tombe du ciel, se déroule et laisse passer la lumière à travers ses feuillages de vide. Je veux des rouleaux de nappe blanche en papier cisellé comme des silhouettes d'arbres. Aussi fragile que la représentation théâtrale, capable de se déchirer à chaque instant...et si économique pourvu que ces silhouettes, on les fassent soit-même.

* * * * * * * * *

 

- Les sentiments, ça n'existe pas... Les mots tendres non plus. Ce n'est rien que du vent qui souffle, glacial. J'y croyais avant, je me suis trompé...

 

 

* * * * * * * * *

 

- J'espère que non, que tout va bien...

 

 

* * * * * * * * *

 

- Les jours vont rallonger. Ça me semblait une éternité. La nuit.

Ici c'était la forêt, ça ne l'est plus. Je suis revenu d'entre les morts, et ça ne l'est plus. Il n'y a plus de forêt. Il faisait sombre avant, il me semble qu'il fait jour à présent et que je ne vois rien.

Avouer : que je suis aveugle. Avant je voyais et il faisait nuit. Nuit dehors.

Il y avait des arbres avant, ici, je me souviens.

Maintenant je ne les sens plus. J'ai disparu. Je ne suis plus qu'un paysage sauvage, un souvenir, un objet fragile qu'à tout moment l'on peu chasser. Je suis fragile, chétif.

Je commence à avoir peur dans le noir. Je n'ai pas encore l'habitude, peut-être que je ne l'aurai jamais. J'ai peur d'avoir peur.

Je n'ai pas assez profité de ce qui m'entourait. J'ai l'impression que plus rien ne sent, qu'il n'y a plus de saveur, que le monde s'est éteint en même temps que l'obscurité est venue. J'ai peur de tout oublier. De ne plus me souvenir. Je voudrais penser un peu tous les jours pour me rappeler. De toute façon il fait noir et il n'y a plus rien à faire. Peut-être survivre. Je ne sais pas si je veux survivre. Je ne sais pas si mon corps, mon instinct, veulent survivre. Je vais devoir me battre pour mon dernier choix, celui de ne plus vivre.

 

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