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L'éternelle heure du thé

Textes, théâtre et poésie de L.H.C. (Tous droits réservés)

XIX) Le Retour d'Ulysse

LES DÉSILLUSIONS DU TEMPS RETROUVÉ

 

 

XIX) Le Retour d'Ulysse

 

Que fais-tu ici, à me surprendre comme ça, je ne suis même pas

préparée ? Tu aurais dû me prévenir que tu allais arriver, que je me

prépare, que je me poudre, que je me parfume, que je m'habille

convenablement pour te retrouver. De quoi ai-je l'air, vêtue ainsi, les

cheveux en désordre ? Tu aurais pu envoyer un messager, pour que je ne

te reçoive pas ainsi, confuse et honteuse. Et peut-être changée, mais toi,

je te reconnais, tu as si peu changé, du moins, en apparence. C'est

comme un vase cassé, on croit que les morceaux peuvent s'assembler,

alors que les dommages du temps sont irréparables.

Ulysse, je t'ai attendu toute la journée, j'ai passé ma journée à tisser, à

broder, à mentir. Je ne savais pas si tu allais revenir. Je leur ai dit que tu

allais revenir, et pourtant je ne savais pas. En vérité, cela fait des jours

que je t'attends. Mes mains ont dû vieillir, je ne sais pas trop. Mes

cheveux étaient bruns autrefois, je n'ai pas trop fait attention, mais ils

doivent être moins doux ; peut-être même sont-ils déjà gris. C'est le prix

à payer pour une trop longue absence. Je ne suis pas sûre moi-même que

mes mains sachent encore te caresser, je ne sais pas si je pourrais encore

te plaire. Le temps a passé, tu sais. J'ai peut-être changé moi aussi. En

fait d'une journée, c'est vingt ans qui ont passé. En vingt ans, on peut

changer, tu sais. Je ne suis peut-être plus tout à fait la même que dans tes

souvenirs ; et toutes ces aventures ont bien dû te changer aussi. Mais tu

es et là, après avoir goûté toutes ces peaux, tu reviens à la première.

Elles ne t'ont donc pas suffit, toutes ces sorcières? Ni leurs bras, ni leurs

caresses, ne t'ont retenu. Elles t'ont perdu dans des labyrinthes, changé

en porcs, charmé tes oreilles, et tu reviens à moi?

Je ne suis qu'une femme, Ulysse. Il fut un temps, c'est vrai, où tu me

voyais comme une déesse. L'amour cesse quand une femme redevient ce

qu'elle est. Les dieux sont hauts, et je suis sur terre, dans cette maison où

tu me vois ; cette maison, qu'il y a un temps, nous pensions être la nôtre.

Cette maison, j'y ai vécu sans toi, peuplant ces espaces vides de visions

et de fantômes de toi. Au fond, que tu sois ici, ne me surprend même

plus.

Il était bien long le voyage, et pourtant j'ai l'impression que c'était hier.

Je me souviens encore des jours que nous avions passé avant ton départ.

Ce furent des jours heureux. Je ne crois pas que nous puissions en

refaire autant. Nous ferions semblant. Et pourtant, tous les jours, je n'ai

pensé qu'à toi, à ton retour. Ce que je dirais en te voyant, comment je me

préparerais; tu vois, cette robe suspendue au mur, c'est la tenue que je

voulais porter pour toi ; il y a longtemps qu'elle est là et t'attend. Je la

contemple chaque jour en pensant à toi. Et voilà que tu es là, et que je

dis n'importe quoi, que mes mains tremblent, et que je ne sais que faire

pour t'accueillir ; et je ne suis même plus sûre d'être heureuse de te voir

ici. À force d'attendre si longtemps quelque chose, il est parfois plus

agréable que cela n'arrive jamais.

Maintenant, Ulysse ; maintenant je ne t'en veux plus. Chaque jour, je te

pardonnais et t'excusais, maintenant que tu es là, quelque chose en moi

veut te faire payer comme une dette toutes ces années d'absence à mes

côtés.

Sois tranquille, je ne t'ai pas trompé, ils étaient nombreux, pourtant, les

hommes à ma fenêtre. Et même encore aujourd'hui, alors que je ne suis

plus la même que dans tes souvenirs, il y en a encore à qui je plais, à qui

je pourrais plaire. Non, je ne t'ai pas trompé, eux dans mes bras, c'est

encore à toi que je pensais ; attentionnés et doux, c'est à l'absent que je

me vouais. Pas un n'a su me détourner de toi; mon corps las t'appartient,

et tu n'en voulais pas. L'odeur de leurs peaux sur la mienne me dégoûtait,

c'est la tienne que je cherchais. Leur corps contre le mien me rappelaient

combien j'aimais le tien, et le goût de leur langue dans ma bouche,

langue si maladroite comparé à ta tendresse, était du poison dans ma

bouche. Il fallait bien vivre pendant que tu n'étais pas là, le jour avec

mes mains, la nuit avec le reste de mon corps. Pourtant ces mains que tu

vois, Ulysse, n'aiment que toi et sont tienne. Tu n'as pas le droit de m'en

vouloir, Ulysse, on a pas le droit d'en vouloir à une femme qui nous

aime et que l'on a quitté. Tu es là, et peut-être que le monstre à cent bras

et cent jambes s'en ira en te voyant. Peut-être sauras-tu le faire fuir,

sauras-tu tout faire pour le combattre?

Et de ce monstre que je n'ai connu que par ton absence? Avait-il mille

jambes et mille bras lui aussi? Te rappelait-il que j'étais ici, loin de toi?

Pensas-tu souvent à moi? Comme tu dois être déçu de voir ce que je suis

devenue sans toi. Peut-être si tu étais resté à mes côtés n'aurais-tu vu de

différence, j'aurais vieilli aux tiens et nous n'aurions pas vu de

différence. Mais le temps a coulé comme un fleuve entre nous. Est-il

seulement possible de le traverser? Sais-tu nager, Ulysse? Pour toi, je

crois que je saurais. Mais si nous traversons tous deux la moitié de ce

fleuve, nous serons au milieu du courant; ou bien l'un de nous doit

traverser pour aller sur la rive de l'autre, alors cet autre pourra-t-il

l'accepter? Je ne parle pas tant de volonté que de capacité.

Et qu'adviendra-t-il de nous si tu restais après être revenu. Notre histoire

est digne des légendes, et pourtant nous ne serions qu'un vieux couple

passablement aigri et désuni, qui se contenterait l'un de l'autre après

avoir été voir s'il y avait mieux ailleurs. Un époux volage qui ne savait

s'attacher au foyer, une épouse contrainte de se satisfaire d'autres corps à

défaut d'avoir le tien. Beau tableau que le nôtre. Et il nous faudrait vivre

ainsi, par défaut, parce qu'on à fait le tour ailleurs, que l'on commence à

vieillir et que bientôt il n'y aura plus de monstre à combattre, la retraite,

Ulysse, la retraite du monde, parce que plus rien d'autre ne veut de nous

que nous. Parce que tes cheveux se font gris comme les miens, que les

voyages te fatiguent et que nous n'avons plus qu'à attendre la mort.

J'ai été naïve, Ulysse, j'ai cru qu'à ton retour tout reprendrait comme

avant, mais les années parcourues nous creusent et nous éloignent, on ne

peut remonter le cours du temps comme si nous n'avions pas changé. Il

vaut peut-être mieux que tu partes, Ulysse, sinon que diront les gens,

que nous sommes une bien triste paire de vieillards qui attendons la

mort ; c'est ça Ulysse, veux-tu attendre la mort avec moi?

Si tu restais, nous serions risibles. On ne recolle pas les vases cassés.

Non, nous n'avons plus rien à faire ensemble, nous n'avons plus rien à

nous dire et nous n'avons pas même l'envie de nous raconter nos

périples. Il vaut mieux que tu partes, Ulysse.

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