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L'éternelle heure du thé

Textes, théâtre et poésie de L.H.C. (Tous droits réservés)

Fantasme-souvenir d’Alice Zéniter

Le lycée est une grande plaine ; deux stades côte à côte séparés par une rangée d’arbres. Tout autour, il y a des bâtiments en bandeaux typiques des années soixante-dix et de l’influence lecorbusienne. On y trouve un grand internat, une piscine et un autre stade sur l’arrière, puis des champs à perte de vue. En face, il y a des pavillons, un centre Leclerc où je vais me ravitailler, pour le quotidien et pour les jours où je ne mange pas au self.

Je suis une élève moyenne, mais très atypique. Je ne suis pas la seule. Certaines portent des pantalons vert fluorescent et le style gothique fait fureur. Tout ce foisonnement de personnalités dénote avec la petite ville tranquille et paysanne où nous sommes. Hors de ce lycée-ville, les gens sont plutôt conservateurs et étriqués. Au-delà, la campagne et l’élevage de chevaux règne.

C’est pourtant dans mes souvenirs trois années où j’ai appris le bonheur. Celui d’être tolérée par les autres comme je suis – de mes premières belles rencontres humaines – bonheur de me consacrer à l’étude et à la créativité avec dévouement. Lors des trente minutes de bus que j’effectuais deux fois par jour, j’avais toujours un roman ou une méthode Assimil – ce n’est que bien plus tard que je me résignerai à ne pas être douée en langues. Deux soirs par semaine et le mercredi après-midi, je complétais mes cinq heures d’arts plastiques par des cours du soir dans le centre d’art contemporain peu éloignée de la maison de ma mère.

Alice Zéniter a une ou deux années scolaires de plus que moi. D’elle, j’ai le souvenir d’une jeune femme impressionnante de douceur et d’énergie. Toujours vêtue de noir et de dentelle, cachant une jambe boiteuse sous d’ample jupes de tissu. Les yeux pétillaient, la bouche très charnue souriait souvent, des cheveux noirs crépus attachés en chignon, un foulard sombre enroulé autour du cou, comme pour se cacher. Elle aimait la culture, la littérature et écrivait.

Dans cette petite ville provinciale, les films qui sortent avec plusieurs mois de retard – et en version française – dans le cinéma à trois salles du centre-ville sont un événement. Nous avions été très marquées par les sorties des Tim Burton – c’était encore la bonne époque de ce réalisateur, avec des merveilles comme Big Fish – et le premier volet du Seigneur des Anneaux adapté en film. Alice avait eu la gentillesse de prêter son coffret de DVD de la communauté de l’anneau, et j’avais pu voir le film en version originale sur mon gros ordinateur à tube cathodique. J’avais probablement gardé quelques mois le petit coffret orné d’un post-it jaune où était marqué le nom d’Alice Zéniter. Quand je me souviens d’Alice Zéniter, c’est à ce coffret que je pense.

Il m’a fallu quelque temps pour associer les livres de la rentrée littéraire avec cette jeune femme. Que de chemin parcouru en dix ans. Dans une ville de province comme celle-ci, on n’imagine pas que les gens puissent devenir des auteurs à succès, surtout en cette époque commerciale où le rapport au livre est devenu banal et mercantile.

L’auteur de Jusque dans nos bras et de L’art de perdre avait été dix ans auparavant cette jeune femme qui hantait en même temps que moi le grand lycée de campagne. Elle avait rencontré la chance et le succès dans un monde très difficile, avait fait Normal Sup, enseigné à Sorbonne et en Hongrie. Bref, un parcours brillant loin des chevaux et des champs.

Bien sûr c’est un parcours de quatrième de couverture, Normal Sup ne doit pas être si épanouissant, la Sorbonne compte autant de bons enseignants que de mauvais et le vernis ôté, ne doit pas être plus reluisant qu’un établissement provincial, l’enseignement du français en Hongrie doit connaître aussi ses lots de précarités – au hasard de la vie, des envies de fuir.

De mon côté, je peine difficilement à terminer une thèse sur un théâtre de marionnette – le milieu universitaire ne semble pas la séduire davantage, elle a écrit Juste avant l’Oubli. J’enseigne un peu dans une université de province, je m’égare en niant ma créativité. Je suis éclatée entre ma fécondité bridée et le savoir universitaire castrateur. Elle est devenue une icône du mois de septembre, une Amélie Nothtomb.

Sur les images, elle est parfois superbe et très femme, parfois maladroite et authentique. Sa coupe de cheveux trahie son instabilité émotionnelle, long, court, le plus souvent en désordre. Cette tignasse indomptable contraste avec la rigueur de l’écrivain normalien. Elle a sans doute pris et perdu du poids, ses joues sont moins rondes, joliment creusée. Ses yeux paraissent plus grand. Son sourire garde encore cette douce timidité.

La photographie la plus impressionnante la représente devant un grillage, au jardin du Luxembourg1. C’est la période du carré court avec raie sur le côté – de loin la coiffure la plus adaptée à son visage désormais plus mince ; c’est une très belle femme, rayonnante et froide à la foi, presque fatale. Dans sa vie également, elle semble plus sereine, elle a quitté l’instabilité parisienne pour la Bretagne. Elle avoue n’avoir jamais su où se poser. Sa physionomie, son corps, ses cheveux, trahissaient ces mouvances. Sa littérature en quête de savoir semble un peu plus sûre, les recherches identitaires la traverse dans le corps et dans les mots.

Bientôt, elle aura le Goncourt. Mais est-ce que cela signifie encore quelque chose ? Comme une thèse de doctorat est un objet vide, un diplôme sans valeur. Les amoureux de la culture, parce qu’ils ont lu Simone de Beauvoir et d’autres vieux héros trop tôt, sont confrontés à la désillusion d’un monde où un livre est un objet d’apparat – « Tiens, vous avez lu le dernier Nothtomb ? Il est fan-tas-tique ! » – et où le temps passé à se cultiver est sommé d’être le plus court, pour obtenir un diplôme qui ne sert… à rien.

Loin de la scène nationale de province, nous avons toutes deux gardées l’amour du théâtre. Mon théâtre est dans l’ombre, peut-être n’est-ce pas plus mal. Le sien est vivant et est confronté à ce monde contemporain qui croit ne plus avoir besoin du théâtre.

J’hésitais à prendre ses ouvrages à la bibliothèque, mais je me connais bien, je ne sais pas si je lirais ses romans en une semaine ou en deux ans. Alors je les ai achetés en ligne comme à mon habitude, des livres d’occasions déjà patinés par les émotions. Et je lirai les mots qu’elle a mis sur les dix ans qui ont passé…

 

1 2017. © Lewis Joly / JDD/ Sipa http://culturebox.francetvinfo.fr/livres/romans/alice-zeniter-laureate-du-prix-des-libraires-de-nancy-262023

 

 

Ps : je me souviens maintenant, il ne s'agissait pas d'Alice, mais de sa sœur Elise. La patine du temps amalgames les sensations.

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