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L'éternelle heure du thé

Textes, théâtre et poésie de L.H.C. (Tous droits réservés)

Le Paris d’H***

H*** vit à Paris dans un petit appartement de neuf mètres carrés, dans le neuvième. Il vit dans la rue où Zola trouva la mort, du fait d’une cheminée mal entretenue. En face de chez lui, un restaurant japonais, le même nom que la maîtresse d’Alexandre Brandy dans son premier roman. À Côté, un bar qui porte le numéro de la rue. H*** dit que les bières n’y sont pas chère, mais qu’elles sont coupées à l’eau. À deux pas, c’est le métro place de Clichy. Une statue plus sobre – ou une place – que celle de la place de la république. Autour des commerces et des cafés sans importances comme il y en a partout ailleurs, mais c’est différent. Tout près il y a la rue Blanche, la place Blanche, ce mélange un peu sulfureux pour touristes, fait des restes des cabarets montmartrois et des maisons légères de Pigalle. Entre les deux, il y a la rue Ballu, où trône largement la SACD. C’est aussi la rue où les Nabis dirigèrent un théâtre de marionnette avec Alfred Jarry au domicile du compositeur d’Opérette Claude Terrasse, j’y vais souvent pour voir la plaque commémorative, et approximative, rappeler que sur cet immeuble reconstruit en 1932, Jarry fit représenter Ubu roi par des marionnettes. C’est à deux pas de l’église de la Trinité ou Claude Terrasse était organiste, à deux pas de Saint-Lazare aussi, qui est la gare que j’emprunte pour rentrer chez moi. Elle a longtemps été défigurée par des travaux. Enfant, je ne me souvenais que de la sculpture faite d’horloges noir. Je me souviens aussi des interminables promenades que je faisais avec mon père sans presque jamais prendre le métro, les pieds douloureux à la fin de la journée, nous terminions notre périple dans la Fnac face à la gare, où je repartais avec quatre ou cinq livres.

Le Paris dont rêve H*** n’est pas le Paris qu’il vit. Paris est cher pour les rêveurs. Il rêvait des excentricités d’un Alexandre Brandy, des fêtes sans jours dans le marais. Il peine à payer ses études, trouve plusieurs emplois, rencontre des garçons pas sérieux. H*** rêve de la vie d’un prince, de gagner 4000 euros par moins (un prince modeste en somme), et d’aider sa famille et ses proches. Il rêve de passer des soirées sans compter entre l’Enchanteur et Rosa Bonheur, il rêve de ne pas compter l’argent pour les courses, pour le prêt qu’il doit rembourser.

L’appartement sous les combles n’est pas grand et souffre du moindre désordre. H*** affirme ne pas lire assez, les livres ne sont pas absents de ce minuscule appartement. Il réussit à apporter à cet espace exigu une ambiance chaleureuse faite de parfums – il me fait toujours découvrir des senteurs envoûtantes qui me réconcilient avec les parfumeurs pour homme, Fugue à Paris de Fouquet’s, Encens et fèves Tonka de Fragonard – des bougies, ses beaux vêtements de Dandy, et son fidèle compagnon Félin, Marcus, qui tel un amoureux idéal, se complaît dans cet espace douillet, ne se plaignant jamais, chaleureux avec les gens de passage comme avec son hôte, ne refusant pas un câlin le matin. Marcus est mieux que la plupart des hommes que rencontre H***. Ces hommes semblent perdus, rarement sensibles et romantiques. H*** s’accommode et rêve. Les amis aussi sont décevants, peu fiables et querelleurs, il heurte la sensibilité et la finesse d’H***.

H*** n’a pas son pareil pour enchanter le quotidien. Même quand il est préoccupé par un rendez-vous galant, contrarié par un amoureux indélicat, il sait inventer une promenade où l’on pic-nique aux Tuileries, une soirée merveilleuse dans le restaurant des Bains-Douches, un verre en terrasse avec un chanteur lyrique. Tout oscille avec l’envie de clinquant et la noblesse de la culture. On va s’amuser à chanter plus ou moins juste à l’Enchanteur – H*** a une très belle voix et chante parfois dans la rue avec moi en marchant, les gens devraient chanter plus souvent, ça rend heureux – et m’accompagne dans le fumoir du Duplex – j’apporte mes cigarillos tout exprès moi qui ne fume pas, car j’apprécie de bavarder avec de très beaux profs de français. H*** trouve le public du Duplex trop vieux, ce sont souvent des hommes de la quarantaine et plus, mais il y a aussi des jeunes de son âge. Parfois les soirées y sont très surprenantes. L’Enchanteur est fréquenté par un public moins adepte de culture, l’ambiance est y festive et bon enfant. La musique des lieux gays est meilleure qu’ailleurs, à croire que les hétéros ne savent pas s’amuser.

Le H*** de Paris ignore la mixité culturelle, il en est lui-même issu, Marocain musulman non-pratiquant, il vit et pense à l’européenne. Il ne voit pas Barbès, les familles africaines qui jonglent avec le toucouleur, le manioc, les odeurs du curry et les prostituées de la rue Labat. Le Paris d’H*** c’est Madame Arthur tous les vendredis soirs, des amants rencontrés la veille au soir sur internet, l’envie d’une histoire sérieuse, et les désillusions de la misère humaine.

Un jour H*** retournera probablement en Province, vivra dans un espace plus grand, cultivera un jardinet, rencontrera peut-être le grand amour, ou plusieurs - soyons modernes - et reviendra de temps en temps revoir ses amis parisiens pour d’interminables soirées de folie.

 

 

 

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