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L'éternelle heure du thé

Textes, théâtre et poésie de L.H.C. (Tous droits réservés)

Mon voisin l’accordéoniste

Ça y est, j’ai enfin trouvé le courage – ou un état d’agacement pas trop agressif tout de même – de descendre, pour demander à l’accordéoniste de jouer moins fort. Ce n’est pas celui avec sa femme, ce matin, c’est l’autre. C’est un type pas méchant.

Je suis pas sûre qu’il m’ait comprise. En deux temps, il m’explique qu’il ne parle pas bien français (je l’avais bien compris). Qu'ici, c'est sa maison. J’essaye en anglais et en espagnol (pourquoi on apprend pas le roumain à l’école ?). Je chante avec lui (si, si, je connais par cœur son répertoire, tu parles depuis plus de deux ans, j’ai eu le temps de ne pas me faire au charme de la cumparsita, des toits de Paris, de l’histoire d’un amour, et de padam padam, nan y’en a pas d’autres, si, la danse des canards pour les enfants, mais il la fait moins ces temps-ci). Avant, j’adorais écouter les musiciens dans le métro ; maintenant, je me sens comme chez moi.

Il me dit qu’il veut prendre une douche (vous me connaissez, j’ai presque envie de dire oui, mais je réfléchis et je me dis que c’est pas mon boulot, je suis pas mère Theresa). Un café (ça je peux, j’ai des gobelets en plastique, du café en poudre). A lui descendre quand j’aurais besoin de lui demander de jouer moins fort, ça fera passer l’addition. Au passage il me demande si j’ai un copain, bizarrement, il parle bien français pour dire ça (bah voyons, tu veux pas que je t’épouse pour les papiers et que je te fasse une douceur au passage, comme ça avec ton charme étranger et ta crasse du voyage). J’ai toujours eu un succès fou avec les clodos et les mendiants.

Je lui dis que c’est très bien de jouer (au moins il essaye de faire quelque chose). Il doit quand même sentir que j’en ai un peu marre. Il me sert la main chaleureusement (technique d’apitoiement ?). Peut-être qu’il sent un peu la transpiration alcoolique, chacun ses petits plaisirs après tout.

Je lui demande s’il ne se lasse pas de jouer toujours la même musique, là, il ne comprend pas, il me regarde avec des yeux de perruche attentive. Question trop audacieuse. À ses pieds, une cagette avec pas plus de cinq euros. Me pourrir la vie pour dix euros par jours ?

L’accordéon c’est sept jours sur sept, de 10h00 à 18h00. Des horaires de bureaux quoi, mes horaires de travail aussi. Depuis plus de deux ans, je n’ouvre plus les fenêtres en journée l’été. De toute façon, ce n’est pas la peine, je l’entends très bien du quatrième étage, les fenêtres fermées. Même avec des écouteurs sur les oreilles ou la radio à fond. Même quand il ne joue plus, je l’entends encore dans ma tête, et je fredonne son tango. Visiblement, le repos mental, ce n’est pas pour moi. Cela doit être un des supplices de l’Enfer : Devoir terminer une thèse avec un accordéoniste tzigane en bas de chez soi.

J’ai imprimé en trois langues « moins fort (merci) » sur une feuille (au hasard arménien, estonien et roumain) et la partition du fabuleux destin d’Amélie Poulain pour accordéon (mais je me doute que c’est inutile, il fait ça à l’oreille).

Je lui avais préparé un café pour lui apporter la feuille, mais il s’est déplacé un peu plus loin de manière auditivement acceptable. Tant pis, ce sera la prochaine fois, car je ne doute pas qu’il recommencera. Et je lui demanderai son nom aussi, c’est plus humain (mais je serai ferme, faudrait pas qu’il croit que je le drague) j’essaye juste de bosser.

Je vous laisse, je profite de la minute de silence.

Les frères Cuvelier

 

 

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