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L'éternelle heure du thé

Textes, théâtre et poésie de L.H.C. (Tous droits réservés)

Celui qui voulait tuer le premier rêveur d'amour

Par jalousie, par vengeance aussi, le poète se fait son nid d'un destin qui n'aurait pas du être le sien. Il choisit la lutte pour cause et s'en prend à ce mal qui ronge les hommes.
Tous, de ceux qu'il renie, se retournent contre lui et le lapident dans un dernier effort.

 

I) le réveil, la révélation

II) la confrontation aux siens, l’incompréhension

III) la seconde révélation du Destin (apparition) et de son but

IV) l’accomplissement inéluctable des vœux du Destin

V) l’échec solitude >confrontation à la cellule familiale > monde du travail >rencontre avec les grandes puissances >destruction des théories et des luttes / écrasement par la vérité

 

Giuseppe Antonio Petrini, Le Sommeil de Saint Pierre, H. 85cm ; L. 1,15m, 1730.

 

Personnages :

* Celui qui voulait tuer le premier rêveur d’amour (lui)

* Son père

* Sa mère

* Sa sœur

* Dieu

* Le diable

* Le Destin

* Sa secrétaire

* Le pêcheur

* L’artiste

* L’avocat

*Un autre ?


 

I) le réveil, la révélation

Il se réveille d'un cauchemar, soudain tout est clair en lui, le destin fait de lui un poète, il sait qu'il ne pourra lutter contre la volonté du Destin. Il sait aussi qu’il devra se retourner contre sa famille, incompris et il sait enfin qu'il devra tracer lui-même son sentier, et choisir ses pères.

— On ne peut pas construire quelque chose avec une personne si l'on en aime une autre. On ne peut pas mentir un à autre quand son cœur est plein de l'un. On ne peut pas faire des projets. Faire l'amour avec lui en repensant à celui qu'on aime. On se rend malheureux à faire semblant, à se mentir à soi-même…On ne choisit pas d'aimer, ni d'être aimé ou non. On ne choisit pas. Mais on ne doit pas faire souffrir pour autant, ni soi, ni un autre, ni celui qu'on aime, qu'il nous aime ou pas. Et pourtant, je ne sais pas s'il m'aimait, mais je sais que c'est lui que j'aimais. Je sais pourtant que même s'il m'avait aimé, j'aurais été malheureux, j'aurais souffert. Et pourtant je souffre de l'aimer, je souffre qu'il ne m'aime pas. Mais c'est peu être mieux ainsi de l'aimer sans qu'il ne m'aime plutôt que de souffrir de l'aimer et d'être aimées de lui. De l'aimer et d'en être aimé sans qu'entre nous le bonheur soit possible. Y a-t-il des amours heureuses ? À cette question Aragon a répondu non.
Et je sais au fond qu'il ne savait pas comment s'y prendre pour m’abandonner, qu'il ne savait pas s'il m'aimait et qu'au fond cela voulait dire qu'il ne m'avait jamais aimé, qu'il avait seulement voulu y croire, qu'il avait confondu amour avec désir parce que cela rime parfois. Je ne sais pas pourquoi les Hommes cherchent-ils avec tant de désespoir l'amour. Pourquoi enfin chercher ce qui ne dépend d'aucune volonté, ce qui vous prend comme une maladie incurable et qui enfin détruit votre vie, annihile tout autre possible. Est-ce que cette obsession de l'amour relève d'un fait de société ? Ne savent-ils pas que cela fait souffrir ; même quand deux personnes s'aiment ou le croient ? Est-ce une mutation de ce court instant nécessaire à la reproduction que nous aurions imaginée possible pour toujours et que nous aurions gardé précieusement dans notre univers mental comme un mythe, comme Jésus marchant sur l'eau? Et qu'est-ce qui serait arrivé si on ne l'avait jamais inventé ? Et qui l'a inventé le premier parmi les Hommes, qui a rêvé de ce mal le premier ? Parce que les animaux, eux, ne connaissent pas cet amour que nous sous-entendons, non, eux, ils connaissent l'amitié, la haine, le respect mutuel, l'attachement, font le choix de s'associer avec un autre congénère avec qui ils s'entendent assez bien pour mieux survivre. Mais d'où vient ce mal qu'est l’amour. Ce cancer de l'âme, qui, comme une gangrène vous ronge de l'intérieur et va pourrir le reste de votre corps en s'attaquant au système central, de là où toute vie part. Pourquoi portons-nous ce poids, et pire, pourquoi considérons-nous ce mal comme un bien ? Par quel tour de passe-passe, par quel enchantement sorcier, sommes-nous portés à croire que notre pire souffrance est un bien ?
Voilà ce qui conduit notre espèce à sa perte. Un ennemi des Hommes ne s'y serait pas pris mieux pour nous éradiquer, pour nous faire souffrir là où les mots ne se trouve pas, là où il n’y a pas de plantes ni de vrais mots pour apaiser le néant qui s'installe en nous.
Si je trouve celui qui a inventé l'amour, celui qui dans ces rêves de chien galeux en a fait le songe le premier. Celui qui s'est réveillé un matin en sachant qu'une chose nouvelle existait et qui sans savoir s'il s'agissait d'un bien ou d'un mal, s'est pris par hasard au coin d'une rue à l'éprouver pour un autre. Et que ce fait mystérieux soit raconté et colporté comme la peste où l'aveugle ayant retrouvé la vue par les mains d'un passant. Il n'y avait qu'un mal en réalité dans le coffre de la pauvre femme, d'une Pandore ou d'une autre, tous les maux auraient suffi en réalité à notre bonheur, tous les maux sauf celui-là. Si l'on s'était contenté d'un instant sans vouloir le garder pour toujours ? Eh bien les dieux ont exaucé nos vœux, et nous voilà sur les routes, traînant notre fardeau, incapable de trouver un seul lieu de repos pour nous reposer de notre épreuve, pas un lieu où l'on puisse oublier le mal autrement qu'en y pensant sans relâche. Nous sommes ainsi les esclaves du rêveur qui sema en germe, son rêve prophétique et notre malheur à tous.
Ah, si seulement je croise le premier qui a fait ce rêve et qui a eu le malheur de le raconter à un autre que lui-même, celui-là je l'étrangle de mes mains ! Mais le mal est fait. Même si je le croisais et que je le tuais, le cancer continuerait de se propager. Il ne s’arrêterait pas avec la mort du premier qui a fauté. Le mal est fait et l'indicible se répand. Nous mourons tous dans la souffrance et l'amour.
Et dans le jardin Éden ? Ève et Adam, étaient tranquilles, était heureux. Ils ne s'aimaient pas ni ne savaient ce qu'était l'amour mais ils étaient heureux. Quand ils avaient envie l'un de l'autre, ils faisaient l'amour, et ils vivaient heureux chacun de leur côté en partageant quelquefois de bon moment ; mais c'est tout. Et voilà qu'un jour poussa un pommier, et poussa dessus une pomme. Pourquoi fallut-il qu'un pommier pousse avec dessus une pomme ? Personne ne le sait. Et il fallut qu’Eve ou Adam passa devant et qu'au même moment un serpent s'en mêla. Et voilà, le mal était fait, la pomme était croquée, elle semblait bonne, mais elle laissait un goût amer dans la bouche dont on ne pouvait se débarrasser, c'était l'amour. Voilà l'amour comme une pomme bien mûre qui croît en nous, se loge dans la gorge, ramifie nos pensées, étouffe notre cœur et enfin nous fais mourir. Est-ce que nous mourrons parce que nous aimons ? Est-ce que nous mourrons d'avoir aimé ? Est-ce que nous mourrons d'avoir aimé et de n'avoir pas su en guérir ?
En tout cas, dieu les a bien eut, nous a bien eu. Il n'a pas trouvé mieux pour punir Adam et Eve que de les faire mourir d'amour. C'est qu'ils étaient destinés à l'immortalité ces deux-là ! Et dans le bonheur par-dessus le marché ! Et nous qu'est-ce que nous avons ? Nous avons la souffrance, oui, nous avons la souffrance et l'amour et la mort. Beau couple de cocu que ces trois-là ! Mais il y en a tout de même pour vanter l'amour. Et le plus drôle c'est qu'on a vanté l'amour à tout le monde pour remédier à la souffrance, et qu'on craint la mort. Mais ça ne peut pas aller comme ça ! Ce n'est pas une affaire, ça ! L'amour qui cause la souffrance ne peut aller qu'avec la mort. Et sans amour pas de vie, et sans vie, pas de morts. Qu'est-ce qu'on croit ? Qu'on peut se passer de l'un d'eux par crainte ou par passion ? Mais quelle gageure ! Qu'on me le présente celui qui n'a jamais aimé, ou rêvé d'amour, parce que c'est pareil, c'est qu'il est déjà en lui porteur de la chose. Qu'on me le présente celui qui ne souffre jamais, qui sait ce que c'est que le bonheur sans nuage, parce qu'il n'y a pas de bonheur s'il y a souffrances. Et qu'on me le présente celui qui n'est jamais né, parce qu'il ne mourra pas ! Ça je vous le dis qu'il ne mourra pas : il n'est jamais né. Mais il n'existe pas.
Alors, est-ce que ça vaut vraiment le coup d'exister, vous qui êtes là et qui pouvez me le prouver de votre seule présence ? Est-ce que ça vaut vraiment tout ça l'amour ? Et est-ce que mourir, ça vous dérange tant que ça, hein ? Imaginez un peu. Mettre un terme à votre souffrance. Dévorer la mort avant que le cancer-amour ne vous dévore, ou se laisser dévorer par le cancer et en mourir tranquillement, et presque habitué aux souffrances avec ça. Mais l'habitude ? Non. Non, on ne s'y fait jamais. On se réveille chaque matin plein d'espoir, même quand on sait qu'il y a la mort au bout du chemin. On se réveille chaque matin, et on s'émerveille de souffrir, de souffrir encore, de souffrir autant. On disait hier qu'on ne pourrait pas souffrir davantage, et pourtant le lendemain on souffre plus et avec passion, on y prend presque du plaisir à s'émerveiller de souffrir. Et puis on aime, on souffre d’aimer, de vivre, de vieillir, de mourir, de n'être pas encore mort. On aime fort à en mourir et on s'émerveille d'aimer davantage le lendemain. On aime une fois, on aime mille fois, mais c'est toujours le même amour qui nous prend, c'est le premier qui nous manque et qu'on recherche partout alors qu'il est en nous et qu'il nous tue. On les aime tous mais c'est le premier qu'on aimait, comme une drogue, c'est quand le cancer s'installe avec ce qu'il a d'exaltant et de nouveau dans la souffrance, qu'on le sent vraiment nous tuer. Après c'est tout juste si on s'habitue. Mais on jouit de souffrir, on aime ça, l'idée qu'on va souffrir d'aimer, et aimer de souffrir, et qu'après avoir souffert et aimer on va mourir. Mais on a peur. On vit déjà et on aime, et on souffre, mais on a quand même peur et c'est peut-être ça souffrir. Et c'est peut-être avoir peur, aimer. Et c'est peut-être aussi avoir peur : mourir.
Et on se dit en passant dans les allées fleuries de larmes et de regrets, des « si ça avait été » mieux que des « il était une fois », parce que les « il était une fois », ça ne marche qu'une fois, après c'est foutu. Eh bien en marchant le long de ces tombes fraîches et blanches, trop petites pour être des tombes, où le lierre est plus vieux que l'âme qui s'y repose… eh bien on se prend à penser qu'ils ont de la chance d'être mort si jeune, de ne pas avoir connu assez l'amour qui tue et la souffrance qui fait aimer. Et les larmes que l'on pleure ne sont pas pour eux, car ce n'est pas leur mort que nous pleurons, c'est d'être, nous, encore en vie et de les voir partir et de les envier, eux parti si tôt qu'ils se souviendront à peine d'avoir connu et l'amour, et la souffrance, et la mort. Et nous pleurons sur leurs tombes comme si elles avaient été la nôtre. Et nous pleurerons de souffrir, d’aimer et de mourir. Et nous vivrons quand même, et nous aimerons en cherchant à l'oublier et en y pensant davantage, et nous mourrons d'épuisement, d'avoir aimé et d'avoir souffert d'aimer.
Mais qu'est-ce que je dis ?… Que dis-je ? On dirait qu'une force me possède et me fait dire de telles sottises. On tire une ficelle ici et je dis cela, on tire une autre ficelle par là, et je fais ceci… Ne suis-je pas maître de mon destin ? Ne suis-je pas à ma place dans cette cage dorée, avec ces parents qui m'ont fait et cette sœur qui de l'amitié fraternelle ne connaît plus que le dédain ? Je ne veux pas me risquer sur les routes, je suis paresseux et j'en suis fier. Tu entends Destin, je ne suis pas ce que tu veux faire ! Je ne serai pas ce que tu veux faire de moi ! Tu crois peut-être qu'il te suffit de te pencher sur le berceau étiré d'un homme pour le cueillir et l'arracher ? Tu es un voleur Destin, ceux que tu voles ne sont pas les tiens ! Il y en a pourtant des milliers qui rêve devant les grilles closes de ta demeure, et qui s'oublie à en mourir. Et toi pendant ce temps-là, qu'est-ce que tu fais ? Tu vogues ici et là, comme un gitan de fortune, à piller le bien des autres, à enrôler ceux qui ne t'ont rien demandé…
(on ne sait pas s’il est conscient d’inventer son Destin, mais à force de s’adresser à lui, il va finir par y croire et son destin va prendre vie.)
Tu entends Destin ? Je vais le trouver celui qui le premier à rêver d'amour ! Et je vais me venger, et je vais venger avec moi tous ceux qui ont souffert ! Je vais tous nous venger ! Je vais gagner sur toi, je vais me libérer, me libérer de toi, de l'amour et des autres ! Je vais réparer la faute que tu as commise, toi le grand destin ! Destin de pacotille, oui ! Je parie que tu n'es que l'employé du Diable et de Dieu ! Je suis sûr que tu n'es là que pour nous conduire à notre mort.
(le destin fait de lui un poète, il sait qu’il ne pourra lutter contre la volonté du Destin. Il sait aussi qu'il devra se retourner contre sa famille, incompris et il sait enfin qu’il devra tracer lui-même son sentier, et choisir ses pères.)
Et pourtant ! Je sais que je ne pourrais pas lutter. Ce n'est pas que je ne veux pas mourir, c'est que je ne veux pas de ce destin-là. Je ne veux pas obéir. Je veux être libre ! Libre, vous comprenez ? Mais je sais que le destin est malin. Je sais qu'il me contraindra à la résignation où qu'il usurpera l'apparence de la liberté. Je n'ignore pas que je ne pourrais pas lutter. Ou plutôt si, je pourrais lutter mais je serrais comme Don Quichotte luttant contre ses moulins dans le vent ! Mais mes moulins à moi ne sont ni des moulins à poivre, ni des moulins à sel. Ce sont les grands moulins du destin, où l'on fabrique les Hommes et le monde et leur destin. J'aime le vent et son goût de liberté, ses odeurs d'ailleurs qui m'attirent comme la tempête. Je sais qu'on ne peut pas lutter contre la tempête. Mon destin tempête dans ma tête, ça fait mal… Et ce chenapan de destin, il m'a fait aimer les mots, il m'a fait aimer parler. Je suis un vrai moulin à parole, vous vous en rendez compte ? Eh bien pas moi. Ce que j'ai a dire, je le dis ! Je suis libre ! Oh, mais qu'est-ce que je raconte… Je ne suis qu'un jouet parmi d'autre, je crois briser les chemins du destin en me faisant poète, et je ne fais qu'accomplir sa volonté. Car voilà le problème : le destin fait de moi un poète ! Je sais que je ne pourrai lutter contre la volonté du Destin. Je sais aussi que je devrai me retourner contre ma famille, j'en serais incompris et je sais enfin que je devrais tracer moi-même mon sentier, et choisir mes pères
Poète, je suis poète et mon destin et de tuer le premier rêveur d’amour !

Il tombe de fatigue et se rendort, suant et exténué. On ne sait pas s’il en gardera le souvenir.

Noir progressif

 


 

II) la confrontation aux siens, l’incompréhension

Le père et la mère. Debout dans une salle sombre, placés en triangle avec leur fils, droits et les bras le long du corps, (sauf si le parler exige les gestes). Ou bien dans un salon en train de prendre le thé.

Lui :
— Papa, maman… J’ai quelque chose à vous annoncer… Je suis poète. J’ai décidé de consacrer ma vie à la poésie.

La mère :
— La poésie… quelle horreur…
Mais, Mais tu ne peux vraiment rien faire d’autre de ta vie ? Demande-nous, on t’aidera si tu veux. Ça peut se guérir ! On a sauvé le petit (Dante) Alighieri le mois dernier, tu sais ! Allez, on va appeler une association, ils vont t’aider On paiera ce qu’il faudra ton père et moi avions mis nos économies de côté, on s’en privera

Le père :
— Quelle honte, mon fils poète ? Mais pourquoi a-t-il fallu que ça m'arrive à moi ! Il ne pouvait pas être prêtre, médecin, banquier… Comme tout le monde ! Non, il a fallu qu'il se pique de la poésie. Perdu, mon fils est perdu. S'il refuse de se faire soigner je le renie.

La mère :
— Ce n'est rien mon chéri, ce n'est qu'une passade, ça te passera… On va te soigner et dans quelque temps tu ne te souviendras même pas que tu as voulu être ça… enfin po… po… enfin ça, tu comprends ?

Lui :
— Mais vous ne comprenez rien ! C'est mon choix, je l’ai choisi ! Et c'est aussi mon destin, c'est lui qui depuis mon berceau a mis tout en œuvre pour ça !

Le père :
— Si tu fais ça je te renie ! Tu ne porteras plus jamais mon nom ! Et tu erreras dans la solitude et l’abîme ! Tu ne sauras plus jamais qui tu es, tu parcourras les routes à la recherche de toi-même et tous te fuiront…
Je t’en pris, change d'avis ! Je t’en supplie, renonce à cette lubie, on t’aidera, ta mère a raison. On ira voir des médecins, on ira t’inscrire dans des associations et des cercles anonymes… Enfin, je ne sais pas, moi, on fera tout pour toi. Tout ! Tout ! Mais pas ça !
Mon fils ne sera jamais un pestiféré ! Je refuse que tu jettes la honte sur notre famille !
Et ta sœur ! Tu y as pensé à ta sœur ? Heureusement qu'elle s'est déjà mariée ! Mais non… Son mari va la congédier, elle va se retrouver seule et nous devrons la cacher pour que les gens ne la battent pas. Tu sais ce qui arrive aux sœurs de poètes ? On les lapide sur la place publique ! … Ou on les pend ! Et on fait de même avec les poètes !
Si tu choisis cette voie, tu devras fuir toute ta vie, et tu n'iras ni au paradis, ni en enfer ! tu serras condamné à errer après ta mort comme durant toute ta vie de poète, de chien galeux… Tu souffriras et tu ne pourras même pas mourir vraiment pour te soulager…

La mère :
— Je ne te comprends pas…

Lui :
— Je veux tuer le premier rêveur d’amour, je crois… Et pour cela, la seule solution est d'être poète. Vous ne vous aimez pas toi et papa ? n'est-ce pas !

La mère :
— Ne t’occupe pas de ça, c'est une histoire entre ton père et moi. Toi, tu n’as pas à t’en mêler. Il faut au contraire que tu trouves une bonne épouse, que tu trouves l'amour. Une bonne petite femme qui t’aimera et qui te donnera des enfants qui porteront ton nom, notre nom… Il faut pour ça que tu trouves un bon métier, et que tu leur assures une belle vie sans souffrance. Mais poète… Même le diable n'en veut pas. Tu vas souffrir si tu fais ça, et ma chair en sera meurtrie elle aussi. Tu sais que les mères souffrent pour leurs petits, depuis les premiers instants où ils sont dans leur ventre. Tu le sais ça !

Lui :
— Mais je n'ai pas peur de souffrir ! Je souffrirai d'une manière où d'une autre. Le destin me forge en poète. Et vous pensez comme moi que le destin est l'esclave de dieu et de Méphistophélès… Vous savez que c'est ce qu'ils attendent de moi…

Le père :
— Résiste, ne te laisse pas faire, c'est une tentation pour t’éprouver sur les droits chemins ! Tu vois bien que tu fais souffrir ta mère… Et tu fais aussi souffrir ton vieux père… Soit un banquier véreux, un médecin charlatan, un prêtre intéressé… Ou un bon banquier qui se fait avoir par tous ses clients, un médecin qui invente des médicaments pour arrêter la douleur et qui meurt dans la pauvreté extrême, un prêtre convaincu par la foi dans son monastère… Tout ce que tu veux mais ne soit pas poète…
Noir

***

(on peut imaginer dans une même pièce, une sœur interroger son frère qui se justifie et comme un miroir lui renvoie son doute, il s’affirme illégitime, brodant sa vie comme bon lui semble et non comme il semble bon aux autres : c’est l’affirmation progressive du poète).

la conversation commence in situe :

Sa sœur :
— Est-ce bien vrai mon frère ce que tu me dis là ?

Lui :
— Ma sœur, oui, c’est vrai !

Sa sœur :
— Est-ce vrai mon frère ce que tu me dis là ? Est-ce bien vrai ? Qu'as-tu à dire pour te défendre, qu’as-tu à dire pour te défendre de moi, qu'as-tu à dire pour affronter leurs questions, car ils seront comme moi, ils ne comprendront pas !

Lui :
— Parce que je suis moi et nul autre que moi ne saurait être moi.

Sa sœur :
— N'es-tu pas sûr ? Il est encore temps de changer d'avis ! Tu me dégoûteras si tu t’obstines, et tu dégoûteras les autres de même… Renonce, reviens sur tes pas vers le droit chemin, il est encore temps…

Lui :
— Non, pour moi il est trop tard, je suis pour ainsi dire programmé à cela, je suis un illégitime, et la vie sûre dont vous avez tous le droit de bénéficier ne me regarde pas, elle n'a jamais eu un seul battement de cil à mon égard, et si je l'appelle ou la touche, elle ne se retourne même pas, trop occupée sans doute à vous bénir et vous couvrir de douceurs. Alors comme je suis seul, sans règles et sans mètres, je brode ma vie comme bon me semble et non comme il semble bon aux autres : il est temps que je m’affirme comme je suis, quitte à braver l'enfer et le paradis, je dirais à tous que je suis un poète

Sa sœur :
— Mais tu vas jeter la honte sur notre famille pour une lubie ? Tu es un monstre… là, quand je suis là à te regarder comme ça, je me dis que c'est pour ça que je n'ai jamais pu t’encadrer. Jamais ton portrait ne trônera sur le dessus de ma cheminée, je jetterais plutôt la photographie dans l'âtre si l'on me la donnait par erreur… Car ce n'est pas possible, tu ne peux pas être mon frère, moi qui ais tout fait pour réussir ma vie, me conformer aux attentes de la société, je sais faire cuire un poulet rôti et faire une manucure intégrale en même temps, je sais coudre, repriser des chaussettes, confectionner des robes de bals… confectionner les meilleurs goûters pour mes futurs enfants, me servir d’une machine à laver sans me casser un ongle, repasser sans faire de plis et marquer bien comme il faut les plis sur les pantalons comme on me l'a appris et comme les messieurs aiment à les porter ; je me tue à être une femme accomplie, la femme que toute femme envie et que tout homme désir… je fais tout ce qu'on exige de moi, et toi ? Toi, tu gâcherais l'honneur de la famille et le mien pour donner libre cours à ton égoïsme ? Moi qui ne choisis rien de ce que je suis et obéis aux lois de la cité je devrais te laisser n'en faire qu'à ta tête, pour « être libre », dis-tu ? Mais on est pas libre quand on a pas de parcelle à son nom dans le cimetière des âmes, quand ton corps est donné aux chiens sauvages et qu'eux-mêmes n'en veulent pas… oui, tu es un monstre et notre mère se repend chaque jour de t'avoir engendré, tu es une honte à notre bonne société, tu… vous me dégoûtez…

Lui :
— Tu es odieuse, n’as-tu pas choisi ton mari.

Sa sœur :
— Je l’ai choisi pour père parce que je serai son fils, moi qui suis une femme.

Lui :
— Comme j’aurais pu être ton père, ta mère ou ton amant, mais je ne suis que ton frère.
Oui, et tu as aussi oublié, petits, que nous couchions dans le même lit ?

Sa sœur :
— Oui, mais ce n’est pas pareil, petits, il n’y avait pas l’inceste.

Lui :
— Le mal est pire, c’est parce qu’il n’y avait pas ce mur que nous courions dans le même jardin, cultivant l’amour sans savoir ce qu’il était.

Sa sœur :
— Vous aimez que l’on vous aime, alors à la fin… je vous aime.

Lui :
— Ce « vous » sonne comme un tu.
Menteuse, vous dite cela pour me faire mal, pour me punir d'être poète. Mais ça ne fait rien, ça ne prend pas. Regardez, je n'ai pas mal !

Sa sœur :
— Lâche, c'est moi qui suis punie d'avoir un frère comme vous. Savez-vous le destin que vous me réservez ? Le vôtre ! Le même que le vôtre ! Mon mari va en prendre une autre et je n'aurai jamais l’espoir d'être aimée…

Lui :
Quitte tout, part avec moi, l'amour n'existe pas, je serais le poète de la vérité, le Saint-Thomas des cœurs… Ton mari ne t’aimera jamais, vous l'avez cru tous deux au début, mais vous savez que ce ne sera pas possible… Regarde maman et papa.

Sa sœur :
— Comment oses-tu mêler nos parents à tout ça, tu vas ruiner leur vie, tu vas ruiner la mienne, et par-dessus tout, tu vas ruiner la tienne… toi, l'espoir de la famille. Tu vas enterrer notre nom et personne ne s'en souviendra dans cent ans…

Lui :
— Mais si, ils se souviendront de moi, poète, ils se souviendront de mes poèmes, ils se souviendront que c'est moi qui aurai trouvé le premier rêveur d'amour, c'est moi qui l'aura tué. Et ils seront libres, ils sauront tous au grand jour que l’amour n'existe pas…

Sa sœur :
— Mais tu es fou, ils t’auront tué avant. Va t’en part, je ne veux plus jamais te voir, si tu reviens devant moi, je te tuerai !

Lui, à demi inconscient :
Par jalousie, par vengeance aussi, le poète se fait son nid d'un destin qui n'aurait pas du être le sien. Il choisit la lutte pour cause et s'en prend à ce mal qui ronge les hommes. Tous, de ceux qu'il renie, se retournent contre lui et le lapident dans un dernier effort.

Noir

 

III) la seconde révélation du Destin (apparition) et de son but


Le diable et le bon dieu viennent frapper à la porte de son génie :

Le diable et dieu viennent par hasard sonner à sa porte au même moment, ils se contournent, gênés de se faire concurrence au même instant… Lui ouvre la porte, comprend qui ils sont, la referme aussitôt sur leur nez, s'adosse à la porte pour souffler, respire un grand coup puis le rouvre avec fermeté, enfin prêt à détourner toutes propositions, honnêtes comme malhonnêtes…

Lui :
— N'insistez pas, si vous croyez que je n'ai pas compris que le bon dieu et le diable c'est pareil, vous vous mettez le doigt dans l’œil. Bien sûr que l'enfer et le paradis ne sont qu'un. Tout ça, c'est trop différent, trop querelleur pour qu'on ne se rende compte de rien. Comme si vous étiez associés, que le bon dieu signe un pacte avec l'un pour que l'autre vienne le tirer, que si t’en a que ça ne tente par des plumes et du sparadrap, t’en a bien qui préféreront un coup de flamme et un peu de musique. C'est la même entreprise tout ça. Diviser pour mieux régner, c'est bien connu. Pour toucher un public toujours plus large, on prend les deux côtés du miroir, le propre et chiant ou l'excitant et pas toujours réglo… Si vous croyez que je n'avais pas compris votre petit stratagème… Deux costumes pour une même cause. Ah, ça me fait bien rire, c'est comme ces trafiquants d'armes qui se damnerait pour un gala de charité. Et si vous vous imaginez que les témoins de dieu le font par dévotion… pardi qu'ils achètent leur place au paradis. Tandis que ceux qui ont l'intelligence de choisir l'enfer, eux, ils ne coûtent rien, même pas une tombe fleurie. Tous des vendus. Moi, je ne veux pas rentrer dans vos magouilles, gardez vos rêveries d'enfers et de paradis là où je pense… Je n'ai besoin de dieux ni de maître, j'ai assez de problèmes avec moi-même, et si je déraille, je n'ai qu'à m'en prendre qu'à moi-même. Gardez vos contrats d'assurance pour une autre andouille ! Mon génie se porte très bien merci !

Le diable :
— Vraiment ? Vous êtes sûr ? C'est votre dernier mot ? Vous ne le regretterez vraiment pas ? Vous savez… Vous aurez plein d'avantages, une carte fidélité, des réductions pour vos amis, cinq fantasmes de votre choix à réaliser… et tenez, puisque je vous aime bien… on organisera un autodafé en votre honneur, avec plein de sorcières brûlées, de morts, de guerriers ridicules qui veulent mourir pour leur patrie, de sadiques, de pédophiles et de violeurs…

Dieu :
— Ne le laissez pas parlez, celui-là à la langue bien pendue, il n'est responsable de rien de ce qu'il vient de vous annoncer. Il s'attribue les honneurs de la bêtise des hommes… eux seul sont irresponsables de tout ce fléau, mais ils sont trop lâchent pour reconnaître leur faiblesse, alors ils mettent ça sur le compte de Satan qui paiera la note…

Lui :
— Et vous qu’est-ce que vous avez fait pour l’humanité ?

Dieu :
— Moi je les ai aimés tels qu'ils sont, car le véritable amour c'est ça : c'est d'aimer les gens pour ce qu'ils sont, tels qu'ils sont. J'aime ces idiots de curé qui boivent chaque jour en l'honneur de l'idée qu'ils se font de moi, et je dois bien avouer pour ma défense que je suis bien différent de tous ce qu'ils disent de moi. Mais vous savez ce que c'est, c'est toujours réconfortant d’avoir un public, même s'il préfère le mensonge et l'affabulation à la réalité… Je suis comme eux au fond, je suis désespéré, et c'est pour ça que je m'accommode d'un public de tueur, de tricheurs et de repentis qui passent leurs journées à prier plus pour oublier le monde dans lequel ils vivent plutôt que pour ma vraie nature…

Lui :
— Joli travail. Mais on trouve bien peu de batraciens dans les mers du pacifique… vos grenouilles n'ont jamais vu la couleur d'un bénitier…

Le diable (se frotte les mains):
— C’est bien, c'est bien… continuez… ça me plaît… continuez… exécrer votre haine, votre dégoût, vos pulsions, toutes vos passions… quand elles ne seront plus pour lui, elles seront pour moi… C'est par la haine et le dégoût que grandit la connaissance de l’amour le seul résultat du désir…

Lui :
— Mais fermez-la ! Le diable, c'est dépassé depuis longtemps ! Le seul modèle qui restera avec le temps, c'est Hitler, il a réussi à monter les hommes de toute la terre les uns contre les autres… et mille ans après sa mort, on parlera encore de lui tous les jours. Finalement pour un peintre raté, il a réussi à trouver la gloire en devenant un monstre qu'on se plaît à montrer pour l'exemple…

Le diable :
— Oui, oui, vous avez assez raison, je suis assez fier de celui-là… un bon exemple de fou dangereux, de dictateur, d'homme raté et frustré… et tous ses hommes assez cons pour le suivre… ah, ce que je me suis marré ! Je n'avais pas ri comme ça depuis… depuis… depuis quand déjà ? Enfin bon, vous exagérez quand même, tous les hommes de la Terre… vous oubliez les tributs amérindiennes, mongoles, les pygmées… ah ce que j'ai pu me marrer…

Dieu :
— Ne l'écoutez pas, voyons, ne l'écoutez pas, c'est un tyran raté… pensez à l'amour voyons, pensez à l'amour des hommes, pensez à l’amour divin, à toutes les causes d'amour en voie de disparition… pensez que la terre va mal, c'est parce que tous les hommes deviennent comme vous… ils ne croient plus en rien, ils n’aiment plus rien… même leur mère les laissent indifférents… ah, mon dieu, (il se prend la tête entre les mains) qu'est-ce que tu racontes ?… Vous n'auriez pas l'adresse d'un psy ? Ou un cachet d’aspirine ?

Le diable :
— Mais assommez-le plutôt, ce grand enfant de cœur…  Je t’en foutrai moi… Ah, oui, qu'est-ce que nous disions déjà… ah, oui ! c'est vrai… changer d'idée sur l'amour (il se penche vers lui et luis chuchote à l'oreille) … c'est notre fonds de commerce. …Ce fut très intéressant de pouvoir parler avec vous, prenez tous de même ma carte de visite si vous changez d'avis…

Le diable et Dieu s’en vont respectivement de leur côté et le laissent seul.

Noir progressif

***

Plus tard, apparition du Destin (trop de soliloques et d’invocations sans doute)

Le destin arrive peu de temps après, costume bien taillé, valisette de cuir noir, cravate impeccable, en bon homme d’affaires pressé. Il regarde sa montre, s’étire, souffle…

Le destin :
— Eh, dites moi, ça fait un moment que je vous observe… vous vous en sortez bien… je sais ce que vous voulez, c'est même moi qui vous y ais poussé. Vous aviez le profil, les antécédents, la volonté… c'est plutôt rare ça, vous savez ? Je suis quand même passé vous voir, ça fait un moment que vous m'appeliez, j'ai mis en attente un millier cinq-cent-trois clients pour vous voir… je préfère vous l'annoncez tout de suite, je n'ai pas beaucoup de temps…

Lui :
— Oh non, c’est pas vrai, pas encore un… c’est ça le destin ?

Le destin (nettoie ses lunettes de soleil et les place sur son nez):
— Il faudrait savoir, si vous n'êtes pas satisfait je peux encore partir, je vous l'ai dit, vous n'êtes pas le seul… Bon je sais : je vous surprends, ça fait souvent ça… je lis sur votre CV que Dieu et Satan sont déjà venus vous voir, ils perdent pas de temps ces deux-là… O. K. je fais moins folklo qu'eux, mais je bosse moi ! La toge, les plumes et les flammes, c'est pas pratique pour bosser, et puis c'est démodé… (il le regarde avec complicité puis se découvre le poignet)… eh…, vous avez vu ma montre ? Elle est neuve… ça c'est de l'amour !
Bon assez de mise en bouche… si je suis venu, c'est pour vous pousser par le cul, on a pas que ça à faire de se lamenter, faudrait peut-être agir maintenant… penser à monter sa petite affaire… ouvrir une boutique sur rue… j'ai fait mon enquête, les gens n'attendent que ça, oh pas officiellement la majorité, bien sûr ! Mais un bon vingt pour cent… (il sort de sa mallette des études de marché) Tenez, regardez ! Les études de marché sont favorables ! …il faut être le premier à se lancer c'est aussi simple que ça…

Lui :
— Mais qu'est-ce que vous racontez ? Je pige rien !

Le destin :
— Mais si, allez, allez ! (il cherche dans ses poches) qu'est-ce que j'en ai fait ? Ah ! Elles sont là !
Tenez ! Voici les clés de votre pas de porte : beau volume, site bien placé et très agréable… orf… la secrétaire est bien un peu poussiéreuse, mais l'ancien bailleur m'a assuré qu'elle était encore très efficace…
Il lui remet les clés et s’en va.

Le destin :
— Bon c’est pas tout mais j’ai un autre rendez-vous, moi, (il regarde à sa montre): déjà trois mois et six jours de retard !

Lui (seul et hébété):
— Il n’a même pas dit que j’étais poète.

Noir

IV) l’accomplissement inéluctable des vœux du Destin


Dans son bureau. Il est debout, il lit un livre (de philosophie sans doute).
On sonne.

Lui :
— Qu’est-ce que c’est encore ?

Sa secrétaire :
— C’est un pêcheur de Saint-Jacques.

Lui :
— Comment le savez-vous ?

Sa secrétaire :
— Il a une coquille autour du cou, et de plus, il n’a pas l’air d’un homme très propre. Et il le dit lui-même.

Le pêcheur :
— Je suis un pêcheur mon seigneur.

Lui :
— Oh, cessez donc immédiatement de m’appeler mon seigneur, je n’ai ni dieu ni diable mais je suis un homme comme vous, enfin, peut-être pas comme vous (regard scrutateur et dégoûté), mais je suis un homme.
Êtes-vous un pêcheur de saint-Jacques de Compostelle ?

(La secrétaire :
— oh, mais c’est qu’il empeste le poisson !)

Le pêcheur :
— Oui monsieur je viens de Compostelle.

Lui :
— Dans ce cas, vous avez fait votre périple à l’envers, de chez moi, on a plutôt tendance à partir, pas à venir.

Le pêcheur :
— C'est que j’en reviens monsieur….

Lui :
— Dans ce cas que me voulez-vous, aimez-vous l’amour ?

Le pêcheur :
— C’est bien pour ça que je suis là monsieur. C'est à cause de l'amour. Pas que je vous aime, loin de là, mais parce que moi, l'amour ne m'aime pas…

Lui :
— … Et bien comme ça nous sommes deux ! Et quelle route vous amène ici ?

Le pêcheur :
— C'est qu'en chemin, on m'a parlé de vous, que vous luttiez contre l'amour et tout ça, enfin voilà patron. Comme qui dirait, si j'suis là, c'est que j'en ai à découdre avec l'amour. C'est comme qui dirait que l'amour m'a pris dans ses filets.

Lui :
— Oh, pas de ça avec moi.

Le pêcheur :
— Patron, c'est l'amour qui m'a jeté en pâture aux chiens, c'est lui qui m'a fait marin, pêcheur puis bon à rien, à cause de lui j'ai tout perdu, et je ne l'ai pas gagné… Il avait tant de forme et de grâce qu'il m'a conduit sur ses chemins…. et m'a égaré. Voilà patron, pourquoi qu'suis là…

Lui :
— Alors vous voulez le combattre, c’est une bonne chose, débarrassons-nous de lui.

Le pêcheur :
— Oui, patron c’est pourquoi qu'suis là.

Lui :
— Alors avant tout, il faut commencer par un début – il y a un début à tout…
Vous avez donc des filets, me dites-vous ?

Le pêcheur :
— Oui patron ! À revendre à la criée même tellement j'en ai, et avec des trous de toutes les tailles et des nœuds de toutes les formes…

Lui :
— Ah, oui, c'est bien ça, mais il faudra repriser les trous et défaire les nœuds, sans ça vous n'attraperez rien !

Le pêcheur :
— Et qu'est-ce que je dois attraper patron ?

Lui :
— Eh bien pour commencer, accrochez donc un filet au-dessus de votre lit….

Le pêcheur :
— C'est que je n'ai qu'un hamac, parce que les lits ne tanguent pas assez et que ça me donne le mal de terre…

Lui :
— Très bien, très bien, vous n'aurez qu'à attacher un de vos filets rafistolé au-dessus de votre hamac, ainsi, toutes les choses de l'amour ne vous encombreront pas durant votre sommeil. C'est que c'est vicieux cette bête-là, ça se glisserait là où on ne l'attend pas…

Le pêcheur :
— Ah, oui, c'est pas bête, je n'y avais pas pensé…

Lui :
— Aucune importance, l'important est que vous appliquiez à la lettre mes conseils…

Le pêcheur :
— C'est que patron, je sais pas lire, vous comprenez !

Lui :
— Méprise mon cher ami, vous ne savez peut-être pas lire les caractères, mais vous savez bien estimer si dans votre filet vous avez du lieu ou du hareng, et vous savez également lire dans l’œil de votre proie son âge et sa fraîcheur… donc vous savez lire, mon ami, vous savez lire ce que les autres ne savent pas lire !

Le pêcheur :
— Ah, c'est que c'est pas bête ça, je n'avais jamais vu ça sous cet angle-là.

Lui :
— donc mon ami, puisque vous avez des filets, vous vous en servirez… Vous me rapporterez tous les poissons entre deux eaux, qui ne se décide ni pour les flammes, ni pour les plumes, et vous me pêcherez tous ceux que l'amour tente un tant soit peu, je les reconvertirais…

Le pêcheur :
— Ah, ça patron, il faut que je vous serre la pince, vous pouvez pas savoir comme je suis content de me sentir utile, et de vous être utile, c'est qu'avant, les poissons, ça ne servait que pour la bible, pour les « paraboles » comme ils disent, j'sais pas trop ce que sais ni à quoi'que ça sert, moi j'en avais une sur bon bateau pour capter la radio, mais ils disent que c'est pas la même, « paraît que la leur est meilleur. En tout cas moi j'y comprends rien mais je suis bien content de me rendre à votre service. Serrons-nous la pince patron !

Lui : (avec un peu de dégoût tout de même et à cause de l'odeur)
— C'est ça ! Serrons-nous la pince…

La secrétaire : (refermant la porte derrière lui)
— Ah, encore un qui n'était pas difficile à convaincre, tel est pris qui croyait prendre dans ses filets…

Noir

***

Une autre visite : (un comédien épuisé par son rôle, en manque d'inspiration)

Le comédien :
— Aidez-moi, je vous en supplie, je suis en manque d'inspiration, je n'arrive pas à entrer dans mon rôle.

Lui :
— Vous aidez ! Et en quel honneur ? Je suis poète, pas dramaturge…

Le comédien :
— C'est que c'est un rôle d'amour, vous comprenez ? Je dois jouer un amoureux transit qui aime sa bien-aimée mais qui se suicide à la fin car leurs familles s'y opposent…

Lui :
— Ah, je vois. C'est un rôle dramatique à la britannique, avec un soupçon de tragédie grec.

Le comédien :
— C'est tout à fait cela…

Lui :
— Un rôle poisseux.

le comédien :
— Exactement…

Lui :
— Eh bien, dégoûtez-les-en, c'est tout ce que vous pouvez faire… Il faut que vous paraissiez tout le long de la pièce convaincu par vôtre rôle… un peu… un peu comme si votre vie en dépendait… c'est absurde… je l'admets… mais faites ainsi… vous éviterez à des milliers de personnes de se marier et de divorcer dix ans plus tard… Laisser entendre que vous mourrez, non pas parce que le sentiment d'amour vous y pousse, mais bien parce que la vie n'a plus de sens : parce que vous venez de réaliser que l'amour n'existe pas, ce n'était qu'une illusion… et vous ne l'apprenez qu'à la fin…

Le comédien :
— mais comment faire pour ne pas montrer que je suis désabusé dès le début ?

Lui :
— Comment faisiez-vous avant ? Vous n'avez qu'à replonger dans les émotions de votre passé, lorsque vous étiez encore crédule. Enfermez-vous dans le noir comme si vous étiez dans le ventre de votre mère, une couverture autour de vous. Ré-écrivez vos premières aventures amoureuses… faites de la corde à sauter, des jeux vidéos et gavez-vous de roman à l'eau de rose : ça vous rajeunira et les romans nous apprendrons comment il faut que vous fassiez semblant de penser… je sais c'est pénible… Mais si vous jouez mal, le public vous huera, car vous ne lui montrez pas ce qu'il attend. Et si vous jouez trop bien et que vous les persuadez de l'amour, vous jouerez le jeu des marchands de sables et vous porterez sur votre tête la souffrance de nombreux innocents… Soyez juste, soyez précis… dans votre jeu repose la vérité…

Le comédien :
— Vous savez la vérité quand on est comédien… Quand il faut réciter les textes des autres pour de l'agent… quand les autres écrivent des monologues mielleux, eux même pour de l'argent…

Lui :
— c'est justement là que vous vous trompez. Et vous avez de la chance, vous mourrez à la fin, votre héros ne triomphe pas dans un conte de fées. Non, il faut que vous jouiez pour montrer aux autres qu'ils ont été bernés, que tout ça n'est que du vent… Vous le savez, mais il ne faut pas les brusquer… il faut épouser leur rythme, faire semblant d'aller dans leur sens, puis les entraîner petit à petit vers la réalité. Les guider ! Estimez votre chance, vous avez une mission en tant que comédien ! Allons-nous parlons entre convaincus…

Le comédien :
— C'est qu'en les voyant tous parfois je doute… avec ma femme on se dit…

Lui :
— Allons bon ! Votre femme… si ça n'a pas marché avec votre femme c'est que ça ne pourra jamais marcher avec personne… Combien de fois y avez-vous cru ? Combien de fois avez-vous essayé ? Combien de fois avez-vous échoué ?

Le comédien :
— C'est vrai, c'est vrai…
Mais maintenant que je sais, je me sens tout sec, tout desséché du cœur… vous voyez ? Mentir, c'est au-dessus de mes forces.

Lui :
— Alors prenez votre retraite, c'est que vous êtes épuisé… prenez enfin du bon temps pour vous, jouer à ce que vous voulez… mettez-vous au tricot, au golf, à bridge… Tenez, j'ai rencontré un individu une fois, qui croulait sous le travail, hé bien figurez-vous qu'il avait tout de même une passion : sa montre.

Noir

Entre dans son bureau un avocat en proie au doute quant à sa profession…

L'avocat :
— Sauvez-moi, car je ne sais plus en j'en suis… Je perds tous mes procès, j'en suis devenu si maladroit que je fais accuser le juste et que je défends le coupable… J'envoie à dieu ceux qui mériteraient les flammes et je livre aux flammes ceux à qui il poussait des ailes dans le dos, je suis perdu !

Lui :
— Évidemment que vous n'y êtes pas, vous ne racontez pas les bonnes salades, ni ne composez les bonnes salades… On ne fait pas une bonne salade avec une pomme ou de la pêche, essayez plutôt de vous y impliquer, mettez dans votre salade un peu d'avocat, notez au passage que le noyau empêche de noircir…

L'avocat :
— Pardonnez-moi, mais je ne comprends rien à vos recettes de cuisine : je suis avocat, pas cuisinier (il montre son insigne)

Lui :
— C'est du pareil au même, vous faites votre petite cuisine, vous ajoutez votre grain de sel, vous les cuisinez même… Moi, je vous propose de cuisiner directement dieu et le diable… Vous n'y avez encore jamais songé, hein ? Ou plutôt, vous n'avez jamais osé y songer ! C'est trop grand pour vous tout ça ! Mais voyez grand, ayez les yeux plus gros que le ventre ! Et pour les avoir vu de mes yeux, je peux vous assurez que ce sont des grenouilles plutôt que des bœufs… ça gonfle, ça gonfle, ça gonfle, jusqu'à ce que l'on découvre la vérité, et que ça éclate, nous éclaboussant le visage de leurs saloperies…

L'avocat : (soudain plus calme)
— Vous croyez ?

Lui :
— Non Monsieur ! Je ne crois pas, j'en suis sûr, et cette vérité à vite fait de toutes les croyances. Croire ce n'est bon que quand on le décide, sinon c'est de l'inconscience, mais éprouver la certitude comme moi je le fais chaque jour, c'est marcher dans des sentiers tout propre parce qu'ils sont rares les gens qui sont sûrs de la vérité au lieu d'y croire… C'est peut-être plus beau de croire, mais ça ne fait pas vivre… pour vivre, il faut des preuves, et des preuves j'en ai et j'en cherche davantage !

L'avocat :
— Ah, oui, pour ça je vous crois… Ah non, pardon, j'en suis sûr.

Lui :
— Ne vous excusez pas ça viendra…

L'avocat :
— En réalité ce sont les preuves que je recherche au quotidien, et l'on me demande de las croire sur parole… Comment voulez-vous travailler dans ces conditions. Alors évidemment que ça ne peut pas marcher, désormais je ne me fierais plus qu'à la vérité sûre, à dieu et au diable l'illusion !

Lui :
— Voilà, vous avez tout compris.

L'avocat :
— Est en ce qui concerne votre enquête de preuves contre l'amour ? ça m'intéresse ça…

Lui :
— Ah, vraiment ? Eh bien, c'est que l'amour comme presque tout autre ne se base que sur la croyance en l'autre et pas assez sur les preuves, donc il n'existe pas puisqu'il n'est qu'illusion. Mais venez plutôt dans l'autre pièce où sont rangé tous mes documents, nous y serons mieux pour en parler…

Ils passent tous les deux dans l'autre bureau et disparaissent.

 

Intermède avant la fin :


 

Il est seul au milieu de la scène, une douche l'éclaire…

Lui :
— Mais bien sûr, toutes les choses ont une fin, quand j'ai fini de recevoir dans mon bureau tous les gens qui ne craignait plus ni l'enfer ni le paradis, il ne se trouvait plus personne qui daigna m'écoutez, même ma secrétaire me quitta, elle trouva que je ne la payais pas assez cher pour ne rien faire, car bien sûr, le travail manquait à la pauvre femme qui préférait crouler sous les dossiers, les demandes et les supplications comme autrefois, la sonnerie du téléphone était son réveil matinal et elle m'assurait -la bonne âme- que rien ne l'enchantait plus que la mélodie incessante de Mozart en quelques notes horriblement stridentes… Mais hélas, le temps vide donna des idées à cette pauvre femme qui eu le malheur, – pour moi, car pour elle j'imagine certainement que c'est une joie, –  de tomber un jour sur l'homme de sa vie. … Robert qu'il s'appelle, il revenait d'acheter son journal au matin, la baguette fumante coincée sous l'aisselle. Est-ce le charme de son béret de travers, je ne sais, en tout cas, ce matin-là, elle n'a pas mis les pieds derrière son bureau, et aujourd'hui je l'attends toujours… Il est huit heures du matin, je sais pertinemment que plus personne ne viendra, mais on ne sait jamais, j'attends la relève…















 

 


 

V) l'échec

Il se rend compte au dernier souffle de la mort que l'amour ne peut être éradiqué, qu'il est une utopie trop forte et que le diable et dieu se sont mis d'accord pour le créer ensemble, chacun divergeant sur l'application et la pratique, dans le seul but de dominer les hommes. Trop de lobbies ont eu raison de son œuvre et son effort. Il a lutté contre des géants incarnant le rêve le plus inaccessible de l'humanité.
Tous, de ceux qu'il renie, se retourne contre lui et le lapident dans un dernier effort.
Le diable, dieu, la secrétaire, la sœur, le pèlerin, et les autres patients se réunissent pour lui jeter des pierres (des cœurs qu'il a séchés « voici en ces pierres, les cœurs que par ton œuvre, tu as rendu aussi sec que la pierre qui ferra ton tombeau… »)

Il se réveille, autour de lui ils sont tous là.

Tous excepté lui :
— Voici en ces pierres, les cœurs que par ton œuvre, tu as rendu aussi sec que la pierre qui ferra ton tombeau…

Lui :
— j'ai passé ma vie à aider les autres, à leur montrer le droit chemin, la lumière, la vérité, sans écouter les mensonges de personnes… et voilà que personne n'est là pour m'aider quand j'en ai besoin… Vous êtes tous là, je vous reconnais tous… pareil a avant…
Mais voici que je meurs, vous me tuez en me jetant ces pierres, pensez-vous ainsi échafauder mon tombeau, j'aurais au moins le rare plaisir de l'apprécier… Mais arrêtez, vous me faites mal ! Non en réalité vous ne me blessez pas, j'ai le cœur. Trop dur pour cela, et à force de dureté, c'est mon corps tout entier et ma chair qui est devenu pierre, je suis moi-même et je demeurerais mon propre tombeau. La pierre n'atteint pas la pierre. Vous usez ainsi vos forces à me lapider, alors que vous pourriez la réserver à l'amour ? Et que faites-vous donc de vos belles théories ? Vous préfériez me lapider plutôt que de réaliser l'irréalisable: l'amour. L'amour n'existe pas. Il n'est que le reflet de votre ego. C'est votre ego qui, le bras tendu, lance ces pierres qu'il a ramassées au sol. Et vous continuer à vous pencher, à vous baisser pour admirer votre propre ruine. Ah, mais moi, je ne voyais plus depuis longtemps la couleur terne des pierres. Les pierres que j'admirais étaient bleus, blanches et irisées de mille couleurs, elle était d'asphaltes et d'éther. Plus légère que l'amour et le temps qui passe. Et vous ne le voyez pas, vous que l'amour immatériel aveugle, vous ne saisissez pas le moindre mot de mes dires. Vous ne saisissez rien. Que du vide et des leurres, que le vent, le regret et le remord… Rien. Et vous avoueriez que le plus beau moment est celui de l'innocence quand on sait que l'amour n'existe pas, quand on croit encore qu'il existe, comme on croit au père Noël ou en dieu. Comme on croit qu'on peut être heureux et que le bonheur viendra après. Mais le bonheur ne viendra pas après, pas plus qu'il n'est venu maintenant. Il n'y a pas d'amour : on ne peut pas aimer une femme. On ne peut pas aimer dieu. On ne peut pas aimer le Diable. On ne peut pas aimer sa sœur. Comme on ne peut pas aimer sa secrétaire. On ne peut pas aimer les gens. On ne peut qu'aimer l'espoir d'aimer. Vous tous réunis qui me lapidez, vous en êtes la preuve. C'est coup sur ma chair, en sont la preuve ! Ma peau bleue et mon sang à vos pieds : preuve ! Preuve ! Preuve ! Preuve ! L'amour n'existe pas. L'amour n'existe pas et la terre est ronde.

Au sol ne sont pas les cœurs que j'ai séchés, mais les cœurs qui ont tant pleuré, qui se sont évaporé parce qu'ils espéraient que l'amour existât vraiment. Ils n'ont rien compris, les pauvres, que tous cela servait votre cause. Que toi le diable, et toi dieu, vous aviez fait un pat. Je le sais, ne mentez pas, ne mentez plus ! Vous avez fait un pat. Au septième jour quand vous avez vu que les animaux ne voulaient plus se reproduire parce que ça les ennuyaient. Quand vous avez vu que tous vous désobéissaient et se détournaient de vous. Alors comme des enfants gâtés que le jouet ne veut pas servir parce qu'il n'a pas été conçu pour ça, vous avez inventé l'amour et vous l'avez vendu. Mais c'était trop tard, car le monde existait déjà et il était fini. Terminé. Et comme, excepté vos intérêts, la notion de chacun divergeait, vous vous êtes séparé. Toi dieu, tu as promis l'amour du prochain et le ciel. Et toi Lucifer, tu as promis le plaisir et la satisfaction. Mais les choses se sont compliquées, car, excepté la lumière éblouissante du soleil, personne n'a vu la couleur de vos mensonges. Ni le ciel bleu ni la lumière. Vous les avez tous éblouie, et ils se sont tous retrouvé aveugles: il ne pouvait plus vous voir. Il ne pouvait plus voir l'amour. Mais celui-ci n'a jamais existé et cela, vous le savez.

Le diable :
— Quand le fait-on taire ? Donnez moi la pierre qui l'achèvera…
Mais faites-le taire, voyons !

Dieu :
— Que je le pardonne, il ne sait pas ce qu'il est en train de dire. Que son âme entre au paradis. Mais il y a longtemps qu'il n'y a plus de place… nous n'avions pas prévu que l'homme durerait si longtemps. C'est qu'il aurait dû s'éteindre de lui-même, comme une plante qu'on arrose pas. Comme un jouet qui lasse notre curiosité. Mais non, la plante a pris racines, malgré nous, elle a continué de pousser… Le jouet délaissé à continuer de bouger, de s'animer…

Le Diable :
— Et cela fait si longtemps qu'on ne s'en occupe plus.
Au enfer, les gens étouffent les flammes, tellement ils sont nombreux, entassé comme du bétail. C'est bien simple, ils sont tellement nombreux que je n'y vais plus, je ne m'y sens plus chez moi. On se croirait sur terre. Et dieu sait que nous avons raté ce coup-là, et pas qu'un peu. Quant au beau projet d'amour, il était censé amener des clients. Eh bien nous n'avons pas su l'arrêter, tout le monde en voulait ! On a fait rupture de stocks dès le début. Et en plus on s'est trouvé excédentaire en crétins !

Dieu :
— Mais faites le taire, bon dieu ! Qu'il aille au diable !

Le Diable :
— Ah non, alors, il va pas s'y remettre celui-là aussi ! J'en ai plus que ma claque des Hommes et de Dieu ! Vivement le réchauffement climatique qu'on s'en débarrasse ! ça m'apprendra à me prendre pour un diable d'affaire !

Dieu :
— Allez, allez, on ferme la boutique !
Fermé pour congés éternels !
Dépôt de bilan !
On met la clé sous le port et Saint-Pierre au chaumage technique !
Qu'est-ce que c'est que ces Hommes-là !
ça fait longtemps qu'on s'en occupe plus et ça trouve encore les moyens de nous faire chier pour des conneries !

Le Diable :
— ça mon con, tu l'as dit !

Dieu :
— Tête de bite1!

Lui :
— Allons, allons, vous n'allâtes pas nous refaire le pentateuque maintenant ! Je préférais les pierres, attendez un peu que je crève avant de recommencer vos histoires…
(Puis il croise le regard de tous, un à un, et particulièrement celui de sa sœur, affaiblie, au sol et lapidé, elle le domine en levant encore la tête.)
— Toi aussi ma sœur… Toi aussi tu as crus en ces balivernes et ils t'ont volé de tout ce que tu avais, une famille, un destin, un frère ? Alors tu es parti avec ce pauvre diable qui est là à tes côtés ? Et tu as sacrifié la quiétude, l'innocence et la fraîcheur pour devenir une de ces femmes blasées rondes d'avoir trop enfanté, mais ce n'est pas l'amour que tu as porté, c'est la désillusion, c'est la peine et les coups de ton mari qui te bat. Et devant moi tu oses encore faire la fière, avec tes yeux cernés, tes cheveux fades qui étaient si longs avant, et la poudre qui cache le dernier bleu que ton mari t’a donné hier quand tu as encore essayé de lui demander de l'amour… Mais ne lui en veut pas, le pauvre homme, tu sais qu'il ne peut t’en donner, pas plus que tu ne le peux… Mais c'est bien, vous avez fait ce qu'ils attendaient de vous, eux tous, et le Diable et Dieu même s'ils n'en veulent plus. Mais c'est ainsi que nos erreurs restent gravées sur notre peau comme de vieilles cicatrices et que tu pleures d'avoir trop rêvé. Ça y est je meurs, vous m'avez achevé, vous m'avez tous achevez, l'amour m’a achevé et le premier de nos pères… Je meurs, je meurs et je ne veux ni de l'enfer ni du paradis, je resterai sur terre à vous hanter, à vous prévenir que l'amour n'est pas et que c'est de leurs fautes, et la faute à vous tous d'y avoir cru… je meurs et je sais que l'amour n'existe pas comme la terre est ronde… je serai le premier homme à le savoir…

Noir final

 

Fini le 26 novembre 2009

1Le con étant le sexe de la femme, associé à celui de l'homme, ils refont la rencontre d'Eve et d'Adam…

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