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L'éternelle heure du thé

Textes, théâtre et poésie de L.H.C. (Tous droits réservés)

Les mécanismes de l'impensé

— Le seigneur, c'est celui qui saigne les heures ?

 

— Quelque chose s'est arrêté en moi. Ce n'est pas grave, mais il n'y a plus la petite musique qu'il y avait autre fois.

Mais ne vous en faites pas, ce n'est pas grave.

 

— Nous sommes comme des horloges auxquelles il manquerait une roue. Un engrenage.

 

— Notre pensée est un gouffre. Il n'y a pas de fond. On ne peut pas s'y voir.

 

— Je croyais me refléter en vous !

 

— Vous vous êtes trompé. Revenez plus tard.

 

— Mais ce n'est pas possible : plus tard je vais mourir.

 

— Nous aussi, que croyez-vous, qu'il y en a ici-bas de mieux lotis que vous ?

 

— On me l'a appris il y a trois heures : le mécanisme de mon cœur s'est déclenché à rebours. Ce n'était pas vraiment prévu. Du moins, ce n'était pas prévu si tôt. Certains disent qu'on me l'a mal posé, qu'il faudrait que je porte plainte auprès du serrurier, contre l'horloger, contre le temps qui passe, que ce n'est pas normal que pour moi il aille à rebours.

 

— Vous croyez que si mon cœur va à rebours je vais vivre à rebours ? Mon temps futur sera mon passé et mon passé mon futur ?

 

— Je ne crois pas. Du moins, ce n'est pas ce qui m'arrive. Je ne sais pas depuis combien de temps mon cœur fait le décompte, les médecins n'ont pas su me le dire non plus. Cependant, j'ignore si le fait d'être très attaché à mon passé du temps de mon présent fait que je ne me suis pas rendu compte que mon cœur voyait, décomptais, déjà, à rebours.

 

— Vous croyez qu'avec mon cœur à rebours, si je marche en reculant j'avancerais ?

 

— Vous croyez que si je pense à ceux que j'aimais, cela les ferais revenir ?

 

— Vous croyez que c'est possible ?

 

— Vous croyez ?

 

- C'est déjà l'effondrement de dieu qui l'a annoncé. Freud et Nietzsche l'ont dit, dieu est mort, vivre dieu! Depuis tout va à rebours, les océans recouvrent la terre, la terre tremble comme si elle voulait séparer son unique bloc de moi afin de devenir plusieurs, les constructions des Hommes s'effondrent les unes après les autres, les tuant de même, les uns après les autres, comme la Terre a créé les Hommes, elle les rend au chaos. Elle se rend au chaos, le remerciant d'avoir existé, d'avoir été ne serait-ce qu'une pensée.

 

— Et le chaos, à qui se rend-il ?

 

— Le chaos se rend au Tout. D'autres disent à dieu.

 

— J'entends le tic-tac de mon cœur à rebours, les vrombissements de ma pensée déréglée, les gens passent devant moi de plus en plus vite, revenant sur leurs pas sans même me tourner le dos. Plus la peine il est trop tard, c'est comme une bobine que l'on enroulerait, le film terminé. Mais vous ne connaissez pas ça ? Avant on utilisait des puces électroniques, maintenant tout flotte dans l'air et vous avez l'impression d'avoir tout à portée de main, de pensée. Mais avant encore, il y a très longtemps, les choses étaient gravées sur des disques, des sillons, micro-sillons de pensées que traverse une fourmi chercheuse, et bien avant encore, mais vous ne pouvez pas l'avoir connu, il y avait des cassettes, des petites boites qui contenait des bobines. Oui, je m'en souviens.

 

— le temps passe si vite.

 

— Le temps rebrousse chemin.

 

— Il y a quelque temps il était déjà l'heure, maintenant, nous avons un peu plus le temps.

 

— J'entends mon cœur qui rebondit, puis s'arrête, reprend sa course lente, mesurée et régulière, puis s'arrête de nouveau, quelque chose ne va plus, quelque chose ne fonctionne plus. Il doit y avoir quelque part un sillage, un sillon, une dent d'un engrenage qui s'est abîmé, et l'usure, même infime, empêche le mécanisme de reprendre. L'orchestre sans le violon.

 

— Il y a peu de temps Dieu nous a fait ses adieux. Mais bientôt, ce sera bientôt.

 

— Je suis le créneau qui te fait avancer, je suis l'une des dents de la roue encastrée dans les autres. Je suis les autres qu'encastre la roue. Je suis la note qui sonne faux dans ton cœur, le cri déchirant et perçant qui te fait hurler. Je suis la chute qui te fait buter contre le caillou et tomber. Je suis le poison dans ton corps que tu avales. Je suis ton corps, je suis ce que tu crois. Seulement, est-ce que tu crois ?

 

— Oui, crois-tu seulement ?

 

— Je ne sais pas, dieu est mort on m'a dit. Philosophie et psychanalyse on eut raison de lui. Peut-être dieu est-il dans le corps, dans ce cas s'il est dans le mien, je suis dieu et tu es dieu, et toi aussi là-bas, tu es dieu ?

 

— Faut-il vraiment un dieu ?

 

— Je ne sais pas, nous ne nous souvenons plus vraiment des temps sans dieu, le temps passe si vite et nous oublions trop vite, quand nous étions nourrissons, quand nous étions nouveau-nés, quand nous étions avant d'être pré-historique. Quand nous étions, avant ?

 

— Nous sommes les mécanismes de l'impensé.

 

— Nous créons le désordre. Nous créons le chaos.

 

— Nous créons notre perte.

 

— Créer c'est détruire.

 

— Tout acte est à la fois destruction et création !

 

— Est-ce alors inutile ?

 

— Non, l'immobilité n'existe pas. Regarde quand tu es immobile, tu crois ne pas bouger, ton corps bouge quand même, les engrenages de ton cœur sont à plein régime. Même quand tu es mort, tout autour de toi bouge. En somme qu'il n'y a pas d'immobilité. C'est comme dieu, c'est un concept.

 

— Alors dieu est l'immobilité ?

 

— Oui, mais l'immobilité vraie. Celle qui n'existe pas, celle qui est impossible.

 

— Alors pourquoi et comment pouvons-nous le concevoir ?

 

— Le conçois-tu vraiment ?

 

— Oui, je le crois.

 

— Alors c'est dis, croyons-le.

 

— Dieu est comme tout, dieu est éphémère : dieu est comme rien, nous sommes comme dieu.

 

— Faites-nous sortir par la porte, faites entrer les horlogers du temps.

 

— Faites. Tout simplement, faites ! De joie, des fous, de rires et de chant, mais fête !

Plus un cri qui déchire le ciel et les bouches, plus une larme arrachée par un obus, plus aucune loque de sang, plus aucun flash sinistres où les vautours annonces la mort des autres, la nôtre.

Faites que la vie soit chaque jour une fête.

 

— C'est impossible, on ne fonctionne pas comme ça par ici. On ne sait même pas si l'on veut de ça ici, on aurait peut-être peur de s'y ennuyer. Après tout, tant que cela ne nous touche pas, ne touche pas vraiment, c'est comme du beurre, cela est drôle. Nous trouvons drôle de nous faire peur. Nous somme trop bête pour nous sentir vivre autrement, nous sommes devenus moins que des bêtes. Devenir des Hommes, nous le savons, ce n'est pas aller vers un progrès, c'est régresser.

 

— Cependant nous aimons nos petites habitudes, prendre notre café le matin, acheter nos melons au marché, et regarder tous les soirs le JT. C'est grâce à ce que vous réfutez que nous pouvons le réaliser ! Vous savez, nous ne somme que des pauvres gens.

Du moins, c'est ce que nous croyons….

 

— J'ai peut-être une solution. L'un de mes grands-pères était horloger !

 

— Est-ce qu'il savait réparer le temps ?

 

— Je ne crois pas, je ne suis même pas sûr qu'il ait eu son diplôme, vous savez, son « c'est happé »?

 

— De toute façon nous le savions, plus personne n'a de papiers ici, ils ont même rasé les forêts, ils prenaient trop de place qu'ils disaient, pas assez de place pour les humains….

 

— Mais nous sommes braves, nous ne nous plaignons pas.

 

— J'ai beau chanter, je n'arrive pas à me remémorer l'air !

 

— Il n'y a peut-être plus d'air ?

 

— Mais ce n'est pas grave, je vous ai ramené un peu de vide !

 

— Par ici l'eau est dure, elle cogne contre la peau comme des cailloux.

 

— J'ai beau essayer de vous oublier, je n'arrive pas à vous oublier, vous deux vous mélanger dans mes souvenirs jusqu'à n'en former qu'un, et j'ai l'impression que vous êtes mon présent, que vous êtes présent. Mais je le sais, c'est du passé composé.

 

— Tu poses, tu composes…

 

— Tu te décomposes.

 

— Rien ne sert à tout.

 

— Tout ne sert à rien.

 

— C'est plus la peine de s'acharner sur la vis.

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