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L'éternelle heure du thé

Textes, théâtre et poésie de L.H.C. (Tous droits réservés)

Deux Glaucée(s)

— Nous sommes le 30 mai 1958. Mon nom est Elena Vladimirovna Maïrova. Je suis russe. Aujourd’hui, j’ai reçu une robe de mariée empoisonnée.

— Nous sommes le 30 novembre 1923. Mon nom est Martha Mansfield. Je suis américaine. Aujourd’hui, j’ai reçu une robe de mariée empoisonnée.

— Pourquoi est-ce à la fin du mois qu’on nous marie ?

— Je n’aime pas le trente.

— Quelle est cette guerre froide qui nous sépare ? Nous ne sommes que des actrices. Ne vous en prenez pas à nous Ce n’était que de la comédie. Des films en russe, des films muets.

— Pourquoi Médée nous en veux-tu ?

— Ne glousse pas en entendant mon nom. Ce n’est pas drôle, je suis en feu. Viens plutôt m’éteindre pendant que je me consume. Je ne suis pas un phénix. Ce n’est pas vrai, on t’a menti. Éteins cette cigarette, depuis que je suis morte vive, je déteste la fumée. Mes bas de nylon me brûlent, là, à l’entrecuisse. Qu’est-ce que cette chaleur soudaine, la ménopause ? Sommes-nous si vieilles ? Vraiment, je n’ai pas vu le temps passer.

— Pour des raisons non élucidées, dans la cage d’escalier de mon immeuble, ma robe s’est soudainement enflammée. J’ai traversé l’entrée des artistes comme une torche vive.

— A l’aide ! Au secours ! Arrêtez ce salaud !

— Où est-il ?

— Dans mes bras

— Ce n’est pas terrible les vêtements synthétiques, c’est beau, c’est pas cher, mais ce n’est pas pratique. Martha, ne prends que du coton, crois-moi, ça vaut beaucoup mieux.

— Tu sais, Elena, on ne porte pas encore la bakélite par chez nous, c’est bon pour les vinyles...

C’était la guerre dans mon costume, la Sécession. C’est fou ce que ça flambe vite la Sécession. On ne fait rien, et ça part en fumée. Une cigarette jetée à l’improviste parait-il. J’ai arrêté la clope depuis.

— Ce ne sont pas seulement les lieux publics qui devraient être non fumeur, la rue aussi. C’est si dangereux de vivre.

— Mettre le feu à la scène, tu parles !

— Deux torches vives à quelques années d’écart. Médée survit même au temps. La fille du soleil est très forte, très très fort… (elle fume et lance une bouffée de cigarette)

Elena Vladimirovna Maïorova, actrice de théâtre et de cinéma russe, est née le 30 mai 1958 à Ioujno-Sakhalinsk, elle meurt le 23 août 1997 à Moscou dans des circonstances tragiques. Pour des raisons non élucidées, sa robe s’enflamme dans la cage d’escalier de son immeuble. Transformée en torche vivante, elle traverse l’esplanade qui sépare son immeuble de l’entrée des artistes du Théâtre d’Art, où, appelant à l’aide, elle perd connaissance. Ses vêtements synthétiques fondent sur elle, lui causant des brûlures sur 85 % de la surface de son corps. Elle est transportée d’urgence à l’Institut Skifossovski sans pouvoir être sauvée.

 

Martha Mansfied (14 juillet 1899 – 30 novembre 1923) est une actrice américaine du cinéma mut et de pièces de Vaudeville. Le 30 novembre 1923, pendant le tournage du film The Warens of Virginia, un fumeur de l’équipe de tournage jette une allumette sur le plateau de tournage et met le feu au costume de l’actrice, un costume d’époque de la guerre de Sécession. Elle meurt moins de vingt-quatre heures après dans l’hôpital San Antonio.

Léna h. Coms, Deux Glaucée(s), théâtre audio, 2019

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