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L'éternelle heure du thé

Textes, théâtre et poésie de L.H.C. (Tous droits réservés)

De Garouste à Ribes (pas Jean-Michel Ribes, l’autre Ribes), petite réflexion libre sur la notion de sacré et particulièrement de grâce en art

Garouste peinture sacrée
Gérard Garouste, Isaïe d'Issenheim, huile sur toile, diptyque, 200x235 cm pour chaque panneau, 2007 (collection particulière, en dépot au Musée des Beaux-Arts de Caen)

 

En ce moment je prépare ma mue : je m’apprête à quitter ma peau d’imposteur universitaire (terminer la thèse) pour enfin assumer ce que je suis, en un gros mot, effrayant – tant par l’absence de condition sociale auquel il oblige, à la précarité qui entretien le mythe de l’artiste bohème que par l’ambition sémantique de celui-ci, aussi énorme et incroyable que si l’on se déclarait prophète. Et pour cause, l’artiste – appelez-le aussi poète – est un passeur du feu sacré. La bonne nouvelle c’est que nous sommes tous les porteurs de cette flamme.

Parfois le silence m’accompagne dans la création, mais le plus souvent la musique (classique, jazz ou plus rarement autre), France culture, des conférences et des reportages glanés sur Youtube. Ces temps-ci, j’approfondis tous les jours un artiste contemporain. Hier par exemple, c’était Foujita (j’ai dû écouter trois ou quatre documentaires) et aujourd’hui Gérard Garouste. Je me dis, « tiens, j’aime bien ces artistes, et si je les connaissais mieux ? ». Ces deux artistes ont une forte exploration du sacré, un élément qui vous le savez m’intéresse beaucoup.

 

Dans l’une des vidéo sur Garouste, Mark Alizart (un nom prédestiné ?), philosophe, critique d’art et à l’époque, directeur adjoint du Palais de Tokyo, prononce un très beau discours :

« L’artiste peut tendre vers le sacré, peut-être que c’est un des motifs les plus puissants de la création, s’élever au-dessus des contingences, s’élever au-dessus du monde, transformer, transfigurer le monde par l’œuvre…

Mais l’artiste est peut-être la personne la plus éloignée possible du sacré, parce que l’artiste c’est celui qui sait que ce qu’il fait n’est fait que de main d’homme, et que, au fond, ce que le spectateur va prendre pour quelque chose de sacré – ou de la musique sacrée, de très très belles musiques, le requiem de Mozart, ou quand vous voyez une très belle sculpture… Vous vous dites « ha, c’est merveilleux », on a touché là quelque chose qui est de l’ordre de la grâce, et en réalité, la grâce, ce n’est que la somme des petits mécanismes, des petits apprentissages d’une forme de perfection technique que l’artiste a atteint. L’artiste, c’est celui qui sait qu’il est un faussaire. Un faussaire du sacré. C’est très difficile d’être un artiste à cet égard, parce que c’est sans cesse monter pour retomber, parfois, faire l’inverse : tomber, tomber, tomber en espérant s’élever. […] L’artiste doit être un idiot, un fou, un enfant, et retrouver cette part de génialité que l’éducation et la civilisation supprime. [dès cet instant Alizart amène le doute nécessaire pour justifier l’A.C.] Ce n’est qu’une idée de philosophe, en réalité l’art n’est qu’une somme de procédés, plus ou moins bien réussis. Être artiste c’est savoir et c’est parfois en jouer. [] Les artistes sont plus honnêtes que les autres puisqu’ils ont fait de leur ironie quelque chose d’actif. Il y a aussi la démystification qui existe dans l’art contemporain, mais c’est encore un geste religieux, celui de chasser les marchands du temple. »1

 

Peut-être est-ce cette notion de grâce qui est a mettre au-dessus du beau et de l’esthétique. Il est amusant de constater qu’un tel discours est prononcé par le codirecteur d’un établissement où je rencontre très peu la grâce (peut-être est-ce un point de vue très personnel, mais je rencontre souvent dans l’A.C. l’anecdotique et le contre-pied de la grâce, comme les produits d’une génération de païens, de créateurs désabusés qui ne croiraient plus en la magie). Des faussaires qui ne chercheraient même plus à émerveiller ? (Comment cela je ne suis pas émerveillée par deux axolotls femelles qui ne s’apprécient pas, enfermées dans un tout petit vivarium ? Purement post-duchampien cette installation de Mathieu Mercier. Même la corde en tapisserie d’Aubusson - pourtant remarquable - ne m’a pas émue. Je dois être une sans-cœur.) Je suis une païenne qui idolâtre d’anciens dieux.

 

À propos de faussaire, j’ai dévoré la biographie de Guy Ribes2, cet artiste charismatique dont je peine à trouver le travail personnel sur internet. Le livre était très bien construit et amène une passionnante réflexion sur l’art et la notion de faux et de plagiat. Ses « peintures à la manière de » étaient des prolongements de l’œuvre d’artistes qu’il admirait et dont la réalisation lui demandait l’exploit d’une performance cachée, celle de « se mettre dans la peau de », mêlant le jeu de l’acteur à la pratique de la peinture. Le concept me plaît beaucoup.

 

« le sacré[…] est un des motifs les plus puissants de la création » avec l’éros et le thanatos. Et puis l’humour aussi, mais un humour qui ne serait pas trop facile, trop donné – vulgaire. Un humour qui se mérite un peu, comme le reste. Les Vanités sont particulièrement drôles en même temps qu’elles sont poétiques, elles sont des énigmes que l’on s’amuse à résoudre. Mes peintures de décollations sont drôles par exemple, ça change des natures mortes. L’art perd toute subtilité quand ses dimensions sacrées sont substituées par les dimensions économiques. Un lapin géant d’acier, c’est drôle quelques instants, c’est un peu poétique aussi, mais ça n’émerveille pas longtemps.

Après avoir défini les notions d’artiste et de grâce, Mark Alizart se garde bien cependant de tenter une définition du sacré (à moins que cela ne soit coupé au montage ?). Tentons celle-ci : le sacré pourrait être relié à un ensemble de connaissances culturelles et cultuelles, parfois appliqués à des lieux particuliers (Dieu est partout mais on communique mieux avec lui dans les églises). Les lieux comme le Palais de Tokyo ou le FRAC sont des espaces du sacré, y placer n’importe quel objet devient une sanctification. C’est en cela que réside la magie, et tant pis si elle laisse beaucoup de sceptiques. Les volumes y sont d’ailleurs exagérément spacieux, l’architecture est celles des bâtisseurs de cathédrales actuels, des blocs de bétons froids et dépouillés, des white cubes impersonnels – le choc divin 2.0 est un éblouissement spacieux : on présume que le spectateur contemporain porte en lui un bagage suffisant et supérieur au quidam médiéval illettré qui avait besoin d’être impressionné. Non, on ne veut plus impressionner l’homme du 20e siècle, tout et déjà trop rapide autour de lui, il connaît trop les mystères, il faut le perdre pour qu’il se vide de tout, lui rejouer le numéro à l’envers.

 

« l’artiste c’est celui qui sait que ce qu’il fait n’est fait que de main d’homme ». L’artiste est ici associé au créateur, prestidigitateur qui connaît les secrets des dieux (rappelez-vous que nous sommes tous potentiellement artiste, il y a dans toute chose de l’initiation ; le savoir n’empêche pas toujours la croyance). Tel Michel-Ange peignant dieu. Dieu est dans notre esprit (le [saint] esprit), le manteau de dieu dans la chapelle Sixtine serait en forme de cerveau, Michel Ange est un anatomiste aguerrit, cette pratique combinée à celle de la peinture fait de lui un créateur savant, et cela ne l’empêche pas de peindre. S’il laisse le doute sur sa croyance en l’existence de dieu, sa quête de la foi est juste déplacée, il faudra la trouver sous une autre forme. L’artiste, le poète ou le metteur en scène savent que le monde est un théâtre ; d’ailleurs, au théâtre – autre lieu sacré, savoir que les acteurs jouent ne nous empêche pas d’y aller. Il y a donc une autre dimension à prendre en compte, plus ludique : la recherche du plaisir (et du désir ?). Je connais le processus opérationnel de nombreux numéros de magie (oui, j’ai regardé un super show américain) mais ce savoir ne m’écœure pas, il me rend juste plus exigeant·e.

 

« la grâce, ce n’est que la somme des petits mécanismes, des petits apprentissages d’une forme de perfection technique que l’artiste a atteint. » Cette notion de grâce est très proche de ce qu’on appelle couramment « le talent » ou le « don » – qui sous des apparences mystiques, mythiques et innées chez les profanes, cache les longues heures d’apprentissage (apprend-tissage pour les lacaniens) de l’élève : l’artiste est toute sa vie un apprenti (apprenti-sorcier ; « apprenti-sourcier » dirait Garouste).

 

Un de ses ouvrages, Pop Théologie, suggère que notre culture populaire est si fortement imprégnée de mythe (englobant la religion comme un mythe vivant et le mythe comme une religion morte cf Garouste) parce que la société du spectacle, des loisirs et de la consommation doit sa forme à la religion, et plus particulièrement à cette éthique protestante que Max Weber avait déjà repérée dans « l’esprit du capitalisme ».

 

Il est vrai que la frontière entre art vivant et art contemporain est parfois mince, mince aussi celle de l’imposture, celle où l’artiste ne cherche plus à se dépasser en offrant une émotion plus intense - car l’art est affaire d’émotion – mais à répondre à ce qu’il croit que le public attend. À cet endroit les croyances se renversent : l’artiste n’est plus dans la sincérité de l’art, mais dans le mensonge et le faux. Tout a l’air plus vrai, installé par le système financier de l’art contemporain, et se retrouve plus faux, plus insincère que l’œuvre copiée, plus artificielle que la maladroite étude réalisée par un artiste amateur…

Ce ne serait pas grave si l’un ne cachait pas l’autre. La cohabitation ne rendrait que plus puissantes et plus belles les œuvres sincères (oui, même celle de Jacques Lizène) et laisserait le temps faire le reste, mais les dés sont pipés, la culture n’a jamais été aussi accessible et ne semble plus faire rêver personne. On ne croit plus en elle, on consomme. Seule l’élite croit encore dénoncer les marchands du temple… Au contraire, notre société prend beaucoup trop au sérieux les religions, et en oublie le sens premier de se relier les uns les autres, plusieurs noms, quelques pensées communes, et les différences pour nos individualités.

 

« Le mythe, c’est la vérité, mais la vérité est inaccessible (ineffable). »

 

Autre amateur de la grâce, cette fois appliquée à la comparaison d’une représentation d’Hamlet et d’un match de football : Thibaud Leplat explique chercher la «grâce» dans le spectacle du football. Sans doute n’est-ce pas le cas de tout le monde. « ce n’est pas le dénouement qui compte pour nos cœurs délicats mais grâce qui y sera employé pour y parvenir. (Thibaud Leplat, La vengeance imaginaire, p. 93.) Or, cette grâce s’accorde mal avec la somme de petit mécanisme que décrit Alizart. Sur le terrain, cette grâce oxymore de l’ennui ne semble pas calculée, ne résulte pas de la prouesse technique du joueur, ni tout à fait de son esprit d’équipe (qui donne une forme de beauté et de force collective) ou de son individualisme qui gâte le plaisir et la prouesse sportive au profit du score dont le spectateur qu’est Leplat se moque éperdument (est-ce le cas pour tous les spectateurs ?). Cette grâce semble le résultat de plusieurs facteurs aléatoires : honnêteté du jeu, hasard des stratégies sur le terrain et peut-être soutien du public.

 

Cet aléa n’est pas tout à fait absent de la création artistique, si la plupart du temps l’artiste sait où il veut aller en commençant sa toile, il est possible qu’un dialogue avec cette dernière face évoluer le projet final (disposition dans l’espace, technique, état de la matière). Ainsi, cet état de grâce semble être le fruit d’un point commun à l’art selon Alizart et au football selon Leplat : le chemin compte plus que le résultat final. Finalité essentielle de notre vie : nos actions pendant que nous les accomplissons ; même si l’idée rassurante d’un enfer et d’un paradis nous est promise, la grâce toute sacrée trouve sa plénitude de notre vivant. Si par l’objet ou la mémoire collective transmet celle-ci, c’est dans l’esprit d’un autre vivant que l’alchimie émotionnelle va se produire. Quelque chose, ou la somme de petites choses, qui réchauffent nos petites vies d’humain, la conviction d’un déterminisme rassurant qui se forge émotions après émotions : « ma vie vaut le coup d’être vécu car je vis cet instant, je vois, j’entends, je sens cela ». Cette grâce serait alors l’ensemble accumulé des petits plaisirs de l’esprit et des sens qui justifie nos existences d’humain issus du big bang, espace immense où tous les dieux, toutes les croyances trouvent leur place.

L’une des beautés de l’art, c’est la persévérance, cette force, injonction inéluctable à continuer de créer, à explorer les profondeurs du noir et la réverbération de la lumière pendant des années, à assembler des fils, à déformer ses amis pour mieux les reformer. Voilà ce qui justifie une œuvre – même si je ne la comprends pas toujours, il faut parfois du temps pour cela – c’est de savoir qu’une personne – qui aurait pu renoncer – se lève tous les jours en ce disant : « aujourd’hui je me lève pour créer, et continuer à créer, pour mettre en cause mes acquis, c’est ainsi que je trouve ma plus belle place dans le monde ».

« Les œuvres sans la foi sont aussi vides de sens que la foi sans les œuvres. »

Maintenant, je savoure lentement les analyse d’œuvres de Visitations, Traces du Sacré, Centre Pompidou, 2008 et je  vous laisse découvrir ou redécouvrir la sagesse - parfois outrée - de Larent Danchin - enseignant et critique d'art opposé au marché de l'A.C.  -où mes pensées se retrouvent en de nombreux points  :

 

 

1 Mark Alizart, critique d’art et directeur adjoint du Palais de Tokyo, À propos de la personne, Gérard Garouste, SCEREN-CNDP, centre Pompidou, 2008.

2Guy Ribes (et Jean-Baptiste Péretié), Autoportrait d'un faussaire, Documents, Presse de la cité, 2015.

La nature est art, Danchin avoue s’émerveiller encore devant un étale de marché et un potimarron...

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