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L'éternelle heure du thé

Textes, théâtre et poésie de L.H.C. (Tous droits réservés)

De J. R., des trompes l’œil et de la culture nostalgique

J.R. au Louvre, le secret de la grande pyramide (j'adore cette affiche !)

Sur son blog, Christine de Sourgins1 critique JR avec un peu trop de véhémence. J’aime bien le travail de JR. Je ne suis pas sûr que ses lunettes de soleil permanentes soient la signature identitaire la plus judicieuse, – c’est tout de même bête pour un artiste photographe de se voiler la face – on contestera aussi la perruque blanche de Warhol qui devait tenir bien chaud, je préfère la discutable coiffure de Varda, qui avait le défaut d’être souvent renouvelée quoi qu’avec quelques variantes colorées. Aussi laissons de côté la question de l’identité de l’artiste pour s’intéresser plus particulièrement à son œuvre (de quelle signalétique-signature doit se parer l’artiste pour être vue et reconnue tout en cachant sa timidité ?). Je ne connaissais pas vraiment le travail de JR avant ce très beau documentaire de Varda (puis-je être objective avec cette grande dame qui faisait rimer pour tout ce qu’elle touchait humilité et simplicité avec grandiose et magie2?).

En mars 2019, pour les 30 ans de la pyramide du Louvre, JR est invité à faire un trompe-l’œil pour la seconde fois, il en a déjà réalisé un en 2016 qui se paraît d’une certaine simplicité et d’intelligence : une face de la pyramide était recouverte de manière à ce que le spectateur lambda venant au-devant du Louvre ne perçoive plus la pyramide mais une vision comme avant : JR avait « caché la pyramide ». Plutôt que de la cacher, il l’avait magnifiée en une agréable illusion d’optique. Un triangle en noir et blanc suggérait que le Louvre était immuable depuis cent ans. Cette prestidigitation avait l’avantage de simuler le Louvre sans sa pyramide, et satisfaisait pour quelques instants les râleurs nostalgiques adeptes du « c’était mieux avant ».

En tant que passionnée par le tournant du XIXe au XXe dans les arts, je me pense bien placée pour dire que c’est l’idéalisation de cette époque qui est plus intéressante. En dépit, des belles robes, de l’effervescence parisienne et de l’Art nouveau, en tant que femme, aurais-je vraiment voulu vivre – enfermée dans mes corsets, ma libido refoulée – dans une époque misogyne, antisémite et en grande paupérisation ? Difficile de juger, moi qui goûte une époque qui commence la célébration de la non-binarité, de l’effondrement des carcans moraux et de son inévitable et effrayant contrepoint de peur.

En tant que râleuse passéiste, je ne trouve pas particulièrement belle la pyramide. Son concept est intéressant mais a quelque chose de lourd en dépit de sa transparence (puisqu’on vous dit que le beau ne compte plus). Mon jeune œil a toujours grandi avec cette forme associée au Louvre (et oui, je suis née un an avant la chute du mur de Berlin). Mon optimisme me dit que cela vaut mieux qu’un parking ; je ne me fais toujours pas à l’étrange masse qu’est Beaubourg, mais elle vaut mieux en qualité que le parking pour voiture qu’elle était auparavant. Je préfère l’utilité d’un musée à celui d’un parking, quoi que la première option semble moins démocratique que la première, mais on n’a qu’à sensibiliser les gens à l’art autant qu’à la mécanique automobile (à l’encontre d’une grande majorité, au moment où je rédige ce billet, je possède des œuvres d’art mais pas de voiture). Et que dire de l’histoire du Louvre, en évolution perpétuelle jusqu’à l’atteinte de la structure symétrique qu’on lui connaît ce palais royal fuit par ses souverains, laissé à l’abandon avant de devenir un lieu populaire, c’est-à-dire destiné au plaisir du peuple. L’immuable n’est qu’un concept de plus dans nos petites têtes soucieuses d’être rassurées.

À la manière des travaux de Georges Rousse qui utilise l’espace pour faire apparaître des figures géométriques depuis un point de vue unique, clé de lecture des peinturlurages éparpillés, le travail d’illusion optique de JR est ludique, fascinant et poétique. Mais comme tout point de perspective, il nécessite d’être vu depuis un point unique. L’installation en 2016 était destinée au visiteur, à tous les visiteurs, sans barrière de langue ou d’accès, il suffisait de se placer après un petit effort de déambulation à l’emplacement du départ du point de fuite, ce qu’on appelle au théâtre « l’œil du roi » : la meilleure place pour voir le spectacle. L’installation de 2019 se veut beaucoup plus spectaculaire, plus grande en surface. L’idée poétique et de faire resurgir avec un idéal steam punk les « secrets de la pyramide », d’en montrer les illusoires fondations. Seulement l’installation pose problème, l’œil du roi de cette perspective à un point de fuite se situe de l’autre côté, depuis le 4e étage du milieu du bâtiment : un étage inaccessible pour le visiteur. L’installation n’est faite que pour Dieu – la pyramide devient alors un triangle maçonnique, incite à un questionnement de pouvoir, de manipulation et de symboles – incarné ici par une caméra. Le spectateur en visite ne pourra pas comme dans une œuvre de Gorges Rousse trouver par lui-même la clé du « Mystère de la pyramide ». Il sera tributaire de ce qu’on lui dit de voir, condamné à regarder un écran et les belles photos postées sur les médias : l’œuvre n’a plus d’intérêt dans le réel, elle est pur concept, symbole du pouvoir autoritaire que prend au galop la république du capitalisme.

Christine de Sourgins reproche par ailleurs l’éphémère de l’œuvre. Celle-ci a demandé 4 jours d’installation pour être prête le jour de l’inauguration. En quelques heures, le soleil et les pas des passants (aurait-il fallu restreindre l’accès de l’installation par des barrières ?) ont réduit en de poétiques lambeaux gadouilleux ces mystères que l’œil unique ne vit pas longtemps, mais qui furent immortalisés sur toutes les rétines comme un beau souvenir que personne n’a vraiment vu. Autrement dit, ce qu’on appelle un mirage ou une hallucination collective.

La montagne accoucha d’une souris. Montagne humaine de 400 bénévoles désireux d’appartenir pour quelques instants à l’histoire de l’art et du Louvre, de rencontrer une star, et peut-être de profiter de sa chaleur humaine pour quelques heures. Si les vidéos de 2016 montre un travail réalisé par l’équipe de J.R., harnachée de harnais et de balais (quoi de plus contemporain que le travail en équipe ?), l’installation de 2019 faisait appel à des bénévoles. Symptôme de notre époque qui ne veut plus payer ni d’artistes ni de techniciens, et qui fait appel aux bonnes volontés pour économiser l’argent des impôts, nous payons par deux fois. On l’a vu dans ma ville : à Caen, le maire a mis à disposition d’affreux cubes de béton gris à la disposition de tous, et plus particulièrement des artistes, pour les peindre ; autrefois, on rémunérait des artistes pour cela, ou du moins, on les défrayait pour le matériel (veut-il que l’on peigne avec le sang des gilets jaunes ?). La liberté du libéralisme sans bornes a pris les couleurs de l’incivilité, l’implication citoyenne devient la norme, mais le revenu universel se fait attendre. Ce n’est pas la dégradation momentanée du Louvre qui est alarmante, c’est celle de notre civilisation – mais peut-être est-ce là aussi un mirage car l’Histoire nous apprend qu’aucun système humain n’est parfait). Aussi, que l’artiste rebondisse – avec peut-être un peu d’opportunisme ou de mauvaise foi – sur les thèmes de la fragilité et de l’éphémère ne me choque pas, c’est ainsi qu’est notre société.

Je propose l’éloge de la tiédeur : la douceur du printemps et de l’automne culturel, sans trop de jugements mais avec sagesse (grand programme n’est-ce pas ?). De prendre le temps de ne pas être tout le temps sur internet et de ne pas tout savoir : il y a longtemps que l’on savait déjà que l'on ne peut pas tout savoir.

1www.sourgins.fr et plus particulièrement son article « le trompe-l’œil de l’art contemporain », 18 avril 2019. https://www.sourgins.fr/les-trompe-loeil-de-lart-contemporain/

2À ce propos, connaissez-vous le travail de Jill Guillais ? Une poétesse plasticienne, qui réalise entre autres choses, des sculptures évolutives en peau de pommes de terre.

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