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L'éternelle heure du thé

Textes, théâtre et poésie de L.H.C. (Tous droits réservés)

Ulysse l'étranger ou la vie passionnante des mouches en Amazonie

Ulysse l'étranger

ou

la vie passionnante des mouches en Amazonie

 

Automat, Edward Hopper, 1927, Huile sur toile 69,9 x 90,5 Iowa, Des Moines art center

 

 

NB : la veille du bac, je traînais les pieds pour réviser la philo. J'avais un peu le trac. Je me suis mise devant mon clavier chéri et j'ai écrit ce qui me passait par la tête. Avec le recul, cette histoire est un peu mièvre. Quelques temps auparavant, j'avais trouvé sur une brocante des Duras issus d'une bibliothèque des PTT qui fermait. L'amant, L'amant de la chine du nord et Les Yeux Bleus, Cheveux noirs venaient de me transpercer. Je comprenais enfin pourquoi les yeux de mes professeures de Lettres brillaient tant en évoquant Duras. Ce soir de veille de bac de philo, je terminai un peu étourdi Ulysse l'étranger, incertaine quant au style, mais enfin certaine que je pouvais terminer quelque chose (de long), moi qui commençais mille choses sans jamais les finir.

 

 

Cela aurait pu être un tableau de Hopper, la jeune fille était assise à une table d’un bistrot parisien. Le café était noyé dans la foule inconsciente et lassée. La grande avenue frémissait de vies monotones et d’arbres silencieux et nobles. La pluie colorait l’asphalte et les murs délavés de cette couleur verte que seuls les jours de pluie savent donner. Les parapluies et les chapeaux s’agitaient, nuançant le grand boulevard de la rue saint Honoré de teintes rouges à lèvres et orange acidulé. La jeune fille restait songeuse, le minois en l’air, laissant refroidir son chocolat viennois excessivement mousseux et crémeux comme l’écume qui lèche la coque du navire. Une odeur de viennoiseries émanait d’on ne sait où, sortant parfois la jeune fille de ses rêveries avec une sensation agréablement coupable. Et de la bouche de métro voisine, s’échappait comme un farouche oiseau migrateur, une mélodie jouée par quelques musiciens quêteurs ; violon, accordéon, et harmonica suggéraient de braves âmes errantes en guenilles oranges, vertes et brunes sur un fond de faïence rendu sépia par les passants. Mais ce n’était pas un tableau, c’était une étape, un lieu passage, le lieu animé par l’empressement d’une foule colorée, faisant partie d’un théâtre vivant ou enseignes de cafés rouges, feuillages verts et lampions oranges officiaient le décorum. C’était une clef, comme l’origine d’une part de vérité.

 

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C’était une chambre d’hôtel, le papier sur les murs était autrefois blanc, les fleurs imprimées donnaient alors l’impression d’un jardin secret, un paradis perdu au cœur de Paris. Le lieu des amours clandestines.

Le visage de l’homme baisait tendrement le blason féminin, forteresse bordée telles les pétales d’une rose délicate, le sexe mystérieux et détenteur de la fertilité de l’existante. L’homme fier dans l'instant présent d’assouvir ses pulsions de désirs, de caresser le corps de cette jeune fille, de s’approprier enfin la chair détentrice du pouvoir; de dévoiler un peu le secret caché plus tôt derrière un décolleté, une robe de mousseline et une veste en toile de laine. Les mains jouaient sur ce clavier de sens. La peau était encore plus douce qu’elle n’y semblait par les jambes dévoilées jusqu’au-dessus des genoux de la petite robe verte. Le corps de la jeune fille frémissait d’amour sous les effleurements des mains habiles. La raison de temps à autre, rappelait à cette tête folle, que le corps prodigieux, virile, lui était presque inconnu. Presque, mais pas tout à fait. Deviné depuis toujours, à chaque instant à réapprendre. Puis l’homme est femme. L’odeur de la chambre humide à immédiatement été envahi par le parfum de pivoine, de verveine et d’iris de la jeune femme. Comme s’il était composé pour évoluer dans ce sanctuaire, à ce moment précis, composé pour cet instant unique.

Le visage de la femme se parait de sourires et d’abandons au gré des variations du plaisir. La chambre était inoccupée voilà à peine quelques heures. Trois étages au-dessous, derrière les murs, au coin de l’immeuble, les passants passaient sur fond de murs crème.

 

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C’était dans la petite boutique de la jeune fille, une boutique encastrée dans une rue poétique et peu fréquentée, une rue mystérieuse et réservée où seuls les initiés pouvaient apercevoir les étoiles et les paillettes éclatantes qui flottaient dans l'atmosphère de cette rue aux pierres grises et noires de pollution. C’était une petite échoppe lumineusement blanche, aux grandes vitres curieuses et accueillantes. C’était une pièce moulurée de blanc. La jeune fille accrochait un mobile de perles et de papier parmi les autres mobiles et le petit bureau de bois clair teinté. Un jour elle le recouvrerait en rose framboise puis plus tard, en vert amande. C’était son atelier boutique, une annexe lui servait d’atelier. Le seul reste d’un souvenir passé, d’un lien sentimental, comme si ce lieu était aussi quelques années d’une vie. C’était un lieu dans Paris comme l’un des derniers ponts avec le pays de l’autre rive. Elle était heureuse et mélancolique de pouvoir suspendre sa dernière création, comme si cet assemblage hétéroclite représentait plus qu’une création. Une part de soi.

Il faisait encore jour, mais le soir était déjà bien entamé, peut-être dix heures, elle ne regardait plus sa montre, le temps s’était arrêté.

Rosa, sa concierge lui avait laissé une part du délicieux fraisier qu’elle avait réalisé pendant l’après-midi. Depuis qu’elle vivait ici, Rosa avait été une mère pour elle. Elle s’était installée dans son canapé, le regard vague, sans comprendre pourquoi il était parti un matin, pourquoi il n’était plus là quand elle s’était réveillée.

 

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C’était un soir dans une galerie d’art, au vernissage d’un ami photographe qu’ils avaient en commun. Il avait été surpris de la rencontrer, elle avait été bouleversée de le revoir. Elle a senti son regard passionné se glisser sur elle toute la soirée, entre les coupes de champagne, les petits fours et les fausses conversations avec des connaissances. Il était follement attiré par elle, et elle au prix de quelques sacrifices, jouait à feindre son attirance et de savoir la réciprocité de ce sentiment inéluctable. Malgré la foule et le brouhaha ambiant, c'était le silence. Un silence qui ralentit même les actions, un silence qui dure. Et puis il y avait également parmi les invités son ancien amant, qui avait franchi les flots pour inaugurer un prestigieux événement, mais surtout l’occasion de faire couler l’encre et l’argent. Derrière les murs blancs immenses et les photographies dimensionnées noires et blanches, derrières les femmes élégantes et les costumes griffés, se cachaient en réalité sous les masques, des personnages intéressés et avides, nullement conscient de ce qu’ils sont et que les autres sont. Sous ce beau mécénat, c’était en fait la dégoûtante prostitution des caractères entre eux. Demain dans les journaux, on verrait une photo où elle apparaîtrait au troisième plan et où on le devinerait dans le fond à cause de sa grande stature. Tous un verre à la main et l’air de conversations passionnées.

 

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Elle collerait peut-être la photo dans son calepin. Peut-être.

 

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Elle était sur la terrasse d’un café parisien comme dans un tableau de Hopper. Mais ce n’en était pas un. Elle essayait de comprendre, de résoudre le mystère. D’élucider cet homme. Le chocolat liégeois refroidissait, l’odeur de viennoiseries persistantes, elle se perdait dans ses souvenirs, loin du refrain entêtant des métros, loin de l’agitation de la rue, loin des lumières de la ville. Qui est-il ?

Elle, c’est une femme superbe en robe verte et chapeau orange avec une veste en toile de laine qui pense à une ombre. L’ombre de sa vie.

 

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C’était sur le paquebot qui ramenait les passagers de New-York en France. Elle, était assise dans un fauteuil du hall près du bar, égarée parmi les clients du comptoir, assise à une table pour quatre, elle ne consommait rien. Le bateau était magnifique, les fauteuils, de tout confort. L’alcool des messieurs en costumes amateurs de whisky enivrait l’espace, et leurs cigares répandaient des saveurs d’épices et enveloppaient l’étage d’une brume suave.

Elle était seule, songeuse, repartant pour la France d’un amour qu’elle savait perdu. Un amant providentiel qui ne lui offrirait jamais que de l’attente, comme deux trains qui se croisent. Comme une femme et des enfants qu’il ne voudrait jamais quitter pour une passion amusante. Il veut bien lui donner, il en a de trop, mais pas tout perdre pour elle. Alors elle est partie.

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Une autre fois sur le même paquebot, assise à la même place, sans toujours rien consommer. La première rencontre. Il n’y avait personne au piano du bar du hall, mais on aurait dit entendre frappés des accords de notes sur un piano, pareil à la colère violente du pianiste qui veut traduire l’orage. Pourtant, ils s’étaient déjà aperçus, à l’embarcation; puis dans les couloirs, s’évitant, craignant le pire. Sachant déjà l’avenir.

Une tasse de chocolat liégeois se posa devant elle, le serveur l’informa que cela venait du monsieur qui était là-bas, à quelques tables. Elle le regarda. Il était très élégant, l’air confiant et conquérant. Très beau. Beaucoup de charme. Parfait. Il n’avait cessé de la regarder, de la dévorer des yeux. De désirer son mystère. Enflammé déjà, par les premières notes de son sillage.

Le message avait volé entre eux, léger et évident.

Il vint prendre place face à elle, son verre d’armagnac à la main. S’apprêtant à sortir un cigare de son costume. S’interrompant un instant. « ça ne vous incommode pas, j’espère ». C’était une voix aussi voluptueuse que l’arôme de son havane. « non, non, pas du tout, j’aime cette odeur, c’est une odeur de voyage ». Et ils restèrent ainsi à se contempler et à savourer l’instant jusqu’à ce que le désir devienne insoutenable.

Dans sa chambre, peu de trace d’identité, peu d’objets personnels. Il portait tout en lui. Trop de baisers à offrir. Ce corps de femme à aimer.

 

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C’était le soir de la première rencontre. Presque le silence. Mais le battement des cœurs qui ne demandent qu’à vivre, les mots d’amour jamais prononcés qui flottaient dans les airs, la passion folle et les mystères des deux corps interdits après le premier sacrifice. Ils étaient restés tout l’après-midi dans la chambre sans marque d’identité. S’appropriant leurs sentiments et la béatitude suprême qui les emportait alors, les poursuivrait pendant des mois.

Les murs étaient couleurs crème, c’était un gros tissu velouté. Les rideaux rouges feutraient l’atmosphère. Dans les draps de satin blanc cassé, les deux corps amoureux reposaient avec un semblant d’indifférence.

L’homme réapparut avec deux cafés noirs dans ces fameuses petites tasses à expresso que l’on servait au comptoir du hall. Il lui tendit la tasse et s’assit sur le lit pour la contempler boire son café. Elle n’aimait pas le café, mais parce que c’était l’instant, elle le buvait, sans sucre. Le café était très corsé, répandant dans leur bouche l’amertume du bonheur. Ils restèrent encore en corps, assis sur le lit, tous deux à s’admirer jusqu’à ce que la nuit tombe par-dessus la haute mer, nuançant la petite chambre impersonnelle de reflet argenté, sans lune.

Aux douze coups, elle regagnerait sa cabine. Lui resterait probablement allongé nu sur son lit, réalisant l’instant.

 

À son réveil, elle découvrirait dans la petite poche de sa veste une petite carte d’un beau papier. Seul y était inscrit la date d’un jour de la semaine suivant, le nom du parc Parisien. « je vous attends ».

 

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C’était devant un théâtre, un soir de représentation. Les lumières de la vivacité urbaine faisaient écho aux premiers éclairages des fêtes de Noël. Les gens empressés, circulaient déjà les bras chargés de cadeaux. Elle était un peu en retard, non, elle n'était seulement pas en avance. Il était ponctuel et l’attendait galant et pardonnant avec une rose rouge. La lui offrit. Puis lui proposa son bras qu’elle accepta avec une légère timidité confuse, la rose dans l’autre main.

Fascinée, émerveillée comme une enfant, elle serait captivée par la scène, ce soir-là. Sentant ses yeux brillants posés comme un papillon sur sa rivière de diamant.

Ils n’auront pas eu la nécessité des mots ce soir-là. Le regard et le décor suffisaient à eux seuls. Un petit orchestre jouait dans une fausse pour accompagner la pièce. Mais leur partition semblait cependant s’accorder et jouer chaque geste de la jeune femme en robe verte et de l’homme.

Après la représentation, il l’emmènerait dans une garçonnière. Là encore, très peu d’objet intime. Un décor luxueux mais trop neutre. Seulement habillé par leur amour muet.

 

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C’était dans la petite chambre d’hôtel parisien. Pour comprendre, elle avait décidé de revenir sur les lieux de pèlerinage. Du dehors les oiseaux chantaient le milieu de l'après-midi, semblant s’échapper des impressions florales du papier jaunit. Elle était seule sur le lit. L’ombre de l’homme était partout. Les voiles aux fenêtres laissaient pénétrer une douce lumière tamisée. Elle commença à se déshabiller, bottant son chapeau orange, sa petite veste en toile de laine, ses souliers à talon aiguille vernis rouges, sa robe de mousseline verte, ses dessous de soie noire et son collier de perles.

Juste vêtue de son corps et de son rouge à lèvres.

Elle s'allongea sur le lit et s’abandonna aux fantomatiques caresses. Son corps retrouvait chaque baiser, chaque caresse, chaque sensation d’amour, chaque soupir…

Son corps s’animait des mêmes spasmes, vivant la jouissance, pénétrée des moments mémorables, acquis secondes après secondes, heures après jours.

Le corps masculin était peut-être ici, elle ne savait plus, elle le vivait, elle le cherchait.

Elle resta jusqu’au soir allongé nue sur le lit. Puis elle rentra chez elle.

 

Une part de gâteau qui l’attendait devant la porte avec un petit mot.

De sa concierge.

Le chat angora au pelage blanc réclamait ses caresses après une après-midi passé sous les chaleureux rayons solaires que la vitre voulait bien laisser passer.

Elle s’installa sur le balcon dans un fauteuil, avec l’affectueuse bête. Hantée par l’homme qu’elle aimait et qu’elle ne trouvait plus.

 

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C’était devant l’entrée d’un petit parc parisien. Curieusement entouré de galeristes et de passants voûtes. Elle patientait devant l’entrée, dans quelques minutes, il serait l’heure de la première rencontre. Dans sa main gantée de noir, le petit papier. L’air embaumait les cafés que l’on servait dans le petit restaurant sous les arcades, à côté.

Ils avaient su d’instinct l’heure du rendez-vous, la même que la première rencontre.

Il était là, comme apparu soudainement, beau de prestance. Brun, le teint légèrement halé, et un sourire omniprésent sur ses lèvres, même quand il ne souriait pas.

Ils marchèrent longtemps ensemble, l’un à côté de l’autre, complices sans presque de mots. Puis s’assirent. Les bancs étaient entourés de vie. Enfants qui riaient, vieillards qui se souvenaient, passants qui mangeaient.

Ils marchaient, un petit chien vint à leur rencontre, comme s’il les reconnaissait. Ils se penchèrent tout deux pour le caresser. Complice. Puis le chien satisfait repartit.

Dans la soirée il lui offrit un chocolat, et pour lui un café, accompagné de gaufrettes belges et de chocolats.

On entendait plus le bruit de la ville mais une musique envoûtante d’un opéra qu’elle ne connaissait pas.

Les oiseaux chantaient encore dans le ciel bleu et dans les arbres en cage.

Plus tard ils marcheraient encore dans les rues, alors que les réverbères diffusaient les lumières de leurs émotions.

 

Elle découvrirait pour la première fois la garçonnière parisienne, les lampes diffusaient une énergie intime dans un univers impersonnel, seules quelques étagères d’une bibliothèque remplie de livres semblaient témoigner d’un peu de cet homme. Balzac, Stendhal, Zola, Shakespeare, Loti, Cortazar, Duras… Des bouts de rêves et de vies imprimées sur papier. Des aberrations à vivres.

Un guéridon accueillant un coffret à cigare près d’un Chesterfield chocolat, un lit deux places, un support à vêtements vide, à côté, une valise de cuire.

Pas de photos, pas de tableaux, juste des murs couleur crème et des rideaux rouges. Comme la chambre du bateau.

 

Les draps conservant les parfums de l’amour, les corps étendus côte à côte, les sentiments de voluptés et de joie épanouie, un phonographe qui laisse courir un morceau de jazz.

 

Au réveil, les croissants, ils refont l’amour, il la prend dans ses bras et la conduit dans la salle de bain où ils bâtissent leur amour. Il est beau, l’eau glisse comme des perles sur sa peau musclée. Ses caresses sont divines. L’air de jazz s’arrête, le silence qui prend place n’en est pas tout à fait un.

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C’était peut-être longtemps auparavant, ou seulement un peu avant. La jeune fille courait dans les rues vertes et oranges sous la pluie. Sa main sur son chapeau pour qu’il ne tombe pas et l’autre maintenant maladroitement fermé la petite veste en toile de laine. Les talons escarpins vernis rouges claquent contre le macadam, métamorphosant les flaques d’eau grises en couronnes de cristaux fluides.

Un ami de son père l’attendait à la terrasse d’un grand café du faubourg saint Honoré.

C’était un homme d’affaire. Un homme très distingué, les cheveux poivrent et sel, peut-être la quarantaine ou la cinquantaine, un grand charme. Un Américain.

Il était sur Paris et s’était proposé auprès du père de la jeune fille de la rencontrer. Il voulait exposer les créations de la jeune fille dans une galerie new-yorkaise qu’il possédait. Le père en avait informé chaleureusement sa fille qui accepta une rencontre préliminaire.

L’homme la remarqua et l'invita à s’asseoir en face de lui. « Vous êtes de plus en plus radieuse Mademoiselle, la dernière fois que nous fûmes présentés, n’était-ce pas à ce gala de fin d’année ? ».

Il ne se défera jamais de son accent américain malgré son amour pour le français et la France.

La jeune fille était hésitante, elle n’avait jamais exposé ses créations sinon chez son père qui recevait beaucoup dans le cadre de ses affaires. James G*** était tombé fou de ces mobiles colorés de perles et de papier.

Elle exposerait ses dernières créations de l’autre côté de la mer durant quelques mois.

Les yeux bleus de cet homme d’affaire n’étaient pas dénués de sensibilité. Il aimait autant la fraîcheur et l’innocence des œuvres, que de la jeune fille elle-même.

 

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Elle traversa pour quelques semaines l'immense étendue d’eau. Pour préparer sa première exposition. Mme James G*** était charmante et bien conservée, elle respirait l’air de la bourgeoisie comme ces femmes incarnant avec bonheur the American way of life. Une belle image de papier glacé, rayonnante, figée et au fond un peu blasée. Elle la recevait avec le maternel et toute l’aisance d’une excellente maîtresse de maison. Deux jumelles blondes et un garçon adolescent lui tenait lieu de progéniture. La jeune fille sympathisa aussitôt avec eux.

 

C’était une demeure spacieuse propre à un idéal de vie de papier glacé. La propriété était entourée d’un superbe jardin et d’une piscine. La scène parfaite pour le scénario qui allait suivre, un drame, une tragédie ou une part d’innocence enlevée par la vie.

Le refrain des métros poursuivait la jeune fille.

 

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Le vernissage avait remporté un franc succès, le public américain était tombé sous le charme des mobiles oniriques.

Pour fêter cela, l’homme d’affaire mécène l’invita le soir même au restaurant. C’était un des meilleurs de la ville, évidemment. La jeune fille était intimidée par tout ce luxe excessif et superficiel.

Les yeux bleus de James G*** brillaient d’admiration et d’amour. Cette jeune fille qui aurait put être la sienne lui plaisait passionnément. Il se sentait la vigueur du jeune homme ambitieux qu’il était quelques années auparavant.

 

Il lui saisit la main, la jeune fille ne la retira pas. Elle aurait pu, elle aurait du. La scène était comme elle devait se jouer. Un violoniste dans le restaurant interprétait le morceau romantique et tragique né pour cet instant.

L’homme d’affaire et la jeune fille étaient déjà amants. Leur liaison irraisonnée commencerait le soir même dans une chambre d’hôtel. C’était la première fois que quelqu’un l’aimait. Elle découvrit la douceur ferme, les caresses et l’affection qu’elle n’avait jamais réellement eut durant son enfance.

Peut-être une mère décédée trop tôt et un père qui s’était abandonné aux affaires et à quelques maîtresses.

 

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C’était dans Paris, avant que son père ne fasse fortune dans son entreprise.

L’homme qui avait toujours été soucieux regardait distraitement, un sourire au coin des lèvres l’enfant aux cheveux longs bruns et en robe verte qui riait de bonheur, chevauchant un destrier de bois aux douces couleurs de l’enfance.

 

La petite fille était très proche de son père. Lui était soucieux de ses affaires. Elle, protégée dans un univers de crayons de couleurs, de boîtes à musiques et de poupées aux vêtements chatoyants.

 

Les images de son enfance lui semblaient ternie par un filtre sépia. Comme la photographie posée sur la commode du salon paternel, figeant une petite fille moitié moins âgée, débordant de bonheur dans un manège de couleurs de l’enfance.

 

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La petite fille n’avait jamais vraiment eu d’amies de son âge, plutôt un chat confident, des poupées, et des personnages de papiers bariolés, de feutre et de tissus brodés, de perles et de dessins, de pliages et de savant collages merveilleux.

 

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Pour son anniversaire et comme pour s’excuser de ne pouvoir traverser la barrière d’azur, son amant aux yeux bleus lui offrit le lieu idéal pour son univers.

Une de ses relations dans l’immobilier avait remarqué une petite boutique à céder dans les quartiers bohèmes de la capitale. Une galerie avec atelier pour créations naïves.

 

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C’était dans l’appartement de la jeune fille.

Un appel téléphonique reçu tôt le matin. Par la fenêtre, il faisait déjà jour. « Bon anniversaire trésor, veuillez m’excuser de ne pouvoir être auprès de vous ce jour, les affaires sont comme vous le dite si bien, des vêtements trop lourds à porter et qui nous vont si mal. J’ai une surprise pour vous. Dès que je pourrais me dévêtir de ces habits immondes, je vous rejoindrais à Paris. »

 

 

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La semaine suivante. L’homme aux yeux bleus la conduisit dans la petite boutique, une ancienne maison de confection dont la gérante n’était plus. Les murs seraient repeints. L’odeur de poussière et les souvenirs des vêtements sur mesures conçut pour de vieilles dames élégantes seraient remplacés par des créations colorées et fraîches.

Transportée de joie, elle lui sauta au cou. Ce lieu était un véritable paradis.

Ils passèrent la journée ensemble, mais lui un peu distant, certainement préoccupé par ses affaires. Le soir, il repartait pour son pays.

Il n’y avait pas de musique ce jour-là, juste le bruit de la pluie de l’après-midi et du vent dans les feuilles.

 

Au petit matin, les crissements d’un vieux balai rajeunissaient le cœur de la boutique. Et un coup de peinture frapperait les vielles images.

 

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C’était dans la petite boutique blanche, la jeune fille chantait une berceuse de son enfance, probablement provenant d’une boîte à musique en forme de carrousel.

Elle confectionnait des oiseaux en papier. L’ossature du mobile était déjà suspendue dans l’arrière-boutique. La jeune fille était installée à son bureau peint de rouge framboise.

Le carillon de l’entrée sonna, l’homme de la traversée se trouvait là, devant elle, une boîte des plus fins chocolat de toute la ville à la main. Le sourire victorieux aux lèvres et le regard pétillant de passion.

Elle leva ses yeux de ses assemblages féeriques.

Comment avait-il trouvé l’échoppe ? Et comment savait-il qu’elle était ici ?

Par quelle magie avait-il retrouvé le sentier qui mène à la jeune fille à la robe verte.

Sa valise de cuire à ses pieds. Son pardessus était crème comme les murs de la garçonnière. « Puis-je vous inviter à prendre un chocolat ? »

 

Une voiture les déposa devant le grand café du faubourg saint Honoré.

La rue ensoleillée était déjà animée malgré l’heure matinale.

Il voulait qu’elle lui parlât de ses créations. Puis ils parlèrent longuement d’art. Les mots étaient enflammés mais ne les touchaient pas vraiment, ils effleuraient la surface de leur identité, gardant pour l’autre son mystère, terrifiés à l’idée d’atténuer la sorcellerie de l’autre.

Une joute de mots, d’amour, de création et de vie comme pour défier l’autre. Trois cafés, Trois chocolats viennois, la boîte de chocolat ne contenant plus que les souvenirs du plaisir gourmet.

Ils marchèrent encore dans Paris. Passant devant un hôtel charmant, un hôtel de carrefour à l’architecture XIX, un hôtel qui aurait pu être celui des Amants de Piaf.

Séduis, ils s’accordèrent à y passer le quelques heures ou mêmes le reste de cette journée. Le papier peint sur les murs était jaunit, et du dehors, les oiseaux qui chantaient semblaient se nicher dans les motifs fleuris des murs

 

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C’était dans l’appartement de la jeune fille. Cet appartement était prêté par un ami de son père. Elle voyait peu son père. Rarement seule. C’était souvent lors de réception d’affaires, ou bien celui-ci était préoccupé. Il pensait à elle, lui assurait une vit paisible, mais oubliait qu’il est bon d’offrir un peu de temps à ceux que l’on aime.

Sur la cheminée de marbre, régnait un immense bouquet de pivoines. À leurs pieds, une carte d’un beau papier « Aimez-vous le théâtre, ce soir, je vous y attendrais ». Les fleurs embaumaient, étaient fraîches du matin.

 

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C’était l’appartement de la jeune fille. Les pivoines étaient fanées depuis une semaine, elle n’avait pas eu la force de les jeter. Elle n’avait pas eu de ses nouvelles, la pièce de théâtre avait été exquise, pourtant tout ne s’était pas joué ce soir-là. Il restait encore de nombreux actes.

Elle était assise dans son canapé. Sur l’écran, elle croyant se reconnaître les traits de l’actrice, et l’acteur n’était autre que lui. C’était déjà un vieux film en noir et blanc dont le scénario avait été trop usité.

 

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Elle se rendait à sa boutique, dans la vitre, presque derrière elle, elle crut le deviner, sa silhouette, son parfum, son mystère. Elle se retourna. Il n’y était pas.

Seuls flottaient dans l’air les effluves de son parfum.

Les petits talons rouges reprirent leur rythme saccadé.

Elle passait devant la meilleure chocolaterie. Elle scruta l’intérieur, il n’y était pas…

 

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C’était dans la propriété de l’autre côté de l’Atlantique. Au bord de la piscine. Sa femme et ses enfants s’étaient absentés en vacances, laissant James G*** à ses affaires. La jeune fille était là depuis une semaine. Il la séduirait et lui bottera son innocence. Elle était plus qu’une femme, elle était un mythe.

 

Les talons rouges au pied du lit. Les vêtements éparpillés dans cette chambre luxueuse. Le corps aux yeux bleus rencontrait le corps aux cheveux bruns. Il voulait tout quitter pour elle. L’emmener faire le tour du monde comme deux amants incestueux en fuite. L’enlever à son monde. S’échapper de sa prison. Recommencer avec celle qui avait hanté ses nuits, avant même qu’il ne la rencontra.

Mais il ne le ferra jamais. Il ne le pourra pas. Le manque de force, de volonté, le poids de sa vie et de ses chaînes l’empêchait de faire le parte de la merveilleuse colombe qui était apparut dans sa cage dorée.

Il savait que le numéro de magie prendrait vite fin. Qu’il faudrait qu’il libère l’oiseau immaculé de rêves, sans la blesser, sans lui briser les ailes comme on le lui avait fait.

Il avait profité du spectacle comme un enfant émerveillé. Il avait rêvé cette jeune fille comme une magicienne, une fée libératrice. Mais la forêt était ensorcelée. Il n’a pas pu jouer le rôle du prince.

 

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Alors il a ouvert la cage à l’oiseau blanc, et il l’a vu s’échapper comme sa vie lui à échapper. Seul le souvenir d’avoir aidé l’oiseau à s’envoler pouvait le consoler.

 

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C’était dans la galerie d’un ami, l’homme aux yeux bleus rendait visite à un vieil ami photographe qui allait exposer prochainement. Il essayait encore de l’oublier. Mais John, cet ami photographe, l’avait appelé, car il avait tiré en grand format la photo de la jeune fille. La photo sera placé dans son bureau. Sa femme ne se doutera de rien ou fera semblant. Il le racontera à la jeune fille quand il la verra au vernissage. Il en a une plus petite où ils sont plus intimes. Mais celle-ci, il la gardera secrète.

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C’était un soir dans une galerie d’art. La jeune fille avait été invitée par l’ami photographe de James G***.

 

Il l’avait photographié dans la galerie de James G*** avec ses œuvres et son sourire d’une jeunesse inaltérable. Il l’avait photographié avec l’homme aux yeux bleus dans le secret de leur liaison, et il lui avait demandé de poser avec sa robe verte, ses escarpins rouges, ses cheveux bruns et son chapeau orange; étendue dans un sofa, riante ou détournant la tête. Pour gagner sa confiance, il lui avait raconté sa vie, ses amours.

 

Il avait eu deux ou trois amants avant de rencontrer son pygmalion de l’objectif. Mais il avait mis des années avant de l’oublier. Il avait rencontré ensuite d’autres hommes. Souvent des hommes de passages, des plus jeunes et des plus âgés. Et puis il avait rencontré un peintre Syrien, qu’il ne voyait que la moitié des années, à cause de leur art, de leurs pays, et de leur envie de liberté; à leur âge, on ne pouvait plus exiger les chaînes. Mais y a-t-il un instant de la vie où l'on méritât d’exiger à quiconque sa liberté ?

Peut-être qu’un jour le peintre syrien fuirait son pays, raison politique ou rejet de la différence. Le photographe ne savait pas s’ils arriveraient à vivre vraiment ensemble. Mais qu’il serait toujours présent pour lui. Qu’elle verra, elle un jour que l'amour est un oiseau qui s’échappe quand on veut trop le serrer contre soit. Mais que ce sont des paroles de vieillard, qu’il faut qu’elle vive sa vie, aussi fraîche que la rose qu’elle est. Non, elle n’est pas une rose, c’est une pivoine.

Douce et belle, avec un cœur protégé par des murailles de velours poudrés.

 

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C’était un soir dans une galerie d’art. Le photographe parlait un verre de champagne à la main avec son compagnon venu de Syrie tout spécialement pour cet événement. La presse était là, bien sûr. Et elle revoyait l’homme aux yeux bleus qu’elle n’avait pas vu depuis des mois. Une série des photographies lui était consacrée. Les photos immenses étaient envoûtantes. Au-delà du noir et du blanc, du sépia et du négatif, on croyait percevoir les couleurs. James G*** parlait avec elle. Elle était mal à l’aise. Ses yeux brillaient comme s’il l’aimait encore. Il lui parlait de la photo qu’il préférait d’elle et qu’il s’était permis d’en exposer une dans son bureau. Elle réalisa qu’elle n’avait jamais su dans quelles affaires il travaillait en particulier. Il avait des galeries d’art comme ont à un cheval, pour le plaisir du mécénat, comme l’on devient créateur à travers la puissance des autres artistes. Mais il avait des actions aux quatre coins de la planète, l’alcool, le café, le chocolat, peut-être même la drogue et les armes. En réalité, il avait fondé un empire sur un mystère. Sa femme ne s’intéressait pas vraiment à lui, elle était un accessoire utile, plus préoccupée par ses tenues et les réceptions que par les vraies choses. Tout au plus était-elle une bonne mère de famille. La jeune fille se demanda alors si elle désirait des enfants un jour, si elle serait une bonne mère. Et puis elle pensa à l’homme de la traversée dont elle ne savait rien. S’il aimerait avoir des enfants ?

Mais derrière elle, dans le fond de la galerie. Un homme très grand, un voyageur à la peau halée, aux cheveux bruns, trentenaire et de grande stature ; parlait avec des collectionneurs indiens.

 

Elle retourna voir les photos de New-York la nuit, qui ressemblait à Paris la nuit. Comme tous les lieux se ressemblent. Comme une chambre sur un paquebot ressemble à une chambre d’hôtel au papier jaunit

 

Un air de jazz était étouffé par la foule rassemblée, ou bien était-ce l’imagination de la jeune fille.

 

Il avait reconnu les talons rouges, et même il savait qu’elle serait là. Il avait annulé un voyage important ne serait-ce que pour la croiser ce soir-là. Il lui offrit son verre qu’il n’avait pas consommé. Ses yeux sombres trahissaient ses sentiments pour elle. Mais elle ne savait pas si derrière cette aisance et cette confiance, se nichait un peu de timidité ou quelques secrets sentiments. Ils étaient émus de se revoir. Même par accident forcé. Depuis combien de semaine ne s’étaient-ils pas revus ?

 

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C’était l’appartement de la jeune fille. Installée négligemment dans son canapé, un grand châle sur les épaules, un chocolat brûlant dans les mains, le chat ronronnant près d’elle.

 

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C’était le soir, peut-être éclairé par les lumières nocturnes des grandes villes ou plongés dans une pénombre sans étoiles. Aucun des deux n’aurait su le dire Plongés dans le vide du désir l’un pour l’autre.

 

La jeune fille parla avec son ami photographe, elle aurait été incapable de se remémorer les mots échangés tant son âme était tournée vers l'homme de la traversée. Puis soudain une panique insensible aux yeux des autres la saisie, une panique qui bouleverse de l'intérieur comme un tremblement de terre, une terreur qui glace les déserts de sable en un instant. L’homme n’était plus là

 

Un son dans sa tête se mit à résonner, plongeant l’immense salle dans le silence, la salle était désormais vide, à peine habitée de vagues fantômes, et un trou noir immense.

 

Parmi la foule, la jeune femme en robe verte qui parlait avec le photographe s’est évanouie, l'incident ne fût remarqué que par deux ou trois personnes. Le photographe profondément inquiété chargea son ami syrien de rester aux côtés de la jeune fille. Ainsi l’artiste consacré n’eut pas à quitter la réception et l’incident ne se fit pas remarquer d’autre part.

 

Le photographe dût attendre trois heures du matin afin de pouvoir quitter la salle et de se rendre à l’hôpital. Mais la jeune fille n’était pas éveillée. Il resta auprès d’elle et de son ami tout une partie de la nuit. Un couple d’artiste veillant au chevet d’une enfant de l’art

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C’était une chambre d’hôpital, la lumière matinale se reflétait dans une pièce aux murs blancs éblouissant les yeux si sensibles. À son réveil, la jeune fille aperçue l’ami du photographe. Elle ne comprit pas bien où elle était et ce qu’elle faisait là. On aurait dit qu’une avalanche de flashes inondait l’espace. Son esprit confus murmura sans le vouloir quelques mots inconscients : "Qui est-il ?

Mais voyons, vous ne me reconnaissez pas ? Les infirmiers pensent que vous avez fait une petite crise nerveuse. Êtes-vous agoraphobe ? Ce n’est rienVos photos sont magnifiques. Je vais rester encore un peu j’ai un avion dans quatre heures. »

 

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La jeune fille réalisa qu’elle avait empêchée ses deux amis de passer une dernière nuit ensemble avant une longue séparation. Les larmes du remords coulèrent sur ses joues.

 

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C’était dans la boutique de la jeune fille. Ses mains créaient pour oublier. Comme un alcoolique s’enivrerait des fruits de Bacchus. Ses mains dépliaient des ribambelles de personnages en papiers et confectionnaient des mobiles oniriques dans un bruit de battement d’ailes et de froissements de rêves.

 

 

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C’était un jour de pluie. Une petite fille en robe verte découpait dans un annuaire des ribambelles de personnages de papier sans identité pour occuper les jours de solitude. Puis elle ouvre grand ses bras afin de voir avec des yeux étonnés et satisfaits, tomber la frise de personnages de papiers.

La grisaille envahissait la pièce depuis la fenêtre ou se cognait des gouttes téméraires.

 

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C’était sur le palier de l’appartement de la jeune fille, en rentrant de l’hôpital. Un bouquet de pivoine d’un rose pâle l’accueillait, il n’y avait pas de cartes. La jeune femme désira très fort qu’il fût de lui.

Le chat miaulait, son assiette vide, la jeune fille se précipita pour cajoler et rassasier le félin. Un grand verre de lait ne fût qu’un nuage pour ce compagnon de poils. Mais le sommeil les emportèrent tous les deux, chacun dans leurs rêves secrets.

 

Une brume épaisse envahissait l’appartement de la jeune fille, l’homme était là, assit sur le lit à la regarder dormir, dégustant un café odorant, son imperméable beige sur lui !!

Mais l’homme s’évanouit avant que la jeune femme ne se réveille.

 

À son réveil, l’appartement de la jeune femme embaumait le café.

 

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C’était l’appartement de la jeune femme. Elle était assise en tailleur sur son lit, le chat dormant contre elle, le combiné blanc sur ses genoux, malgré l’heure tardive, elle appelait son ancien amant. Personne ne décrocha

 

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C’était à la boutique de la jeune femme, un collectionneur d’art achetait le mobile aux montagnes de verre. La jeune fille ne le remarqua pas tout d’abord, mais ensuite son regard fût irrésistiblement attiré par sa grande silhouette et son imperméable beige

Mais à y regarder de plus près, l’homme dégageait une sorte de maladresse et il était beaucoup plus âgé.

 

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C’était un matin ensoleillé, les rues sentaient la cannelle et le miel. La jeune femme se rendait à sa boutique. Son cœur se mit à battre quand elle aperçut sous la porte une petite enveloppe bleutée.

Elle était sans entête.

À l’intérieur était une petite carte d’un beau papier sur lequel était écrit « acceptez de me revoir, ce soir, une table vous attend au Grand Palais »!!

 

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C’était l’appartement de la jeune femme, le téléphone sonna.

"-Vous cherchiez à me joindre, en quoi puis-je vous être utile ?

-Non, non ce n’est rien, je j'ai dû Je voulais savoir si vous aviez bien reçu le mobile aux oiseaux du Japon

— Oui, oui, vous n’avez sans doute pas encore reçue l’avis de réception, il sera exposé dès demain… »

 

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Toute la journée son cœur se mit à battre dans l’attente de ce moment. Le soir venait à pas lent, comme si le temps s’étirait cruellement le temps est notre ennemi

Et comme au ralenti, le soir vint .

 

Le Grand Palais était un univers baroque ou le blanc affrontait l’or. Le réceptionniste l’accueillit aussitôt en l’informant qu’une table était réservée pour elle et que « Monsieur » n’allait pas tarder à venir. Qu’elle pouvait l’attendre au bar

Alors elle commanda une grenadine.

 

Encore l’attente, insoutenable.

 

Les couples commençaient à affluer, les manteaux de fourrures s’empilaient dans les vestiaires, comme un zoo éteint, et l’odeur de poudre de riz saturait peu à peu l’atmosphère.

 

Le temps se joue de l’attente, semant le doute, égarant l’espoir et la confiance. Les jambes de la jeune femme tremblaient de temps en temps et un garçon en complet s’enquit « tout va bien Mademoiselle ? Désirez-vous autre chose Mademoiselle ?… »

Évidemment qu’elle désirait, mais le pauvre garçon ne pourra pas afficher sur sa carte l’homme le plus délicat.

Mais s’il pouvait le faire arriver… Que tout cela ne soit pas un rêve, que tout cela ne soit pas une farce…

Une odieuse plaisanterie

 

Mais le garçon, par ses délicates attentions fit tout de même venir l’Homme.

L’homme de la traversée s’empressa de la rejoindre après avoir ôté son pardessus. Il semblait avoir du mal à reprendre son souffle. Comme s’il avait couru. « Me permettez-vous de prendre un armagnac avant de passer à table ? », cela fût dit avec un sourire qui apaisa la jeune femme si anxieuse un instant plus tôt. Elle hocha la tête, rayonnante.

 

La salle du restaurant était plus intime, beige avec des rideaux rouges.

On aurait dit que toutes les lumières viennent de leur table.

Ils se dévorent des yeux et pourtant ses lèvres brûlaient de lui poser une question, lui brûlait de tout lui dire.

"-Qui êtes-vous… »

Lui hésitait, pinça légèrement les lèvres et inclina brièvement sa tête.

Il sembla un instant embarrassé.

Tout autour, des couples dégustaient des plats raffinés dans une cacophonie sourde et omniprésente tout à la fois .

 

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C’était un jour de pluie.

 

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Sa main étendue sur la table, ses doigts se crispaient. Une lueur d’inquiétude passa d’un regard à l’autre.

 

"- J’aimerais vous revoir.

-Moi aussi

— J’aimerais tout vous avouez !

— Avouez tout !

— Je ne peux pas. »

 

Sa main étendue sur la table, ses doigts se crispaient. Une lueur d’inquiétude passa d’un regard à l’autre. Mais pas un mot ne sortit de leurs lèvres

 

Les lumières tamisées éclairaient doucement leur visage de reflets rouges et cuivrés. Un serveur apporta les entrées.

 

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"-J'ai besoin de vous revoir.

Serez-vous prête à me revoir ainsi ?

Je ne sais pas, je ne peux pas !

— Ce n’est pas grave !

— JeJe vous propose un marché !

VousVous acceptez de me revoir et à chaque entrevue,

je vous livre un indice qui répondra à votre question !

Personne ne se connaît et personne n’est vraiment maître de soi !

Je vous en dis déjà de trop. Mangez à présent, cela va être froid. »

 

Un soir. Un grand restaurant. Dans la salle aux lumières tamisées, un homme et une femme mangeaient, ils touchaient peu à leur assiette mais se dévoraient des yeux.

 

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Leur corps étendu sur un lit. À demi recouvert par des draps de soie beige.

 

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Dans la rue. Il pleut. La jeune fille s’est arrêtée devant la vitrine d’une librairie.

Dans la vitrine il y a un carnet de cuir noir avec une attache de satin rouge qui ferme par un nœud.

 

La jeune fille entre, demande au libraire le petit carnet noir, là, posé dans la vitrine. Au comptoir il y a des stylos plumes, l’un deux est assez épais, marbré de vert émeraude et de noir de jais. Elle le saisit, le tourne dans ses doigts, il est lourd comme un secret, il est lisse comme du verre. Le libraire la regarde légèrement est sourit d’un air complice, «  je vous le mets aussi  ?  ». Ce n’était pas une question, c’était une certitude comme celle d’un vieil homme qui connaît bien son métier.

 

C’était à une table d’un bistrot parisien. Malgré la pluie, beaucoup de monde passait dans la rue, empressés, avec des parapluies gris. La jeune fille dégustait un chocolat viennois. Encore trempée, ses vêtements collant à sa peau. Ses cheveux noirs dégoulinant. Une envie irrésistible d’écrire.

 

Alors elle saisit le carnet qu’elle resta à contempler longuement puis le stylo vert et noir. Et elle se mit à écrire.

 

Les pages blanches se grisaient d’une fine écriture inclinée vers la droite.

La fine écriture s’étalait sur le papier blanc, la frêle main glissait sur les pages comme mille caresses. L’encre noire dévorait le vide comme un nuage de sauterelles.

L’air sentait la pluie et le chocolat chaud.

 

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C’était dans la garçonnière de l’homme de la traversée. Au matin, l’Homme n’était plus là. La jeune femme nue se leva, le drap de satin beige maintenu par sa main gauche sur sa poitrine. Elle se dirige vers la bibliothèque et caresse les couvertures de cuir, de papier en ôtant une douce pellicule de poussière.

 

Aux pieds de ses chaussures rouges sont posés une petite carte d’un beau papier et une clé. Sur le papier il est écrit que la clef est celle de la garçonnière, qu’ainsi elle pourra venir quand il lui donnera rendez-vous, qu’il lui donnera rendez-vous et qu’elle pourra venir.

Que ce n’est pas la peine qu’elle fasse le lit en partant pour qu’il garde ses empreintes.

 

Elle s’habille, fait le lit et s’en va en fermant soigneusement la porte.

Elle laisse derrière elle un sillage de violette.

 

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Les fils d’encres tapissaient les pages comme un ouvrage mécanique, une tapisserie de mots s’entrecroisait.

 

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De l’autre côté de l’Atlantique, on acheta un de ses mobiles,« Pénélope attendant le retour d’Ulysse », l’acheteur avait eu l’œuvre par procuration, on ne savait rien de lui.

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Cela aurait encore pu être un tableau de Hopper, la jeune fille était assise à une table d’un bistrot parisien. Le café était noyé dans la foule inconsciente et lassée. La grande avenue frémissait de vies monotones et d’arbres silencieux et nobles. La pluie colorait l’asphalte et les murs délavés de cette couleur verte que seuls les jours de pluie savent donner. Les hommes d’affaire empressés, en costume et pardessus beige, les parapluies et les chapeaux s’agitaient avec fougue, nuançant le grand boulevard de la rue saint Honoré de teintes rouges à lèvres et orange acidulé. La jeune fille restait songeuse, le minois en l’air, puis se remettait à écrire dans son carnet de sa fine écriture noire, laissant refroidir son chocolat viennois excessivement mousseux et crémeux comme l’écume qui lèche la coque du navire. Une odeur de viennoiseries émanait d’on ne sait où, sortant parfois la jeune fille de ses rêveries et de son ouvrage, avec une sensation agréablement coupable. Et de la bouche de métro voisine, s’échappait comme un farouche oiseau migrateur, une mélodie jouée par quelques musiciens quêteurs; violon, accordéon, et harmonica suggéraient de braves âmes errantes en

Guenilles oranges, vertes et brunes sur un fond de faïence rendu sépia par les passants. Mais ce n’était pas un tableau, c’était une étape, un lieu de passage, le lieu animé par l’empressement d’une foule colorée, faisant partie d’un théâtre vivant ou enseignes de cafés rouges, feuillages verts et lampions oranges officiaient le décorum. C’était une clef, comme la suite d’une part de vérité.

 

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La jeune fille rentre à son appartement. La concierge la hèle, « vous avez du courrier et puis je vous ai laissé une part du fraisier que j’ai fais pour l'anniversaire de mon fils, il n’a pas beaucoup d’appétit, et puis il vous aime bien, vous savez. Fait pas beau en ce moment, p'arrait que ça va continuer C’est gentil de garder mon petit le temps que j'aille rendre visite à ma mère dans le sud ; sans vous, je sais pas comment qu’j’aurai fais… »

« Mais c’est normal Madame M******. Il viendra à la boutique avec moi. Ça fait du bien l’énergie d’un enfant. Ne vous en faites pas. »

 

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C’était l’appartement de la jeune fille. Elle n’avait pas eu de ses nouvelles .

Elle était assise dans son canapé. Sur l’écran, elle croyant lui reconnaître les traits de l’acteur… C’était un péplum d’après Homère. C’était déjà un vieux film en noir et blanc dont le scénario avait été trop usité.

À ses côtés, une boîte de chocolat se vidait peu à peu de son contenu.

 

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La jeune fille rentre à son appartement. On entend la concierge aider son fils à faire ses devoirs. Soudain elle l’aperçoit et vient vers elle. « Votre séjour chez votre mère s’est bien passé ? ».« Oui, elle est souffrante la pauvre femme, mais le soleil lui fait du bien, c’est pas comme chez nous… ». « Mais le soleil brille dans nos cœurs ». « Oui, le soleil brille dans nos cœurs, vous avez raison ».

 

La jeune fille prit son courrier.

 

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C’était l’appartement de la jeune fille. Son cœur battait. Elle avait en main une lettre, une enveloppe blanche avec son nom et son adresse marqués par une petite écriture fine, noire, ressemblante à la sienne, mais en un peu plus étirée et légèrement plus épaisse, noire.

Elle la porta à son nez, l’enveloppe sentait la pluie, le musc et la cannelle.

Elle était légère.

 

Elle l’ouvrit.

À l’intérieur, il y avait une petite carte d’un beau papier et deux billets.

« Ce soir, à l’Opéra ».

 

Elle retourna brusquement la carte, rien.

Elle examina plus précisément l’enveloppe, elle était expédiée depuis l’autre côté de l’Atlantique.

 

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L’Opéra, merveilleux.

 

Dans la garçonnière. L’Homme et la jeune femme s’aiment. Ils font l’amour.

La jeune femme boit avidement les caresses que l’Homme lui offre, comme par addiction, comme une première fois, nuit nouvelle et délicieuse, nuit volée et fragile, elle jouit, elle inscrit dans son corps chaque seconde, comme si elles pouvaient être les dernières.

L’Homme les donne avec passion.

 

Dans un coin de la garçonnière, un carton volumineux.

Il n’est pas défait, comme s’il venait d’arriver.

 

« Que voulez vous savoir aujourd’hui, je vous l’ai promis. »

« Pourquoi tant de distance à notre amour ? »

« Parce qu’il est la seule chose qui m’appartienne vraiment, qu’ainsi personne ne puisse le mutiler et que cela vous protège… »

« Me protège de quoi ? »

"…,

Je ferai tout pour que nous nous revoyions le plus vite possible »

 

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La semaine suivante. Une carte glissée sous la porte de la boutique.

Un rendez-vous dans un parc parisien.

Une après-midi passée dans les galeries.

La découverte des mêmes goûts en arts, en musique.

Terminée à la garçonnière, désormais lieu d’amour de ces deux êtres.

Une surprise.

Au plafond est suspendu, au-dessus du lit, comme un lustre, le mobile « Pénélope attendant… »

La jeune fille lève la tête en direction du plafond, impressionnée, émue, gênée.

Une question lui vient aux lèvres, une question étrange.

« Pénélope…, c’est moi ? »

 

Elle n’est pas sûre d’avoir bien entendu la réponse, c’est comme s’il avait répondu en murmure, peut-être même sans ouvrir les lèvres, mis à part pour l’embrasser et la serrer fort dans ses bras, c’est comme si le « oui » franc et affirmatif qu’elle avait entendu, volait dans les airs, comme une évidence.

 

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Pas de nouvelles.

 

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Il pleut et il neige.

 

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C’était dans la boutique de la jeune fille. Ses mains créaient pour oublier. Comme un alcoolique s’enivrerait des fruits de Bacchus. Ses mains confectionnaient des mobiles oniriques. Dans un bruit de battement d’ailes et de froissements de rêves.

 

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Les mains glissent sur le papier blanc.

Le papier blanc se couvre de gravures à l’encre noire.

 

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Une jeune femme marchait dans les rues, se rendant à sa boutique. Un manteau noir recouvre sa petite robe verte, un rouge brille sur ses lèvres qui égayent les froids d’hiver.

Elle marche fièrement, avec une allure légère, la mélancolie qui orne son visage doit être du au froid.

Douce et belle, avec un cœur protégé par des murailles de velours poudré.

 

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C’était l’appartement de la jeune fille. Installée négligemment dans son canapé, un grand châle sur les épaules, un chocolat brûlant dans les mains, le chat ronronnant près d’elle.

Elle semble attendre.

Caresse le compagnon au pelage si doux.

 

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Elle attend.

Elle tricote.

Entre ses doigts naît une étoffe aérée, comme un filet.

Est-ce pour attraper ses rêves ? Est-ce pour le garder.

 

Plus les jours passent, plus le filet s’allonge.

 

Pas de nouvelles.

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La corde noire s’enlace sur le papier blanc dans des arabesques fougueuses et passionnées.

 

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Toujours pas de nouvelles.

 

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Dans sa poche, la clé.

L’envie furieuse.

 

Dans sa poche, la clé.

L’obsession.

 

Dans sa poche, la clé.

Dans la rue, ses pas orientés, comme par une boussole.

 

Le trouver, le trouver là-bas.

Elle court, ses talons frappent le sol du rythme de la femme.

Les passants voient courir une femme souriante, débordante d’espoir ; son manteau de laine noir s’est ouvert, on devine une robe verte.

 

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Elle a couru. Reprends son souffle tout en saisissant dans sa poche la clé.

Son cœur bas, elle est là, devant la porte, hésitant soudain.

Puis elle ouvre. Il n’est pas là. Il n’est pas là, mais qu’importe, son odeur est partout. Odeur de cigare, de miel, de musc et de cannelle ; et un peu aussi de chocolat et de violette.

Sur la bibliothèque, de la poussière.

Au plafond, Le mobile de leur passion.

Elle se sent bien dans cet espace étouffant.

Elle enlève son manteau.

Elle s’allonge sur le lit, caresse les draps de satin, sent ses odeurs.

Combien de nuit a-t-il dormit ici sans elle ?

Très peu, ou aucune, elle le sait. Elle est toujours ici, avec lui.

L’air chaud est étouffant. Elle enlève sa robe verte.

Elle s’allonge sur les draps frais, respirant à pleins poumons l’odeur de Lui.

Elle imagine ses baisers. Elle imagine son corps.

Elle à trop chaud, elle enlève son fonds de robe de satin noir, ses talons rouges glissent de ses pieds jusqu’au sol. Pas un souffle d’air frais ne caresse sa peau. Elle enlève son fin collant de laine noire. Des mains invisibles caressent ses pieds vernis de rouge, ses jambes, ses cuisses. Elle est bien là, ici seulement. Elle ne sait plus si ce sont ses mains ou d’autres mains qui dégrafent son soutien-gorge de dentelle noire, qui font glisser la petite culotte de dentelle le long de ses cuisses, de ses jambes, de ses pieds vernis de rouges... Elle est enivrée par la volupté. Elle ne sait plus si le vieux phonographe s’est mis à fonctionner tout seul pour réciter son petit air de jazz. Elle ne sait plus si la lumière était vive, tamisée ou bien s’il faisait noir. Des odeurs de pivoines s’ajoutent aux effluves de violettes et de chocolat.

Son corps est transporté d’ivresses, de plaisirs et de ces instants où le monde n’existe plus.

 

Elle s’est endormie, souriante.

Quand elle se réveille, elle s’habille et fait le lit.

Elle repart avec sur sa peau des odeurs de miel, de musc et de cannelle.

 

Lui, s’il revient sentira son odeur de pivoine, de violette et de chocolat.

Mais elle ne le sait pas.

 

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Comme il lui manque.

Comme ils se manquent.

 

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À la terrasse d’un salon de thé, une boîte des meilleurs chocolats de la ville. Elle rit, il la fait rire. Il la regarde fasciné de voire cette belle femme qu’il aime et qui l’aime, qu’il a peur de perdre, qu’il ne pourra pas garder à ses côtés, sauf si

Elle rit épanouie d’être à ses côtés.

Ils marchent ensemble.

L’eau est gelée, des enfants font des hommes de neiges. Une boule de neige les éclaboussent, ils se retournent pour voir qui le leur à jeté. Ce sont des enfants qui les narguent.

Une bataille féroce de boules de neige et d’éclat de rire débute alors entre les enfants et ce couple.

Un avion pour l’Allemagne l’attend le soir. Elle l’accompagne à l’aéroport.

Ils ne veulent plus se quitter, enlacés dans leurs manteaux de laine, dans le hall d’embarquement.

"-Vite, posez-moi votre question !

— Comment puis-je vous joindre ? J’ai besoin de vous appeler, de vous parler. Quand vous reverrais-je ?

— Vous ne pouvez pas m’appeler Je vous appellerai, dès que je pourrai, le plus souvent qu’il me sera permis, tous les jours, si je peux, plusieurs fois par jour s’il m’était permis

Oh ! Appelez-moi, je vous en pris

— Je sais que vous êtes venus dans ma garçonnière… votre parfum… mais je vous en supplie, n’y venez plus quand je ne suis pas là, je préfère, c’est c’est trop

JE VOUS AIME ! »

 

Il est parti, encore. Mais dans sa poche aux côtés de la clé, un petit billet d’un beau papier; dans un mois, à l’hôtel de la première fois.

 

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La neige tombe. Elle donne envie de la recouvrir aussi de lacets à l’encre noir.

 

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Les mains tricotent le filet qui s’allonge de plus en plus.

 

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C’était dans la boutique de la jeune fille. Ses mains créaient pour attendre. Comme un alcoolique s’enivrerait des fruits de Bacchus. Ses mains assemblaient des mobiles oniriques dans un bruit de battement d’ailes et de froissements de rêves.

 

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Elle attendait. Elle l’attendait.

 

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Deux mobiles de vendus.

 

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C’était l’appartement de la jeune femme, le téléphone sonna.

C’était Lui.

 

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C’était la chambre d’hôtel, le papier sur les murs était autrefois blanc, les fleurs imprimées donnaient alors l’impression d’un jardin secret, un paradis perdu au cœur de Paris. Le lieu des amours clandestines.

Le visage de la femme se parait de sourires et d’abandons au gré des variations du plaisir. La chambre était inoccupée voilà à peine quelques heures. Trois étages au-dessous, derrière les murs, au coin de l’immeuble, les passant passaient sur fond de murs crème.

Dans sa poche avec la clé, un billet d’amour.

 

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Il l’appelait presque tous les jours. Lui parlait des pays qu’il découvrait et rêvant une vie à ses côtés.

Mais ne répondait pas aux questions. La règle du jeu.

C’est si peu et c’est déjà tellement.

Elle lui parlait de la boutique. De la ville, des gens qui passent, des livres, du temps, de ses rêves, des mobiles exotiques, des alibis qui suivaient les pas d’un étranger, les pas de Lui.

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Un colis. Dans une pluie de confettis, un trésor enveloppé, un présent de l'homme de la traversée. Un carrousel. De fer. Un jouet d’enfant aux couleurs rouges, vertes et oranges, avec de vieux chevaux grisonnants, écaillés. Une musique d'enfance au parfum de barbe-à-papa. Une musique pour eux deux.

 

Et la nuit, elle déclenchera le mécanisme. Ils se feront tout petit et se retrouveront ensemble sur les chevaux de bois de fer dont la peinture s’écaille.

Le manège les enivrera dans un tourbillon coloré et elle rira, il la regardera rire. Une bouche d’un rouge à lèvre qu’on a envie d’embrasser.

Et son chapeau s’envolera, elle se retournera pour le saisir, mais il s’envolera déjà loin, petite tache orange.

Sur le même destrier, il la serrera contre lui, la couvrant de caresse et de baisers. Vivant tous deux le bonheur.

 

Le jour. Le manège ne chante plus. Les deux amants sont loin l’un de l’autre.

La jeune femme peut passer des heures à côté du téléphone, son chat s'impatiente et vient la rejoindre, elle le caresse, regarde le téléphone comme si son regard allait le faire vibrer. Il est devenu un carrousel. à lui tout seul, avec sa mélodie, ses espoirs, et les rêves qu’il procure.

Il lui arrive de se réveiller la nuit parce qu’elle a crue entendre sonner le téléphone.

 

Le jour, le manège de fer posé près de la fenêtre reçoit les rayons du soleil. La chaleur déclenche le mécanisme qui réveille le chat. Mais la jeune fille n’est pas là, elle est à la boutique et confectionne des mobiles pour rêver.

 

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C’est un mobile, il ressemble beaucoup à un carrousel, avec des enfants dessus. Il déborde d’une foule joyeuse et d’animaux fantastiques qui courent en tout sens. Mais la magie s’arrête dès que l’on se rend compte que tout n’est que plat, cette vie est illusion, assemblage de personnages de papiers.

 

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Et puis il ne donna plus de nouvelles.

 

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Encore trois mobiles de vendus, l’hiver ne les effrayait pas.

 

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Elle retourna dans la garçonnière.

Il y était.

"Je vous ai demandé de ne pas venir, je dois m’en aller et nous ne pourrons même pas passer un moment ensemble. Je vous vois déjà partout, alors si vous apparaissez chez moi, alors je vais vraiment perdre la tête. Je savais que je n'aurais pas dû vous donner cette clef. Si j'ai bien fait »

« Avez-vous une femme, une maîtresse un amant qui nous sépare ?

C’est ma question… »

 

Il la regarda tendrement et éclata de rire, puis il se calma pour s’excuser de ce rire nerveux. Elle attendait, crispant ses doigts sur son bras, le regard comme un rapace dans le ciel, peureux.

 

« Si vous voulez bien être tout cela, alors oui. Sincèrement, je suis aussi solitaire qu'un étranger sur les mers. Je ne suis qu’une pauvre marionnette dans le théâtre de la vie. »

 

Elle détourna la tête, fâchée.

« Pouvez vous au moins dire quelque chose sans avoir recours aux masques de l’allégorie ? »

Il sourit :

« JE VOUS AIME »

 

Il était dans son pardessus beige, une valise de cuire à ses pieds.

« Je dois m’en aller, permettez-moi de vous serrer dans mes bras une dernière fois ».

Elle se jeta dans ses bras.

 

Dans sa poche une page déchirée. Un auteur hellénique.

 

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Les pages du carnet s’ornaient de leur parure d’encre noir.

 

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Le téléphone sonna, c’était John G***. Il l’invitait à passer les vacances dans leur résidence de montagne. Cela lui changera de la ville. Elle accepta.

C’était un chalet comme il y en a sur les images d’Épinal. En bois avec de la neige tout autour. Peu de touristes, pas encore ici, en tout cas. Un intérieur chaleureux avec une grande cheminée où brûle constamment des danseuses rouges et jaunes.

Des soirées entre amis, un couple d’artistes comme on les peindrait.

Et une solitude paisible. Seulement une amitié chaleureuse.

 

Il attendait un ami. Un homme d’affaire apparemment.

Elle fût accueillie avec tendresse. L’autre invité n’était pas encore arrivé.

John faisait des photos toute l’après-midi avec son ami.

La jeune fille décida de parcourir les alentours.

Un paysage splendide. Un blanc neigeux, des sapins verts et au loin des chalets minuscules semblables à de minuscules oranges.

Un espace infini. Blanc comme du papier qui n’a pas encore été taché.

L’envie d’écrire.

Mais plus de carnet. Quand la dernière page a été noircie, doit-on noircir la neige ?

La jeune femme souri, elle se retourna, ses pas formaient une chaîne, une corde, un fil conducteur.

Alors elle continua à écrire dans la neige, devant elle.

Les mots s’enlaçaient sur la neige comme une danse, vivant de l’ombre qu’ils apportaient sur le sol étrange.

Des mots aux reflets bleutés, des mots froids mais ensoleillés.

Il lui sembla sentir une présence derrière elle. Elle se retourna, personne.

C’était sûrement un animal, leurs pelages sont blancs, on les remarque à peine dans la neige.

Les dessins de neiges arrivaient à leur terme. La jeune fille exténuée se laissa glisser au sol et s’assoupit à demi.

Les reflets sur la neige changèrent peu à peu de place.

 

Quand la jeune fille se réveilla, elle songea qu’il devait être le soir. Elle se précipita vers le chalet, la nuit tombait déjà.

Le temps de se préparer pour le dîner.

 

La salle bleue. Trois personnes l’attendaient déjà à table. A son entrée, ils se levèrent.

" Notre ami est arrivé pendant que vous vous prépariez, laissez-nous vous le présenter…. »

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La garçonnière était vide, il y avait bien des odeurs de cigare froid, de miel, de musc, de cannelle, de violette, de pivoine et de chocolat, mais elles étaient vaporeuses; comme des étoiles déjà mortes dans le ciel et qui brillent encore à nos yeux. Le portique, la bibliothèque, étaient vides. Il n’y avait pas de valises de cuir ou de vêtements oubliés ; seuls les meubles comme un lit sans draps, un canapé de cuir marron déchiré, un guéridon au sol et cassé et des rideaux rouges lacérés se devinaient depuis une porte de bois éventrée. Les habitants de l'immeuble ne comprenaient pas ce qui s’était passé, ils ont été réveillés en pleine nuit. On croit à un cambriolage. Le locataire était un trentenaire qui avait dût en faire sa garçonnière. On ne sait pas trop ce qu’il faisait dans la vie, il n'était pas souvent là, en tout cas, on ne l’entendait jamais. Et puis on ne sait pas non plus qui il était, il avait une fausse identité. Il paraît que la police le recherche toujours.

 

À l’autre bout de la ville, l’appartement d’une jeune femme était inoccupé. Il n’y avait plus de jeune femme, plus de chat, la porte n’était pas fermée à clé. On avait mis un peu plus d’un mois avant de s’en rendre compte. La concierge était sous le choc, « Une brave petite, toujours en robe verte, elle avait même gardé mon petit, et puis elle adorait le fraisier. À ça oui, je l’aimais bien cette fillette. »

La boutique aussi était vide.

En réalité, elle avait été vendue un bon mois plus tôt.

La famille était sans nouvelles.

 

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« Et Ulysse, c’est vous ? »

 

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C’était dans la garçonnière de l’homme. Au matin, l’homme n’était plus là. La jeune femme nue se leva, le drap de satin beige maintenu par sa main gauche sur sa poitrine. Elle se dirige vers la bibliothèque et caresse de sa main droite les couvertures de cuire, de papier en ôtant une douce pellicule de poussière.

un livre n’était plus là, entre Duras, et Aragon, n’y avait-il pas Homère ?

Elle n’arriva pas à se le remémorer.

 

Ce n’est pas la peine qu’elle fasse le lit en partant, pour qu’il garde ses empreintes.

 

Elle s'habille, fait quand même le lit. Elle saisit dans son sac le carnet noir qu’elle pose soigneusement sur le lit. « pour vous ».

Elle laisse derrière elle un sillage de violette et ses talons claquent sur le sol.

 

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Entre Duras et Aragon, il y avait l’Odyssée.

Maintenant, elle s’en souvient.

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