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L'éternelle heure du thé

Textes, théâtre et poésie de L.H.C. (Tous droits réservés)

Les Érudits / Vanité de Papier mâché

 

 

Les érudits


 

Personnages :

* Personnage littéraire

(les personnages de ses souvenirs)

* Personnage enseignant-chercheur

(les personnages de ses souvenirs)

*l’ange qui passe (pendant les longs silences où pour faire passer les personnages du vouvoiement au tutoiement…)

* Des déménageurs

* Le chauffeur de la mort


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 

Acte premier : Le dernier déménagement

 

Une pièce. Dans cette pièce deux personnes. Sont-elles homme, sont-elles femme ? Cela sent le déménagement, partout autour d’elle il n’y a que cartons. Elles-mêmes sont assises sur des cartons. En fait de déménagement, il s’agit de leur dernier. Elles le savent, elles partent pour leur dernière demeure. Il faut parler en attendant, apprendre à faire connaissance. Ou refaire connaissance…

 

Lumière progressive, un spot éclaire le mur du fond où est projeté (ou placardé le nom du premier acte : « Acte Premier : le déménagement ». On peut deviner les cartons mais la pièce est vide : noir progressif. Puis lumière progressive : une pièce. Dans cette pièce deux personnes

 

Personnage littéraire :

– Et alors ? Vous aussi vous attendez les déménageurs ?

 

Personnage enseignant-chercheur :

– Oui, entre autre. J’attends aussi que le temps passe…

 

Personnage littéraire :

– Vous savez, il n’y a pas besoin d’attendre, il passe tout seul le temps, il passe quand-même.

 

Personnage enseignant-chercheur :

– Oui, mais tout de même, je préfère l’attendre.

 

Personnage littéraire :

– Vous savez, moi j’ai attendu toute ma vie, et je me suis rendu compte que dans les cartons il n’y avait que des regrets.

 

Personnage enseignant-chercheur :

– Vous avez bien de la chance, moi, je croule sous les remords. J’en ai trop fait, maintenant, je veux laisser faire. Ce n’est pas que je crains la statue du commandeur, mais je veux prendre ma retraite de la vie, vivre en vacance tout simplement.

 

Personnage littéraire :

– Ce n’est pas si simple de vivre en vacance, même en ne voulant rien faire, on trouve tout de même le moyen de faire quelque chose… ne serait-ce que ne rien faire. Même mourir c’est faire quelque chose. Et quelque part, être mort, c’est aussi faire quelque chose.

 

Personnage enseignant-chercheur :

– Non, là, c’est être.

 

Personnage littéraire :

– Plutôt ne pas être.

 

Personnage enseignant-chercheur :

– Mais non, vous avez employé le verbe être, et non le verbe avoir.

 

Personnage littéraire :

– Ah, ça, ce n’est qu’une question de verbe. Les mots nous trompent parfois.

 

Personnage enseignant-chercheur :

– Je le sais.

 

Personnage littéraire :

– Comment ça, vous le savez ?

 

Personnage enseignant-chercheur :

– Eh bien je ne sais pas pourquoi, mais en vous voyant, en vous observant là comme ça à vous tenir cramponné à vos liasses de papier, je le sais. Votre visage me semble même vaguement familier, nous ne nous connaîtrions pas par hasard ?

 

Personnage littéraire :

– Je le saurais, moi Monsieur/Madame ! Je n’ai pas perdu la mémoire que je sache.

 

Personnage enseignant-chercheur :

– Ce serait bien difficile à prouver, ce n’est pas matériel, la mémoire ! ça se perd la mémoire, et quand on l’a perdu, on n’est plus sûr de se souvenir de rien.

 

Personnage littéraire :

– Eh bien moi j’en suis sûr. Je suis sûr de l’avoir.

 

Personnage enseignant-chercheur :

– C’est bien ce qui vous trompe. Pouvez-vous la serrez dans vos bras. Ce n’est pas comme le double de vos clés, on croit savoir où il se trouve et au moment où on veut le confier à sa maîtresse, on ne le trouve plus.

 

Personnage littéraire :

– Je vois que votre mémoire et une maîtresse infidèle. Et vous sembler en avoir connu beaucoup des mémoires.

 

Personnage enseignant-chercheur :

– Il me souvient même en avoir fait un. Pendant sept ans. Je sais, les bons génies s’en sortent en trois ans, mais, moi, j’ai aussi perdu mon génie. Et quand je l’ai retrouvé, le temps avait passé.

 

Personnage littéraire :

– Vous étiez donc de ces éternels étudiants ?

 

Personnage enseignant-chercheur :

– Oh, vous savez, pour ce qui est d’éternel, on verra bien avec la mort, ça peut peut-être s’arranger ces choses-là. Mais il y a des mémoires qui sont des puits sans fond. Et que même l’eau ne suffit pas à étancher la soif.

 

Personnage littéraire :

– Remarquez, moi, ce sont les mots que je cherchais, les bons mots, les mots de génies. Et puis je me suis lassé du temps. Je n’ai plus fait confiance qu’aux mots des autres. On est tous, là, à parler la même langue, et l’on voudrait en sortir des choses extra-ordinaires, des choses comme on en a jamais vu ; mais toujours avec les mêmes dictionnaires, avec les mêmes syntaxes et la même orthographes. On voudrait produire et reproduire à l’infini des choses qui n’auront pas leur pareille. Comme des clones brillant de diversité et de talents propres, des armées de Mozart, de Vivaldi et de Satie, mais tous en unique exemplaire…

 

Personnage enseignant-chercheur :

– Et que faisiez-vous pour passer le temps ?

 

Personnage littéraire :

– J’ai réussi, par un heureux hasard, et je ne sais trop comment – quelques bonnes amitiés sans doutes, des personnes rencontrées au bon lieu et au bon moment, des gestes malheureux interprété favorablement par les grands oracles de la pacotille, enfin bref, mes gestes involontaires aidant, l’appuie de parents eux-mêmes bien né et ayant aidé le destin en ce sens...- J'ai donc réussi par un heureux hasard après une brève carrière de journaliste, ratée disons-le, à me placer dans une confortable chaise dans les palais du monde de l'édition. Un pilier du temple si vous préférez.(...) Un temple? Pffhhh... du vent! Des mots, du papier. D'ailleurs à ce propos? Savez-vous à combien de temps est estimé la durée de vie d’un ouvrage de poche?

 

Personnage enseignant-chercheur :

– Au bout de deux-cent ans ils doivent bien commencer à perdre de leur encre, et trois-cent pour que le papier se décompose!!br0ken!!

 

Personnage littéraire :

— Héla! on ne parle pas de parchemin, de vélins et autres merveilles qu'on ne caresse qu'avec un gant blanc. Non ! La durée de vie d'un ouvrage de poche est d'à peine quinze ans. Ils ne sont pas fais pour durer plus. Voyez vos in-folio comme ils tombent déjà en miette! Vous ne le voyez pas ? C'est que vous ne voulez pas le voir.

[il/elle sort d’un carton des livres vétustes et les manipule de manière à en faire sortir des confettis.]

 

................

 

 

#1 Discrètement, à pas timides, prenant toute les précautions pour traverser la pièce par le milieu sans que les deux personnes ne le remarquent, un ange passe, il est léger et se déplace cette fois-ci sur la pointe des pieds. Il aura des ailes si l'on le souhaite, ainsi qu’une toge, mais pourra tout autant n'être simplement vêtu que d’un vêtement de danse près du corps, et pourquoi pas en jean et baskets? J'imagine de préférence un être jeune, féminin ou un jeune homme avec des traits féminins.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Tu sais, parfois j'ai l'impression que ma vie à été veine... Quand on est chercheur, on passe sa vie à espérer trouver la chose qui bouleversera le monde. Mais quel que soit la taille de la découverte - ce qui n'est en fait de découverte que l'assimilation dans l'esprit humain collectif d'un fait qui existait ou était déjà probable à l'était naturel... - il se trouvera toujours de gens sur terre, des choses, des détails, pour qui l'événement n’aura aucune importance, aussi insignifiant qu'un papillon qui vole à l'autre bout de la planète, qu'un homme qui meurt et que nous ne connaissions pas. Vois-tu quand j'étais jeune, je trouvais qu'apprendre me rendrait meilleur, j'avais l'impression de devenir bon à mesure que j'en apprenais, et bien sûr comme tout le monde, je désespérais de me rendre compte que j'en savais moins à chaque fois. C'est merveilleux chez les enfants, ce pouvoir de n'avoir qu'à dire une chose pour qu'elle soit, du moins dans l'imaginaire. Et peu à peu l'imaginaire périclite du fait de la science... Tu as de la chance toi, en aillant choisit les mots de l’avoir conservé plus que moi, ce petit espace de rêve...

 

Personnage littéraire :

— C’est pour ça que je l'ai fait. Du moins s'il fallait une raison, ce serait une raison de valable. Même si on se condamne à ne vivre que de miette et de hasard, que la fortune ne sourit que rarement, mais je crois que j’ai été un de ces privilégiés qui ont pu en vivre, sans même avoir une conviction bien encrée….

 

Personnage enseignant-chercheur :

— La conviction, on ne l'a pas tous les jours, tu le sais, et puis elle s'use avec l'âge. Moi aussi je savais que ce ne serait pas facile tous les jours. Chercheur, tu vois, pour la majorité des gens, c'est du temps perdu, ça ne sert à rien, ce qu’il faut, ce sont des trouveurs... Et même avant De Gaulle. Alors même quand on est bien aidé par sa famille et le destin, on prend un vrai métier à côté, on m'a proposé enseignant. C'est aussi un métier de prestige, mais d'un prestige mal considéré, où bien on voit Indiana Jones, où bien on pense aux pauvres dandies de Stendhal, qui vont de maison en maison comme des mendiants... Excepté que de mon temps, il y avait déjà des facultés, mais tout y était précaire, c'est que l'argent de l'état, on préfère le réserver pour la guerre et les dîners mondains qui assurent le prestige du pays, et surtout la cupidité des hommes de pouvoirs... Enfin, voilà, j'étais jeune et plein d'espoir, j'y croyais... je cherchais et je croyais que j'allais trouver la chose qui aiderait un peu le monde. Sauf que... quand on est étudiant, on commence par le général, et puis on plonge dans le particulier, toujours plus particulier, toujours plus rare. Il faut étudier le phénomène le plus spécifique possible et imaginable, il faut être utile dans l'unique. Si bien qu'on se retrouve à maîtriser un sujet dont seul quelques autres spécialistes comprendront les termes et seront capable de nous compléter... mais dont le commun des mortels s’en foutront...

 

Personnage littéraire :

— Tu aurais pu faire médecin comme le souhaitait ton père ?

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Je n’en ai pas eu le courage. Ce n’est pas tant les études qui me rebutaient que la peur de ne pas y arriver. Au moins à l'université, j'étais caché quand je cherchais, et puis le statut d'enseignant m'assurait le respect le plus crédule de la part des élèves dont je faisais partie, encore quelques années avant eux. En fait j’avais peur de ne pas être à la hauteur de la vie.

 

Personnage littéraire :

— Moi aussi je croyais que je pourrais fuir la vie dans l'écriture et le milieu littéraire. Tu vois, je n'ai pas toujours été sûr de comprendre l’art abstrait. Mais avec les mots, j'étais sûr de ne pas me tromper, pour les mots il y a des règles, et pourtant on est dans l’abstrait, le concept, au-delà du langage, pour le pur plaisir de conserver, de s'évader, mais aussi un peu comme toi, de chercher à dépasser les limites, à trouver l'introuvable.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— C’est fou ce qu'on se complique la vie, on pourrait vivre simplement comme des bêtes, avec les seuls soucis de manger, dormir, se reproduire et se défendre. Au lieu de ça, on se prend pour les meilleurs et on détruit tout ce que l’on touche, on passe son temps à se détruire soi-même en croyant se construire….

 

Personnage littéraire :

— Ce qu'on est lâche, hein ? ….De vivre en passant à côté de la vie.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Et puis on était amis, on ne sait rien vraiment l’un de l’autre.

 

Personnage littéraire :

— Pourtant on croyait encore tout savoir.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Dis-moi ? Qu’est-ce qu'il faut que je sache de toi avant de mourir ?

 

Personnage littéraire :

— Je ne sais pas, moi. Il est peut-être trop tard pour apprendre des choses. Et puis tu sais, je crois que je ne suis pas sûr de savoir moi-même ce que je suis.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Et si on essayait quand même de rattraper le temps perdu ?

 

 

# 2 Noir progressif avec musique. Puis les lumières se rallument en douches et l'ange passe. Il annonce le deuxième acte par une pancarte, une banderole ou montre aux spectateurs à l'aide d'une tige, le titre du deuxième acte projeté sur le mur: ''Acte deuxième: il est encore temps de faire connaissance (Tu te souviens….)''.

 

 

 

 

 

 

 

 

Acte deuxième : Il est encore temps de faire connaissance (tu te souviens… ?)

 

C’est alors l’heure des bilans. Bilans de la vie, des actes et des faits.

L’un était dans le milieu du livre (édition, rédaction, etc.). L'autre est resté dans la voie scolaire suprême : bon élève, bon doctorant, bon enseignant en université, bon chercheur... Mais qu'ont-ils trouvé ?

Ils ont eu des projets, ont soutenu des thèses. Eu le sentiment de faire de grande choses.

Ils ont aussi eu une maison, une famille, des enfants, des amants, des maîtresses… Mais qu'en ont-ils retenus? Que leur reste-t-il ?

Les souvenirs se raniment et les personnages du « tu te souviens'' apparaissent au fur et à mesure (je préférerais de vrais acteurs, de vrai chien, mais il est possible de les reconstituer par rétro-projection)

 

NB : De temps en temps ils voient l’ange passer, puis repasser. Une autre fois traînant un cadavre derrière lui... À chaque moment de son passage, les personnages passent du vouvoiement au tutoiement comme des amis de toujours, ou bien du tutoiement au vouvoiement, comme de parfait inconnus. L'ange dès le deuxième acte, devient visible pour les personnages. On remarquera aussi que ses douze passages symboliseront les douze heures de la vie et qu'ils se rapprocheront les uns des autres à la fin.

.

Leurs souvenirs vont prendre forme réelle en étant matérialisés soit par des séquences filmées projetées au mur, soit par le jeu, dans un espace aménagé sur la scène comme étant l’espace des souvenirs.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Tu te souviens l’été au bord du lac ? C’était le lac que nous avions acheté tous les quatre, toi, moi, Camille et Claude.

 

Personnage littéraire :

— Oh, oui, je m’en souviens!!br0ken!!

 

[c’est presque l’image du « déjeuner sur l’herbe », quatre personnages dans une alcôve éclairée surpassent les deux protagonistes, on les voit rire, manger, boire, lire et écrire, ils se taquinent, se bousculent amicalement et se murmure à l’oreille des choses qui les font rire.]

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Nous passions nos journées comme des lézards à capter le moindre rayon de soleil, et le soir nous nous couchions rouge comme des saumons. Tu essayais d’ailleurs de finir ton manuscrit pour l'envoyer à la fin des vacances, à une maison d'édition. Oh ! Tu t'en rappelles?

 

Personnage littéraire :

— Et comment aurais-je oublié! Je ne l'ai d'ailleurs jamais terminé. C’est comme ça, il y a des choses qui sont faites pour ne pas être achevées. Personne d'autre que toi et Claude ne l’auront lu. Je le garde peut-être pour la mort.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Oh, dis, ce serait fabuleux qu'il y ait des éditeurs au royaume de la mort, tu pourrais peut-être enfin le publier ! Ce que l’on ne fait pas de son vivant, on peut peut-être le faire de sa mort ?

 

Personnage littéraire :

— Je n’en douterais pas un instant, il doit au moins y avoir messieurs Gallimard, Fasquier, Julliard et autres Flammarion!!br0ken!!

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Peut-être cette fois prendront-ils ton manuscrit.

 

Personnage littéraire :

— Oui, il faudrait que je le finisse, d’ailleurs à ce propos, aurais-tu un stylo sur toi ? Ce vieux torchon doit traîner quelque part dans un de ces cartons. Ça me passera mes dernières heures.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Oui, attends un peu, je doit bien avoir mon Mont-blanc, celui que tu m'avais offert cette même année. Pour l'obtention de mon agrégation. Tu vois, il ne m'a jamais quitté. Et l’ironie du sort c’est qu'il te servira à finir ton manuscrit, moi qui suis déjà bien retraité.

 

Personnage littéraire :

— Oh ça pour le finir, il faut d’abord que je le retrouve, et puis tu sais, le finir après tant d’années… d’abord mes idées auront changé, et puis le style ne sera plus le même : j’étais jeune et fougueux, je suis maintenant bien formaté, mes idées ne sont plus vraiment miennes, elles appartiennent au temps.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Le temps aura tout de nous, sauf notre mort.

 

Personnage littéraire :

— Mais aide-moi un peu à chercher au lieu de philosopher. Il est trop tard maintenant pour se faire des idées neuves !

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Oui, bien sûr j’arrive!!br0ken!!

 

Personnage littéraire :

— C’est étrange, c’est exactement ce que tu m'a dit quand nous avons eu un enfant avec Claude. Ces choses-là, on mise tout notre espoir dessus et nos regrets, pour se rendre compte qu'il ne nous appartient pas plus que notre vie. Ils nous sont seulement prêté. Les amitiés aussi, cela nous est prêté. Tu es bien le seul qui soit resté. Peut-être ne nous sommes nous pas trop étouffé l'un ou une l'autre, peut-être n'attendions-nous pas autant que des autres...

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Détrompe-toi, tu oublies quand nous ne nous sommes pas vu pendant près de cinq ans. Tu avais déménagé pour faire plaisir à Claude et le/a suivre sur son lieu de travail. Avec le temps et la distance, notre correspondance c'est perdu par avions, et le temps nous à enlevé l’un(e) à l'autre. Nous ne nous sommes retrouvé que cinq ans plus tard, au hasard des rues de Paris. Je n'étais déjà plus avec Camille.

 

Personnage littéraire :

— Oui tu as raison, je m'en souviens parfaitement maintenant! C'est même dans le métro que nous nous sommes recroisé, tu lisais « A l'ombre des jeunes filles en fleurs'' et je t'en ai félicité. Proust à longtemps été pour moi un mystère. Et nous sommes redevenus amis et amies avec une telle évidence qu'aucune lacune n'a rompue le temps. Peut-être était-ce cela, la vrai amitié? (...) Et pourquoi as-tu quitté Claude, c'était pourtant quelqu'un de charmant? S'il n'y avait pas eu Camille, je crois bien que je te l'aurais emprunté.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Je ne l'ai pas quitté(e)! C'est elle/lui qui m'a quitté! Les êtres changent avec les années, avec le temps nous nous sommes rendu comptes que nous n'avions plus vraiment de plaisir à nous réveiller ensemble, à passer nos journées l'un à côté de l'autre. C’est comme un duo symphonique, il arrive un moment où le violon ne suit plus le pianiste. C'est elle/lui qui a eu le courage la/le première/premier de me quitter. Ça ne rimait plus à rien, nous étions déjà un vieux couple à trente ans. Non, et puis je ne regrette pas, grâce à lui/elle, j’ai eu plein de maîtresses et d'amants. Je ne suis pas de ceux qui le font en double file, tu comprends?

 

 

[….] #3? et #4 L’ange arrive avec une balle de tennis et une raquette, il fait quelques services contre un mur pendant que les deux personnages le regardent. Puis l'ange s'en va.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Et le latin ? Tu te souviens du latin ?

 

Personnage littéraire :

— Le seul chose dont je me rappelle vraiment, c’est la première déclinaison!!br0ken!!

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Surtout qu’elle a été mise en chanson!!br0ken!!

 

Ensemble :

— Rosa, rosa, rosam, rosae, rosae, rosa!!br0ken!!

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Oui, mais cet enseignant! Celui avec le lorgnon! On aurait-dit qu’il s'était arrêté de vivre cent ans plus tôt. Comment se nommait-il au fait? Cardinal? Ah il y avait un ''le'' devant... Le Cardinal? Non, ce n'est pas tout à fait ça... Le Cardinel! Voilà, c'est ça!

 

Personnage littéraire :

— Celui qui connaissait le Gaffiot par cœur ?

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Oui! Tu lui demandais n'importe quel page, il te la citait colonne par colonne, les trois... les variantes, les auteurs de référence, les expressions... enfin, tout ce qui nous barbait... Mais il était quand même fascinent. On en a eu des mordus, mais celui-là était le mieux…. Et les collantes... Tu te souviens des collantes….

 

Personnage littéraire :

— Oui, malheureusement je m'en souviens... Mais c’était le collège…. Et puis par chance, on a arrêté.

Mais ceux qui ont continué à la faculté? Ce garçon timide, tu te souviens ? Celui que l’on charriait tout le temps.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Je crois qu’il est allé jusqu’au doctorat, je l’ai croisé un jour, il ne nous en voulait pas. Il enseignait dans un collège de province comme Le Cardinel avant lui.

 

Personnage littéraire :

— C'est mieux comme ça. Qu'il ne nous en veille pas, ce n’était que de la bêtise d’enfant. Ce n'était pas méchant, peut-être un peu d'incompréhension, de jalousie, de souffrance mal assumée. C'est bête des enfants.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Et le pire c’est que certain ne change pas.

 

Personnage littéraire :

— Et nous, dis-moi ? On a changé quand même !

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Je ne serais pas sûr, mais je crois que oui.

 

Personnage littéraire :

— Tant mieux, je n’aurais pas aimé rester bête. Ça me rassurait de savoir qu’on a changé.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Oui, ce serait bien. Mais comment en être sûr.

 

Personnage littéraire :

— Je crois qu’on ne peut être sûr de rien!!br0ken!!

 

L’ange passe s’assoit sur le milieu du rebord de la scène, regarde l’état de ses plumes, les époussette, puis très consciencieusement les arrachent une à une pour les jeter sur le public avec dédain. Il s’en va parmi le public en semant derrière lui des plumes. L'écran affiche au mur : « évocation des voyages ».

 

Personnage enseignant-chercheur :

— faire le tour du monde, c’est fuir, c’est chercher ce qui n’existe pas!!br0ken!!

 

Personnage littéraire :

— Où que l’on aille on se retrouve toujours face à soi-même.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— C’est dur de se fuir. C’est dur de se rendre compte qu’on est toujours là. Mais vous, vous avez beaucoup voyagé ?

 

Personnage littéraire :

— Oui, Vous savez, l’édition, ça fait voyager. Oh, pas seulement le simple fait de lire, bien sûr toutes les bibliothèques ne sont pas celle de Loti, mais, vous n’ignorez pas que l’édition trouve toujours que l’herbe est plus verte chez le voisin…

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Elle n’est pas la seule!!br0ken!!

 

Personnage littéraire :

— … Alors on publie des auteurs étrangers, plus que de ceux de la langue du pays…ça fait travailler les traducteurs, c’est rentable, pratique… et puis ça fait voir du pays!!br0ken!!

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Oui, moi aussi j’ai voyagé, bien sûr pas autant que vous, mais j’ai voyagé, pas vraiment par l’enseignement, parce qu’on est attaché un boulet au pied chaque année, mais par la recherche… vous allez me dire qu’on est chacun un petit chercheur dans sa tête… le petit vélo, tout ça, tout ça… mais j’ai vraiment voyagé, pas assez c’est vrai, est pas assez bien il est vrai… Les journées pompeuses de colloque, cent chercheurs enfermés dans un amphithéâtre par beau temps, à discutailler d’une particule de fait ou d’un autre… des spécialistes du pas-grand-choses, des effrayés de la vie qui se réfugie dans le micro-détail comme un peintre obsédé se fixerait sur un centimètre de toile pour ne pas voire le mètre carré qui l’entoure, en fait ce sont ça les chercheurs… des peureux qui publient des mémoires et des livres que personne ne lira jamais…

 

Personnage littéraire :

— Ah oui, les éditions d’érudits, pas assez rentable, on ne faisait pas…

 

Personnage enseignant-chercheur :

— J’allais à Rome, à Milan, à Cambridge, et je ne voyais rien, ou si je voyais, je voyais mal, je voyais sans voir…

 

Un ange passe # 5 passage

 

Personnage littéraire :

— Genève n’est pas une ville très belle, elle ressemble un peu à Paris, on y voit beaucoup d’immeubles haussmanniens de la fin du XIXᵉ qui font penser que l’on se trouve sur le boulevard Saint-Germain. Mais le nom des rues nous surprend en évoquant avec nostalgie un siècle des Lumières, un havre de neutralité où fusent les idées : rue du Contrat Social, rue Voltaire…

Mais ce qui l'éloigne de Paris, c’est ce fantastique croisement entre trois cultures – du moins architecturale, à ce que l’on peut y voir – frontalières. Imaginez qu’au détour de la rue Bonaparte vous tombiez sur une église Romane tout droit emprunté de Florence, ou bien encore une église à la lourde structure allemande coiffée de son chapeau vert et noir comme celle des cartes postales des villages paisibles égarés parmi les vaches et les montagnes...

Genève est tout cela. Trois langues s’y mélangent, le tramway rythme le temps en insufflant la douce mélancolie des romans de Simenon. Il y a même des restaurants italien. Un Paris aux toits de tuiles rouges. Souvenirs de Milan, de Naples, et de Berlin.

Genève, quelque part entre la rue du Jura, rue de Lyon, l’Avenue de France le long du parc mon Repos.

Quelques jeunes dans un parc, chantent autour d’une guitare.

Tu as raison, ce n’est pas si extraordinaire Genève. Je lui préfère de loin Londres.

Lausanne comparé à Genève fait beaucoup plus "Suisse", l'architecture y est lourde, marquée par les montagnes et l’altitude… Les façades tristes sont égayées par des rangées de volets multicolores et ses rues vallonnées me rappellent Andores. Lausanne ressembla davantage à un grand village où aurait poussé presque par hasard une rue centrale peuplée de "C&A" et de « United Color of Beneton » qui affichent des enseignes sur cinq étages. On s’attend à trouver derrière chaque rue un champ de ruminants à collier à cloche. C’est à se demander comment peuvent-ils cacher tant de banques au pays d'Haëdi.

Mais je préfère Hyde Park, aux parcs suisses. Tu dis que ce n'est pas comparable, mais je ne pense pas. Ce sont des villes, des constructions humaines, en définitives des résumés de concepts de vie. L’homme construit son environnement selon son image, une image altérée de sa part animale, issue de la peur de se faire dominer, l'erreur fatale et merveilleuse de dominer en construisant l'inexistant, le non naturel. L’homme s'est fait devenir un être non-naturel. Pour calmer les sursauts animaux qui l'étouffe parfois, il parsème dans ses œuvres de béton, des petits coins de natures apprivoisées, où le moindre petit brin d’herbe a demandé la permission avant de pousser. C'est ça, la suprématie.

 

 

L’ange repasse en sens inverse.

 

 

Personnage enseignant-chercheur :

 

 

Personnage littéraire :

— Il est trop tard maintenant, vous ne verrez plus rien. On voit mal quand on veut aller trop vite, on voit mal quand on n’a plus les yeux de nos vingt ans. Comme l'on en use mal...Enfoncé dans des livres, assoupie à une table… au lieu de courir, de voir, de vivre! Mais c’est trop tard maintenant, vous ne verrez plus rien, ils ont fermé les portes du monde, les autres se chargent de l'achever.

 

Personnage enseignant-chercheur :

 

 

Personnage littéraire :

— Déjà? Vous n’attendez pas encore un peu avec moi ?

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Non, il faut que je profite des heures qui me restent….

 

Personnage littéraire :

— Toutes blessent….

 

Personnage enseignant-chercheur :

— La dernière tue….

 

Personnage littéraire :

— À propos, avez-vous une idée de l’heure à laquelle doit venir la dernière ?

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Quand toutes les autres auront passé….

 

Personnage littéraire :

— Ah…. c’est ce que je me disais aussi, j’aurais peut-être encore le temps de prendre un thé. [ Il/Elle sort d'un carton une tasse de thé, un sachet de thé, et une bouilloire de ce même carton.] Vous êtes sûr que vous n'en prendrez pas? [ Il/Elle s’apprête à sortir une deuxième tasse du carton. ] Je vous assure, il y en a assez pour deux...

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Je pars, je dois partir, adieu.

 

[Dans la pièce, les lumières mettent en valeur la porte, un homme ou une femme, selon le choix de départ, prend ses valises et passe la porte avec résignation et une légère colère emplie de fierté. L'autre reste debout, immobile, à le/la regarder partir. Il lève à peine le bras pour essayer de le retenir mais l'autre dans sa résignation ne le/la voit pas. Quand le premier est parti, l’autre reste immobile, la face sans expressions, jusqu'à ce qu'il remarque au sol, que l'autre à oublié un mouchoir de tissu. Lentement il le ramasse et s'essuie le coin des yeux, ou si c'est une femme, elle le plaque contre son cœur (remarque: cela peut aussi convenir à un personnage masculin s'il est romantique). Cela peut durer longtemps, tout est dans le suggestif et l'émotion.] noir progressif puis lumière. Les personnages sont à nouveau tous les deux dans la pièce.

 

...............

 

L’ange (s’il y a des balcons, est à l’extrémité de l’un deux), une poursuite le met en lumière, il s’installe en spectateur pour mieux voir le spectacle, il a des jumelles pour mieux observer le spectacle et semble très concentré.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Je suis revenu.

 

Personnage littéraire :

— Vraiment ? Tu ne m’as pas manqué un instant.

 

Menteur/Menteuse !

 

Personnage littéraire :

— Tu aimerais bien ? hein ?

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Ce serait déjà ça….

 

Personnage littéraire :

— Oui, mais c’est comme ça.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Je ne savais pas où aller. C'est notre dernier déménagement. ça ne sert à rien de fuir. Quand c’est l'heure de la mort, il n'y a nulle part où aller dans la vie.

 

Personnage littéraire :

— Alors reste : attends avec moi. Quelqu’un viendra bien nous chercher.

[…] Une tasse de thé ?

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Non, merci.

[passe de long instant d’ennui et de dégustation pensive de thé]

 

Personnage enseignant-chercheur :

— J’ai changé d’avis : vous reste-t-il encore du thé ?

 

Personnage littéraire :

— Autant qu’il faudrait pour faire passer le temps… il n’y a rien de tel que le thé pour faire passer le temps.

 

[Le temps passe, le silence fait résonner le tic-tac d’une pendule, les personnages boivent leur thé en silence.]

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Parfois j’ai l’impression d’avoir été méchant, et je n’aime pas ça.

 

Personnage littéraire :

— Quoi, qu'est-ce que vous n'aimez pas? L’impression d’avoir été méchant ou de l'avoir été?

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Les deux, je crois. Et puis cette idée d’avoir fais souffrir des gens. En fait le plus terrible n’est pas d'avoir fait souffrir autrui, mais celle ne pouvoir en vouloir à l'autre de nous avoir fait souffrir.

Parce que nous sommes comme lui. Nous ne pouvons en vouloir à l'autre de souffrir où de nous faire souffrir comme nous l'avons fait….

 

Personnage littéraire :

— C’est encore pire que ça: nous ne sommes pas comme lui. C'est que pour l'autre, nous sommes un autre….Nous sommes un ''lui''.

 

 

L’ange (s’il y a des balcons, est à l’extrémité de l’un deux), une poursuite le met en lumière, il applaudit, il rit. Puis la poursuite s’estompe et la lumière revient sur la scène.

 

 

Personnage littéraire :

— La poitrine…. il y a deux morts qui me reviennent en mémoire, il ne faut rien avoir à la poitrine, ce sont peut-être les sentiments qui nous achèvent… Chloé est morte d’un nénuphar à la poitrine, tandis que Paul, a souffert à la poitrine.

 

Personnage enseignant-chercheur :

- Ce sont deux exemples littéraires que vous me citez là, - c'est vrai que vous en avez fait votre métier, votre poison comme on dit... - tout ça c'est de la poésie, des roman, des personnages de roman, des morts romanesques… Moi, je préférerais plutôt, puisque vous évoquez Paul, de son suicide, un suicide au poison, la passion de Dargelos en réalité. Et s'il en faut un deuxième, ce serait le suicide d’Emma, elle aussi avec du poison... Le poison, c'est plus réaliste pour une mort, ça fait très dramatique, mais c'est plus réaliste, on pense tout de suite à Hamlet, à la folie, à Socrate… à la mort que les autres attendent de nous quand ils n'ont pas le courage de choisir la leur et nous l'impose.

Mais il est trop tard pour nous. Nous avons décidé de remettre notre mort entre ses mains. Nous avons peut-être été trop lâche pour choisir nous même, ou peut-être avons-nous seulement été influencé par les interdits de la société. Il n’y a que les athées au fond qui ne condamne pas le suicide.

 

Personnage littéraire :

— Ou bien peut-être étions-nous trop curieux pour mourir à ce moment-là. Peut-être aussi étions-nous pleins d'espoir, encore... et il faut croire que nous en avons encore... Quant à dire que c'est parce que nous aimions la vie, je crois que c’est une idée d'utopiste: la vie est aussi belle que laide, à vrai dire, la vie n’est même ni belle, ni laide, elle est ce que nous voulons bien qu'elle soit, elle n'est que le reflet de notre considération.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— La vie cruelle, parce que les animaux doivent se tuer pour survivre, la vie cruelle parce que l’homme est bête, plus bas que les bêtes, la vie belle quand nous avons un enfant, que nous aimons un homme ou une femme, la vie belle devant un couché de soleil, la vie belle quand une nouvelle journée se fait comme une victoire sur la mort… La vie valorisée par la mort, dans l'intérêt de sa brièveté, de son caractère aléatoire, de notre conscience, de notre inconscience, de notre folie, de ses hommes qui se font la guerre et qui tuent pour de l’argent, pour ces lionnes qui se prennent d'affection pour des gazelles, pour ses enfants prématurés que la science arrive à sauver, pour ces espèces qui devraient être éteintes depuis longtemps, et pour toutes celles que l’on chasse à coup de chalutier, et de navire de commerces, à grands flots de pétrole et de dioxyde!!br0ken!!

 

Personnage littéraire :

— Sans la mort, pas de vie. Je me demande pourquoi nous en avons si peur? Nous la connaissons pourtant, puisqu’elle est aussi la vie. et qu'elle nous entoure au même titre que le reste de la planète, de la terre, et des êtres…. Même le caillou meurt à sa façon, quand le vent a usé ses contours, l'a sculpté par l'érosion…. Nous ne devrions pas en avoir peur...

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Et pourtant nous en avons peur… même avec tout le savoir des hommes, même avec toute la sagesse de la nature…. nous la craignions, nous l’évitons, nous la jugeons mal parce que nous ne la connaissons pas….

 

Personnage littéraire :

— Nous n’avons plus qu’à l’attendre, c’est le pacte de chaque vivant, de chaque chose!!br0ken!!

 

# 9 Noir progressif. Les lumières se rallument et l’ange passe en annonçant le troisième acte comme il l’a fait entre le premier et le deuxième.

 

 

…….

Acte troisième : en attendant le chauffeur qui les conduira au pays de la mort.

 

Échange de points de vue, débat, calme, silence, résignation, fatalité. Les deux personnages comme de bon vieux amis vont s'écouter en attendant ensemble le chauffeur qui les mènera dans leur dernière demeure. Celle où posséder, savoir, aimer ne sert à rien….

 

 

 

 

Les personnages attendent le chauffeur de la mort, ils sont adossés aux cartons, l’un tient dans ses bras une lampe qu'il n’a pas encore emballée et qu'il ne se décide pas à empaqueter. L'impatience commence à se faire sentir, l'un d'eux regarde sa montre et dit:

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Il ne devrait plus tarder maintenant.

 

Personnage littéraire :

— Oui, c’est que nous commençons à nous faire vieux… nous ne sommes plus tout jeune.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— C’était bien!!br0ken!!

 

Personnage littéraire :

— Vous regrettez ?

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Oui parfois, il m'arrive de vouloir reprendre ma vie, de refaire un tour de manège gratuit... N’importe où dans le passé, comme ça en spectateur actif... et de ne rien changer, mais juste d'en profiter mieux. Et ce, malgré mes erreurs, malgré mes peines, malgré mes souffrances et les projets qui ne se font jamais. Juste... remonter encore une dernière fois sur un cheval de bois et me laisser bercé par la musique carillonnante de la vie...

 

Personnage littéraire :

— Moi ce serait plutôt pour faire autre chose, voyez-vous, on n'est pas toujours satisfait du bilan de sa vie, et ce n'est que quand les rides apparaissent - quand elles ont le temps d'apparaître... - que l'on comprend réellement toute la portée de la vie. Et on se dit que ce serait bien s'ils avaient raison, tout ceux qui prônent la vie après la mort….

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Comment vous l’imaginez ?

 

Personnage littéraire :

— Qui donc ?

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Le chauffeur de la mort ?

 

Personnage littéraire :

— Ah, lui, je croyais que vous me demandiez pour la mort… eh bien, je l’imagine comme n’importe quel chauffeur : en costume, avec casquette et un journal toujours à portée de main, discret, peut-être même muet pour que rien du mystère de la mort ne s’ébruite parmi les vivants…

 

Personnage enseignant-chercheur :

— C’est drôle, j’ai peut-être été trop marqué par l’Orphée de Cocteau, mais je l’imagine exactement comme dans le film.

 

Personnage littéraire :

— Vous pensez qu’elle viendra en limousine ?

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Je crois qu'elle n'envoie que son chauffeur. La mort ne se déplace jamais, c'est nous qui devons venir à elle. Quand nous l'accueillons par notre manque de respect de la vie, de l'hygiène, de la nature, elle nous envoie la peste, les marées et nous reprend notre oxygène si précieux pour nôtre souffle. D'ailleurs, c'est toujours elle qui à le dernier….

 

Personnage littéraire :

— À moins qu’il nous faille y aller à pied, c’est le plus vieux moyen de transport, n’est-ce pas ?

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Ou en barque, à ce propos, avez-vous du miel et deux pièces si c’est un Charon qui vient nous chercher!!br0ken!!

 

Personnage littéraire :

— Regardez dans ce carton, il doit bien rester un peu de miel, la vie n’est pas si douce, et il nous en reste toujours un peu de non utilisé à la fin de notre vie….

 

Personnage enseignant-chercheur :

— On dirait que ça sent la fin. Vous parlez déjà comme si vous étiez mort.

 

Personnage littéraire :

— Si nous devons longer un fleuve, j’espère qu’il sera de toute beauté, j’aimerais que la dernière image que je vis fut splendide!!br0ken!!

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Je crains que la dernière image que vous vîtes soit celle de la mort elle-même!!br0ken!!

 

Personnage littéraire :

— Il me semble que son visage aura déjà l’expression de l’oublie, c’est pour cela que je veux voir des fleurs avant cela!!br0ken!!

 

 

 

[…]

 

Personnage littéraire :

— Le temps fait ce qu’il veut. Je ne suis pas pressé.

qu’

Personnage enseignant-chercheur :

— ça! Il ne risque pas d'avoir d’excès de vitesse, celui-là !

 

#9/10/11 ou 12? L’ange arrive avec une glace et la met face aux deux personnages pour qu'ils puissent se voir tels qu'ils sont dans l’ensemble. Ils observent leurs rides, se rapprochent pour mieux les voir tour à tour puis regagnent leur place.

 

Personnage littéraire :

— On dirait une vanité de papier mâché !

 

Personnage enseignant-chercheur :

— C’est ça, ce que nous sommes ?

 

Personnage littéraire :

— C’est laid! Oh, non, c’est vraiment moche…

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Toute une vie pour ça!! br0ken!!

 

Personnage littéraire :

— On dirait que c’est la fin. La fin se lit sur nos visages!! br0ken!!

 

Personnage enseignant-chercheur :

— ça veut dire qu'il va bientôt arriver? C'est ça ? S’il est là, ça veut dire qu’il va venir…

 

Personnage littéraire :

— Eh bien qu’ils viennent, nous l’attendons….

Tu peux repartir l’ange. Nous savons.

 

L’ange repart avec sont miroirs comme il est venu. Noir progressif puis lumière.

L’arrivée du chauffeur puis le départ

 

 

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Le voilà, regardez, on jurerait un chauffeur de la mort!! br0ken!!

 

Personnage littéraire :

— Comment pouviez-vous en être certain, tous les chauffeurs se ressemblent, excepté les chauffeurs de berlines d’un côté et les chauffeurs de poids-lourds!! br0ken!!

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Mais regardez, regardez plutôt !

 

 

Personnage littéraire :

— Ah, oui, celui-ci n’est ni l’un ni l’autre!! br0ken!!

 

Personnage enseignant-chercheur :

— que faire pour retarder le temps ?

 

Personnage littéraire :

— Je ne sais pas moi, parlez !

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Mais pour dire quoi, c’est que dans ces moments-là on a plus rien à dire!! br0ken!!

 

Personnage littéraire :

— Faites votre prière par exemple!! br0ken!!

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Trop banal!!br0ken!!

 

Personnage littéraire :

— Alors réfléchissez, mais vite!!br0ken!!

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Le svarabhakti est une modification phonétique qui désigne l'apparition d'une voyelle d'appui dans un groupe de consonnes, visant à en faciliter la prononciation. C'est un cas d'anaptyxe. Suivant les langues, il peut s'agir d'un phénomène régulier ou d'un accident phonétique transitoire. On parle[Qui ?] de voyelle svarabhaktique, plus rarement d'apparition svarabhaktique d’une voyelle. La voyelle svarabhaktique est en général un /ə/ ; il s'agit d'un /ə/ svarabhaktique (de même qu'il y a le /ə/ muet, le /ə/ de soutien, etc.).

Svarabhakti vient du nom sanskrit svarabhaja désignant une voyelle qui divise un mot en deux (svar = « voyelle » et bhaja = « diviser »). Il vient de cette langue sans doute parce que le phénomène a été observé pour la première fois en sanskrit (la grammaire sanskrite est l’une des plus anciennes réflexions du monde sur la langue).

Une voyelle svarabhaktique est une voyelle créée à cause du contexte linguistique d’un mot et qui s’interpose entre deux syllabes. Ce phénomène est dû soit à un relâchement populaire ou enfantin de la langue, soit à un contexte phonétique qui rend nécessaire l’apparition de cette voyelle. Il peut être aussi dû à l’accent du locuteur.


 

Personnage littéraire :

— Il arrive !! br0ken!!

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Ainsi, dans « Si je jouais, je perdrais beaucoup d’argent », le mot « perdrais" sera prononcé /pɛrdərɛ/ comme s’il était écrit perderais. L’apparition de ce /ə/ entre le /d/ et le /r/ est dû à la difficulté de prononcer trois consonnes de suite ; en outre la présence de deux phonèmes /ɛ/ qui lui ressemblent, ainsi surtout que l’analogie avec les autres formes de conditionnel en -erai (je mangerais), peuvent empêcher les locuteurs de considérer cette apparition fautive comme choquante (au contraire de perdrix, /pɛrdəri/, qui est plus facilement choquant). La raison et le repérage de cette apparition varient bien sûr en fonction des habitudes linguistiques du locuteur (voir accent).

Un tel /ə/ apparaît en général dans un contexte comprenant un /r/, et plus encore un /r/ précédent une explosive : barbant pourra en effet être prononcé par un locuteur de langue maternelle française /barəbɑ̃/ sans même que ce dernier s’en rende compte, alors que Brabant sera plus facilement prononcé correctement /brabɑ̃/, sans /ə/ svarabhaktique, le /r/ n’entrant en conflit avec aucune autre consonne.

 

Personnage littéraire :

— Il se rapproche !! br0ken!!

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Un autre exemple de svarabhakti se trouve dans le français de Suisse Romande, où l’on prononce volontiers /pənø/ (au lieu de /pnø/ pour pneu). Ce phénomène est d’ailleurs assez conscientisé, puisque il est à l’origine d’une boutade : « Pourquoi les Vaudois disent « V’vey » (et non pas /vəvɛ/, nom d’une ville) ? parce qu’ils ont gardé le « e » pour « peneu » ! »

On trouve également ce phénomène dans la langue turque avec des mots d’importation tels que « ski » qui en turc se prononce /səki/.

 

Personnage littéraire :

— Il est là…

 

Personnage enseignant-chercheur:
- Le /ə/ svarabhaktique n’est en général pas discriminant pour le sens du mot.

 

Le chauffeur :

— La voiture vous attend. Avez-vous quelque chose à déclarer ?

 

Personnage littéraire :

— J’oserais dire : rien, sinon mon génie… mais c’est déjà pris.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— C’est déjà l’heure…. j’avais encore tant de choses à faire!!br0ken!!

 

Personnage littéraire (saisissant les bagages):

— Vous les ferez une autre fois.

 

Le chauffeur :

— Des bagages ?

 

Personnage littéraire :

— Tout ce que vous voyez ici, plus ce que nous portons en nous!!br0ken!!

 

Le chauffeur :

— Pour ce qui est ici, je m’en charge, pour ce qui est en vous je vous laisse vous en occupez seul.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— C’est à ce moment-là que l’on se prend à rêver qu’il y ait une autre fois!!br0ken!!

 

Le chauffeur :

— Allons-y ! Ne traînons pas, la mort vous attend !

 

[Des déménageurs en noir de la tête aux pieds viennent enlever les cartons un a un jusqu’au dernier]

 

Personnage littéraire :

— Il semble que l’on s’en va!!br0ken!!

 

 

Personnage enseignant-chercheur :

— C’est affreux, ils nous prennent tout!!br0ken!!

 

Personnage littéraire :

— Aurons-nous donc le plaisir de rencontrer la mort ?

 

Le chauffeur :

— Vous aurez toute l’éternité pour l’admirer…. mais elle est très occupée… la mort est comme tout, c’est un champ qui pour être labouré, nécessite qu’on y plante sans cesse des graines!!br0ken!!

 

Personnage littéraire :

— « La Terre », Zola.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Elle fait donc aussi la vie!!br0ken!!

 

Le chauffeur :

— Allons-y! C'est qu'il faut que vous participiez, est vous n’allez pas vous décomposer en une nuit, c'est moi qui vous le dis. Allons-y, il y a las-bas une fausse qui vous attend, une chacun à votre nom... A oui, j'allais oublier [ il retire de sous son bras une feuille de formulaire] c'est bien votre nom, ici... et ici… alors signez-là.

 

Personnage littéraire (au chauffeur):

— Une tasse de thé ?

 

Le chauffeur :

— Signature !

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Il est vraiment l’heure maintenant!!br0ken!!

[regarde autour de lui]

Et qui sont tous ces visages qui nous suivent ?

On dirait des monstres d’Ensor!!br0ken!!

Que nous veulent-ils ?

 

Le chauffeur :

— N’y prenez pas garde,

ils vous détestent comme eux-mêmes.

 

 

Personnage littéraire :

— Sont-ce là des harpies ?

Je n’en avais jamais vue!!br0ken!!

 

Le chauffeur :

— Allons-y, dépêchons, ce ne sont que des mendiants, des vautours de la mort,

si vous traîner trop, ils vont tenter de vous retenir en chemin et vous faire souffrir!!br0ken!!

Ils croient que faire souffrir les autres les ferra moins souffrir.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Ils ont tort.

 

Le chauffeur :

— Probablement.

Mais n’aller pas le leur dire, en sauvant une harpie, vous vous perdrez vous-même.

Les places sont interchangeables.

 

Personnage enseignant-chercheur :

— Pourquoi sont-ils ainsi ?

 

Le chauffeur :

— La haine. Tout simplement la haine.

Vous êtes des miroirs de leur passé, ils croient se voir en vous.

 

Personnage littéraire :

— Pourquoi tant de haine ?

 

Le chauffeur :

— Pourquoi si peu d’amour ?

Mais je vous l’ai déjà dit, ne traînons pas, j’ai un marché à respecter moi !

 

[les cartons disparaissent de plus en plus, un déménageur vient retirer la tasse de thé d’entre les mains de chacun…]

 

Personnage littéraire :

— Eh bien allons-y : partons, le chauffeur s’impatiente.

 

[Ils prennent leurs valises et suivent le chauffeur hors de la scène qui les attend près de la porte.]

Ils sortent. L’ange est dans un coin les observe partir.

 

Fin de la pièce

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